<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « Nous allons vous faire le pire des cadeaux : nous allons vous priver d’ennemi ! »

12 février 2020

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Sommet des dirigeants de l'OTAN à Watford, en Grande-Bretagne, le 4 décembre 2019, Auteurs : CHRISTIAN HARTMANN-POOL/SIPA, Numéro de reportage : 00935622_000041.
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« Nous allons vous faire le pire des cadeaux : nous allons vous priver d’ennemi ! »

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La guerre froide, les conflits au Moyen-Orient puis la lutte contre le terrorisme ont permis aux Etats-Unis de disposer d’un ennemi défini et de rallier nombre de pays sous leur commandement. Les récentes annonces de Donald Trump à propos de l’OTAN et du retour des « boys » acheminent vers un isolationnisme géopolitique qui priverait, de fait, l’Amérique d’ennemi. Volonté politique ou nécessité stratégique ? 

Cette phrase est attribuée par Pierre Conesa au conseiller diplomatique de Gorbatchev, Alexandre Arbatov, en 1989, au moment où le bloc soviétique se fracture, en attendant que l’URSS n’implose à son tour, deux ans plus tard. Les célébrations du 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin soulignent cruellement la lucidité de cet avertissement.

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L’ennemi soviétique avait en effet grandement « aidé » les États-Unis à devenir et à rester une puissance mondiale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et tout au long de la guerre froide : dans un monde bipolaire, la puissance américaine était la seule à pouvoir s’opposer à l’expansionnisme, réel ou supposé, du « nouveau totalitarisme », comme disait Truman en liant nazisme et communisme – l’historicité du concept de totalitarisme s’enracine en effet autant dans le contexte de l’après-guerre que dans celui des années 1920 ou 1930. C’est ce qui explique qu’à l’inverse du wilsonien Roosevelt, qui espérait sans doute pouvoir se reposer sur l’ONU pour ramener les « boys » au bercail, le pragmatique Truman ait accompli ce qui avait été refusé par le Sénat en 1919-1920 : assumer les responsabilités internationales d’une puissance majeure, faisant désormais passer le messianisme avant l’isolationnisme et faisant des États-Unis la « nation indispensable », comme le définira Madeleine Albright un demi-siècle plus tard. Le monopole de l’arme atomique, dont bénéficiaient alors les États-Unis, créait aussi une responsabilité et un sentiment de sécurité propices à un engagement plus affirmé dans les affaires du monde.

Le rempart unique des États-Unis

En justifiant « par défaut » l’action internationale de Washington, l’ennemi soviétique favorisait aussi la cohésion du bloc occidental et resserrait les liens avec des alliés qui n’avaient pas toujours été dociles (France, Royaume-Uni) ou qui étaient des ralliés de fraîche date (Allemagne, Italie ou Japon, ennemis d’hier). Plus que la solidarité manifestée lors des crises avec le bloc de l’Est, bien naturelle et correspondant à un réflexe élémentaire de survie, la meilleure preuve en est sans doute les réactions négatives des pays de la CEE aux initiatives françaises dans les années 1960 quand de Gaulle essaya de former une entité politique européenne distincte de l’Alliance atlantique, contrôlée par Washington.

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Si la disparition du modèle soviétique a sonné un temps comme le triomphe universel du « modèle américain », les interventions des États-Unis dans les conflits internationaux peinent de plus en plus à prouver leur légitimité, aussi bien vis-à-vis du monde que dans la société américaine. Après avoir célébré les dividendes de la paix, les Américains, désabusés par le multilatéralisme onusien impuissant en Somalie ou en Bosnie, voire en Irak où Saddam Hussein les nargua pendant une décennie après sa défaite au Koweït, se sont mis en quête de nouveaux ennemis pour revenir au face-à-face bipolaire dont ils ont fait un véritable stéréotype culturel à travers le western. La « guerre contre le terrorisme » avait tout pour séduire, en désignant un ennemi inépuisable et protéiforme, mais les déconvenues moyen-orientales, en dépit de succès spectaculaires (mort de Ben Laden en 2011, d’Al Bagdadi en 2019), prouvent qu’il ne suffit plus au shérif de tuer le méchant pour avoir un happy end.
L’élection de Donald Trump en 2016 et ses prises de position récurrentes critiquant l’Alliance atlantique peuvent faire craindre que les Américains aient oublié que leur force géopolitique principale, même au temps de la guerre froide, était leur capacité à fédérer un réseau d’alliés d’envergure mondial – réunissant ainsi le Rimland de Spykman sous une seule bannière. Qu’en sera-t-il si le slogan America first se transforme en America alone ?

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À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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