Entretien avec Gérald Olivier – Make America Great Again : tempête à la Maison-Blanche

8 février 2020

Temps de lecture : 17 minutes
Photo : Le 4 janvier 2020 au Knapp Center de Des Moines, les militants rassemblés en soutien à Donald Trump, Auteurs : The Register-USA TODAY via Imagn/SIPA, Numéro de reportage : SIPAUSA30200508_000021.
Abonnement Conflits

Entretien avec Gérald Olivier – Make America Great Again : tempête à la Maison-Blanche

par

Dans quelques mois, les Américains retourneront aux urnes pour élire leur nouveau président. Donald Trump pourrait être celui-là. Retour sur une personnalité, un parcours et un mandat fort peu ordinaires.

Propos recueillis par Étienne de Floirac.

 

Quel a été le parcours professionnel et politique de Donald Trump ? 

Donald Trump est un chef d’entreprise américain qui a fait fortune dans l’immobilier et la construction de casinos. Ayant grandi à Brooklyn, il est le fils d’un riche entrepreneur dans l’immobilier. Il n’est pas parti de rien, mais a réussi à faire grandir cette fortune. Il s’est fait remarquer en construisant des buildings avec une certaine originalité, ces fameuses tours (les Trump Towers). Dans les années 1990 et 2000, il est devenu une vedette de la téléréalité grâce à une émission intitulée « The Apprentice », l’Apprenti en français, dans laquelle il jouait son propre rôle de chef d’entreprise.

 

Il est donc connu du grand public depuis un certain nombre d’années ?

C’est une personnalité aux États-Unis, un homme public depuis les années 70. D’abord, limité au marché new-yorkais où il appartenait à une élite sociale et économique, il s’est fait connaître sur l’ensemble du territoire américain, grâce à la télévision. Son émission avait beaucoup de succès auprès de l’Amérique profonde.

Mais Trump est surtout quelqu’un qui était extérieur au monde politique, bien qu’il observait la scène politique. C’est un Américain nourri au lait de l’Amérique, avec une identité profondément américaine, ancrée dans cet espace new-yorkais et avec l’idée que gagner de l’argent est un but légitime. Et que ceux qui en ont plus que les autres ont mieux réussi. C’est un bon vivant, un homme sexué disons, d’une génération qui a peut-être des comportements qu’aujourd’hui les gens ne reconnaissent plus. Il a toujours regardé l’Amérique comme un pays généreux vis-à-vis de ses propres citoyens et du reste du monde.

 

Pourquoi s’est-il engagé en politique ?

Il a remarqué, dès la fin des années 1970, que l’Amérique culpabilisait quant à sa place dans le monde et qu’elle ne tirait pas les bénéfices que sa puissance économique aurait dû justifier. L’élément déclencheur fut la présidence de Jimmy Carter de 1976 à 1980, qui fut une des pires de l’histoire américaine. Elle survenait juste après le scandale du Watergate, la faillite politique de la présidence avec Richard Nixon et aussi, après la défaite au Vietnam, la première guerre que les États-Unis aient jamais perdue. Le pays traversait un vrai malaise.

Les États-Unis sont sortis vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et comme la seule superpuissance capable de prendre le relais des grandes puissances coloniales qu’étaient la France et l’Angleterre, pour établir un nouvel ordre mondial. Cet ordre consistait à ce que la machine économique américaine tourne à plein régime grâce à de l’énergie bon marché, fournie par l’Arabie Saoudite et l’Iran à l’époque, que ses produits se vendent dans le monde entier auprès d’alliés qui étaient aussi des partenaires commerciaux et, qu’en retour, les États-Unis assurent la défense de ce qu’on appelait alors le monde libre, c’est-à-dire les pays occidentaux, face à la menace soviétique.

 

C’est donc la perte de puissance des États-Unis qui a poussé Donald Trump à se tourner vers les affaires de l’État

Donald Trump a observé que la puissance américaine imposait aux États-Unis des devoirs vis-à-vis de ses alliés, petits ou grands, et vis- à-vis du reste du monde, notamment à travers l’aide au développement. En retour, les pays qui profitaient de cette générosité se montraient souvent ingrats et s’opposaient aux États-Unis au sein des grandes organisations internationales. New York était le siège de l’ONU et à l’ONU, notamment au sein de son Assemblée générale, le nom de l’Amérique était bafoué tous les jours. Trump n’aimait pas cela. Il a donc commencé à se rebeller et a pensé de plus en plus à entrer en politique.

En 2000, il s’est présenté sous la bannière du parti de la réforme, mais cela n’a pas fonctionné. Il est revenu en 2016, après avoir hésité en 2012. 2016 était le bon moment.  L’Amérique sortait de huit ans de présidence Obama et beaucoup d’Américains, notamment dans l’Amérique profonde, n’avaient pas du tout apprécié la politique de ce président, trop internationaliste et beaucoup trop à gauche à leurs yeux.

A lire aussi: Donald Trump en a-t-il fini avec les néoconservateurs ?

Donald Trump se présente alors comme l’ « anti-Obama »?

Ce grand moment libératoire de 2008 où un Afro-Américain est devenu président des États-Unis s’est transformé en une immense déception. Surtout pour ceux qui avaient voté pour lui et qui espéraient quelqu’un qui « change le monde ». Ce qu’il n’a pas fait du tout. Une déception également pour tous ceux qui n’avaient pas voté pour lui, mais qui étaient prêts à reconnaître en lui le président de tous les Américains, et qui ont vu un personnage qui n’avait pas à cœur ce qu’eux auraient défini comme l’intérêt primordial de leur pays.

Obama était un mondialiste et un anti-exceptionnaliste. Il était convaincu de l’inévitable déclin économique des États-Unis et voulait gérer ce déclin en faisant rentrer l’Amérique dans le rang. Obama a engendré un double choc, chez les démocrates comme chez les opposants, et Donald Trump est arrivé parmi ceux qui ont le plus attaqué Obama.

 

Il se veut donc être celui qui restaurerait les États-Unis après une période troublée? 

Donald Trump s’est présenté après Obama pour défaire ce qu’il avait mis en place. Il admire Ronald Reagan et partage beaucoup de points communs avec lui, tant dans la vision du monde que dans la façon de faire de la politique. À travers la première présidence Bush, puis Clinton, puis Bush fils, et enfin Obama, il a vu l’Amérique perdre de sa puissance, perdre de son prestige et la classe moyenne américaine perdre du pouvoir d’achat et il s’est présenté pour changer tout cela.

 

Pourquoi, lors des élections de 2016, la classe médiatique française s’est levée comme un seul homme contre Donald Trump ?

D’abord, aucun candidat républicain aux élections présidentielles américaines depuis quarante ans n’a reçu un traitement favorable, ni même impartial, dans la presse française. Remontons à Ronald Reagan. Si on lit Le Monde des années 76 à 79 et que l’on regarde les articles qui lui sont consacrés, il était dépeint comme un fou, un cowboy, un homme dangereux. C’était donc la vision du Monde, qui à l’époque était le premier quotidien de France.

 

Mais il est vrai que Donald Trump, en provocateur assumé, n’attire pas naturellement les sympathies médiatiques 

Trump est un anti politiquement correct, sur tous les points, et plus sur la forme que sur le fond. Nous sommes dans un monde où les discours sont très contrôlés et les comportements codifiés au nom de la protection des minorités. Ce monde est nouveau pour toute une génération, y compris celle de Trump. Il continue donc d’agir avec les codes qui précédaient ce monde-là. Et inévitablement, il choque, parce qu’il utilise un vocabulaire qui n’est plus considéré comme tolérable.

Ensuite, nous sommes dans un monde globalisé, car le commerce et l’immigration touchent tous les continents, l’ouverture d’un certain nombre de frontières et le concept même de « réfugié » au plan international, font que les populations peuvent bouger rapidement, dans un monde où le rapprochement des uns et des autres impose le respect d’autrui et le fameux « vivre-ensemble ». Dans la globalisation tous les peuples et toutes les cultures se valent. L’idéologie des droits de l’homme applique des concepts philosophiques occidentaux à l’ensemble du monde, à travers une forme d’uniformisation égalitariste. Donald Trump ne voit pas les choses ainsi. Pour lui, il y a des pays riches et des pays pauvres, des pays libres et des pays où les gens ne le sont pas, des pays qui contribuent au bien-être global et des pays qui bénéficient de la générosité des autres. Pour Donald Trump, il existe une hiérarchie économique qui se double d’une hiérarchie politique. Les grands parlent, on les écoute. Les petits peuvent parler, mais ils doivent surtout écouter les grands. La vision « droit-de-l’hommiste » et internationaliste » prétend exactement l’inverse et Trump s’oppose à cette vision.  Il ne cesse d’imposer le droit que sa force lui octroie alors que les internationalistes ne croient qu’en la force du droit international.

 

Trump est donc tout sauf un « homme de son temps »…

Trump n’appartient pas au monde de la globalisation et aura donc ce monde là contre lui. Sa façon de mettre en avant l’intérêt de l’Amérique d’abord, va à l’inverse de la pensée dominante. Trump est un antimondialiste. C’est un nationaliste. Il croit aux frontières nationales, et il croit aux nations et il estime que la nation américaine est une nation exceptionnelle, donc supérieure à d’autres. Cette hiérarchisation des peuples est contraire aux dogmes universalistes, relativistes et égalitaristes de l’idéologie des droits de l’homme.

A lire aussi: Donald Trump se moque d’être isolé puisqu’il est le plus fort

Comment qualifiez-vous et analysez-vous la politique économique de Donald Trump ?

Il y a une doctrine Trump en économie, mais aussi en relations internationales. Deux slogans ont permis à Trump d’être élu : « America first » (L’Amérique d’abord) et « Make America Great Again » (rendre sa grandeur à l’Amérique). Qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que pour Trump, la responsabilité d’un homme politique américain c’est de s’occuper de l’Amérique avant de s’occuper du reste du monde. La politique de Barack Obama était, au contraire, extrêmement altruiste. Elle bénéficiait plus au reste du monde qu’à l’Amérique. Dans la vision d’Obama, l’Amérique, étant le pays le plus riche au monde, a un devoir d’aide envers les plus pauvres. Trump nie cela. Il conçoit le monde comme conflictuel, voire chaotique, un monde de rivalités, où l’intérêt instinctif vers la préservation de l’espèce et de soi-même domine. Sa vision des rapports de force est « hobbesienne » pourrait-on dire.  À partir de là, le rôle d’un homme politique aux États-Unis est de travailler dans l’intérêt de son pays, même si cet intérêt signifie que d’autres auront la vie moins facile.

 

Donald Trump ne serait-il pas nostalgique d’un passé révolu, synonyme de grandeur des États-Unis à ses yeux?

Trump est né en 1946, il a eu 20 ans en 1966 et a donc passé son adolescence dans une période où l’Amérique été très prospère. C’est l’époque d’Elvis Presley, de la naissance du rock’n’roll, qui marque la libération de toute cette jeunesse exubérante, énergique, qui voulait et pouvait profiter de la vie. À l’époque, vous alliez à l’université à 18 ans, vous en sortiez à 22 ans, puis une compagnie vous engageait sans même avoir besoin d’envoyer un CV et vous touchiez un salaire qui vous permettait d’acheter une maison au bout de six mois. Vous ne vous souciiez pas de l’avenir, car l’argent n’était pas un problème. À la fin des années 60, nous arrivons dans une phase de surproduction et de crise culturelle.

Donald Trump a connu l’influence et l’abondance américaines, et les États-Unis étaient un pays qui était capable d’imposer sa loi. Regardez la crise de Suez où les vieilles puissances coloniales, la France et l’Angleterre entendent saisir le canal de Suez. Mais le président américain, Dwight Eisenhower (c’est un républicain, et non un démocrate) y met fin.

 

À cette époque, les États-Unis sont aussi engagés dans la Guerre froide. Cela a-t-il marqué le jeune Trump ?

La puissance américaine est défiée par un seul pays qu’est l’Union soviétique. Mais à partir de la crise des Missiles de Cuba en 1962, le monde comprend ou pressent que les Soviétiques ont perdu. L’Amérique, avec son programme spatial Apollo monté par Kennedy, est capable d’envoyer un homme, et même plusieurs, sur la lune, en moins de dix ans. Le sentiment engendré par cet exploit est que rien n’est impossible pour l’Amérique.

Trump a grandi dans cette Amérique, et voudrait ressusciter cet âge d’or. Or lorsqu’il regarde l’Amérique d’aujourd’hui, il observe des problèmes, de drogue, d’armes, de chômage, de familles décomposées, de retraites insuffisantes, de soins de santé trop chers, d’intégration, ainsi que des infrastructures vieillissantes et insuffisantes pour une population de 330 millions. Il découvre aussi des problèmes liés à l’émergence de minorités sexuelles dont on n’avait pas conscience avant. Et il voit une Amérique qui a perdu son lustre. Ce que Donald Trump cherche à faire, c’est simplement retrouver l’Amérique de sa jeunesse. Comme c’est un homme d’entreprise, il n’a pas de frein politique ou idéologique. C’est un capitaliste et il sait que si on libère l’économie, à travers des réglementations plus souples par exemple, celle-ci devient créatrice d’emplois et donc source de croissance… De fait, les gens montent des entreprises, car ils n’ont plus à se soucier de telles normes, de telles restrictions ou de telles limites. La machine économique est quelque chose de très simple pour Trump, et en tant qu’homme d’affaires, il sait faire tourner cela.

 

Sur le plan environnemental, pourquoi les États-Unis décident de ne pas jouer le jeu de l’écologie qui est, pour beaucoup de pays, l’enjeu principal des années à venir ?

Il y a deux raisons. La première raison est que Trump n’est pas convaincu par la réalité du réchauffement climatique. La deuxième est que l’Accord de Paris était très désavantageux pour l’économie américaine. Il allait à l’opposé des objectifs de Donald Trump.

Mais qu’est-ce que le réchauffement climatique ? On constate, depuis un certain nombre d’années, qu’au Nord et dans l’Arctique, il y a une fonte de la banquise, et l’on peut s’apercevoir qu’ici ou là, des températures sont plus élevées. Beaucoup disent que ce réchauffement climatique est le résultat des émissions de CO2, qui sont le fait des pays industriels. Il faut donc que ces États arrêtent d’être des pays industriels.

Trump remet en question ce raisonnement, car parler du climat quand on s’attache à trois ou quatre décennies n’a aucun sens. Nous sommes dans un univers qui a quatre milliards d’années. Il y a eu des périodes plus chaudes et plus froides par le passé, même à des moments où la Terre n’était pas peuplée. Donc dire que c’est la faute des industries et des émissions de CO2 est, pour lui, insensé.

A lire aussi: Brexit, Trump, face à un monde de risques, la revanche des frontières ?

Ainsi, le thème du réchauffement climatique serait purement idéologique

Quand cette thèse émerge-t-elle ? En 1992, au Sommet de Rio. Et 1992 est la première année qui suit l’effondrement de l’Union soviétique, qui était la puissance nucléaire capable de tenir tête aux États-Unis et d’entrainer le monde dans une guerre apocalyptique, un « armageddon thermo-nucléaire ». Cette menace a disparu avec la fin de l’Union soviétique et de la Guerre froide ? Mais il faut croire que les gens ont besoin de sentir une menace, car immédiatement cette peur a été remplacée par une autre peur millénariste, celle du réchauffement climatique qui nous assure que notre terre sera invivable d’ici quelques décennies si nous ne faisons rien.

Dans le même temps les États-Unis sont sortis grands vainqueurs de la guerre froide et sont devenus un temps, selon le néologisme d’Hubert Védrine, une « hyperpuissance ». Pour tous les adeptes de l’internationalisme, il importait de contenir cette puissance et de favoriser l’émergence de pays susceptibles de la concurrencer. La thèse du réchauffement climatique arrive à point nommé, car elle impose aux pays riches de réduire leurs émissions de CO2, donc leur croissance, mais elle laisse les pays pauvres et émergents libres d’agir au nom de leur droit au développement.

 

Trump s’oppose donc à la diminution des émissions de CO2, qui sont un moyen pour affaiblir économiquement les États-Unis

Pour Trump, le réchauffement climatique est juste un concept idéologique pratique pour contenir la puissance et la croissance des pays industriels, l’Amérique en tête, et favoriser celles des pays les plus pauvres. En tant que président des États-Unis ayant à cœur l’intérêt de son pays, il n’est pas naturellement enclin à suivre les injonctions de ceux qui défendent cette thèse.

Deuxièmement, si le réchauffement climatique est un problème global il demande des solutions globales. Or qu’observe-t-on depuis 1997 et le fameux protocole de Kyoto, celui-là même dont l’accord de Paris est l’héritier ? On observe que le premier pays émetteur de CO2, la Chine, est exemptée d’obligations. Selon l’accord de Paris, la Chine n’a rien à faire avant 2030 et par la suite ses engagements seront purement volontaires… En revanche, les États-Unis, pays riche et industriel, sont les premiers visés par des restrictions de toutes sortes. Donc Trump a vu dans l’Accord de Paris, un moyen pour « plumer » l’Amérique. Il a prévenu dans sa campagne électorale qu’il sortirait de cet accord et il l’a fait. Il a tenu sa promesse, ce que l’on ne peut pas lui reprocher.

 

Passons à la politique étrangère. Trump semble moins « va-t-en-guerre » que son prédécesseur. Est-ce un tournant dans la politique extérieure des États-Unis ?

Trump n’est pas va-t-en-guerre. Il a souvent dit qu’il était contre la guerre d’Irak lancée en 2003 par George W. Bush. Mais il est prêt à faire la guerre s’il en va de l’intérêt de l’Amérique. Il y a une doctrine Trump, celle de la paix par la force, c’est-à-dire que le seul moyen d’éviter la guerre est de mettre au pas les pays menaçants. Cela s’appelle la dissuasion.

 

Donald Trump souhaite-t-il maintenir la présence américaine dans les théâtres d’opérations traditionnels ?

Il y a huit-cents bases militaires américaines dans le monde et il n’est pas question de les fermer. Toutefois, Trump estime que les États-Unis se sont engagés dans un certain nombre de théâtres pour protéger des pays, ou des ressources, et que ces engagements coûtent plus qu’ils ne rapportent. Les pays protégés se montrent parfois ingrats, ce qui lui déplait. Mais il est prêt à maintenir en place ce système, car il protège aussi les États-Unis dont la défense commence bien au-delà de ses frontières.

À l’encontre des néo-conservateurs qui estiment que la démocratie est un système exportable qui permettrait de pacifier le monde, Trump estime qu’il y a des pays qui sont tout simplement imperméables aux idéaux démocratiques. Il ne va jamais aller risquer des vies américaines pour bâtir le bonheur de certaines personnes contre leur propre gré. En revanche, il ira toujours défendre les intérêts américains.

 

Quel est donc le dessous des cartes de sa politique en Iran ?

L’Iran est un régime islamique issu d’une révolution qui a eu lieu en 1979, et qui a cherché à étendre son modèle à l’ensemble de la région, devenant la première force déstabilisatrice au Moyen-Orient. Trump estime que l’Iran constitue une menace et qu’il faut confronter et contenir cette menace. Au contraire d’Obama il ne veut pas s’accommoder avec l’Iran. Il ne fait pas confiance à ses dirigeants et ne veut surtout pas qu’un tel régime devienne une puissance nucléaire. Il n’ira pas en guerre contre l’Iran, mais il va essayer de l’étouffer de l’intérieur par des sanctions. S’il est obligé de mener des opérations militaires ponctuelles contre l’Iran, il les mènera sans arrière-pensées.

 A lire aussi: Iran : comprendre la politique de Trump

L’assassinat de Souleimani va-t-il dans ce sens ou cela marque-t-il les prémices d’un véritable conflit armé ?

L’assassinat de Souleimani est un acte fondamental, car la personne ciblée est une personnalité de premier plan dans son pays. La façon dont l’attaque a été menée démontre aux dirigeants iraniens qu’ils ne sont à l’abri nulle part. Si un jour les États-Unis souhaitent se débarrasser d’un tel ou d’un tel, ça sera fait. Ce que les Iraniens sont incapables de faire en retour. Toutefois cet assassinat est venu en réponse aux multiples provocations dont les Iraniens se sont rendus coupables depuis deux ans dans la région ainsi qu’aux attaques organisées contre l’ambassade américaine à Bagdad, et à la mort d’un ressortissant américain lors d’une de ces attaques. Trump a voulu envoyer un message clair aux Iraniens, ainsi qu’aux Américains. Sous son mandat, un autre Benghazi ne serait pas envisageable.

 

Passons à la France. À l’aune de l’histoire et notamment de la guerre d’indépendance, la France et les USA gardent-ils des relations amicales ?

Il y a des liens historiques entre la France et les États-Unis. Les Américains ont participé à la Révolution française, notamment avec Thomas Paine qui a été à la fois élu à la chambre des représentants et députés à la Convention. Inversement, Lafayette et Rochambeau ont aidé les troupes de Washington. Il y a aussi des liens idéologiques : la France, tout comme les États-Unis, est un pays révolutionnaire avec une idéologie universaliste. Ils estiment être tous les deux à la racine de la démocratie moderne. Les États-Unis sont venus deux fois libérer la France de l’agression allemande. Il suffit d’aller en Normandie pour voir le sacrifice de milliers d’Américains pour sauver la France et l’Europe. Nous avons donc un passé historique qui est riche et honorable, dont les deux parties sont fières.

 

Mais les doctrines politiques de Trump et de Macron semblent être à l’opposé l’une de l’autre

Tout les oppose, en effet. Il y a une opposition de génération et de culture. Macron est un globaliste et a été éduqué à une autre époque, avec d’autres valeurs. Macron est un relativiste. C’est quelqu’un qui est prêt à dénier sa propre culture pour accepter celle de l’autre. Trump est un nationaliste, fier de sa culture, qui ne cherchera pas à l’imposer à autrui, mais qui demandera à toute personne voulant devenir membre de sa nation, donc les immigrants, d’en adopter la culture. Il croit à l’assimilation, l’ancienne doctrine française désormais abandonnée avec les conséquences déplorables que l’on observe.  Donc tout les oppose, mais d’un point de vue stratégique, il y a une lutte commune contre le terrorisme islamique. L’Europe est beaucoup plus menacée que les États-Unis, mais nous avons un espace commun, car l’islamisme radical a déclaré la guerre à l’Occident, et ce, sans limite géographique, idéologique ou religieuse. L’Amérique et la France appartiennent à cet espace judéo-chrétien et ont des intérêts communs à limiter ce terrorisme et son expansion, notamment en Afrique.

Aujourd’hui le Sahel est très important, car il est le dernier rempart face au territoire subsaharien qui pourrait se faire submerger par l’islamisme. La France seule sur ce théâtre ne peut pas grand-chose et Macron a un plus grand besoin de Trump que vice-versa. D’un point de vue économique et commercial, les États-Unis ont compris que la puissance économique du XXIe siècle sera la Chine. Les blocs de puissance ont bougé et Trump semble être plus préoccupé par la Chine que par l’Europe.

 

Qu’en est-il des relations russo-américaines, notamment depuis les soupçons de hacking des élections américaines par des Russes, donc indirectement, par Vladimir Poutine ?

Il y a des points communs entre Poutine et Trump. Le système russe est un système autoritaire où le pouvoir est centralisé dans les mains du président. Croire que l’élection américaine a pu être hackée, détournée et influencée par Moscou, c’est être très généreux avec les capacités de Moscou à influer le jeu politique américain. C’est aussi une excuse facile pour ceux qui ont perdu. On a abordé l’élection de 2016 comme si elle était gagnée d’avance. Donald Trump n’avait pas la capacité de gagner. Donc on ne s’attendait pas à ce qu’il soit en mesure de le faire. À partir de là, lorsque l’invraisemblable se produit, ce ne peut-être que le résultat d’une tricherie et d’une interférence extérieure, il demeure facile de chercher un bouc émissaire, rôle qu’a rempli Poutine. Mais l’explication tient plus du fantasme que de la réalité.

Poutine est un personnage qui croit au réalisme dans les relations internationales et qui a conscience que les deux pays, bien qu’ils ne se feront plus la guerre physiquement, restent des rivaux économiques et stratégiques. Son intérêt est d’avoir un adversaire qui soit le plus faible possible. Introduire le doute dans l’esprit de l’adversaire, mettre à la tête du pays quelqu’un qui serait faible ou qui aurait des politiques qui leur sont bénéfiques est dans l’intérêt de la Russie. En définitive, Trump a été élu légitimement par un système électoral particulier, et il a su bénéficier des particularités de ce système.

 

Y-a-t ’il des réminiscences de Guerre froide entre ces deux pays ?

La Guerre froide s’est achevée en décembre 1991 avec l’effondrement de l’Union soviétique et la naissance de la Fédération de Russie. Trente ans après, nous sommes toujours dans un climat de Guerre froide aux États-Unis. On ne veut pas faire bouger les lignes, et beaucoup ne souhaitent pas que l’on change d’ennemi, car cet ennemi-là est, si j’ose dire, pratique. Trump se rend compte que ce que Eisenhower avait appelé « le complexe militaro-industriel », un système dans lequel les deux partis, Démocrate et Républicain sont autant impliqués, fera tout pour briser les espoirs de rapprochement avec la Russie.

Mais, en réalité, beaucoup d’éléments pourraient justifier que ces pays se rapprochent tant ils ont des points de vue complémentaires.

A lire aussi: Brexit, Trump, face à un monde de risques, la revanche des frontières ?

Concernant les élections présidentielles à venir, quel bilan pouvez-vous faire du mandat de Trump ?

Trump veut être réélu, il est candidat et il peut être réélu. Il part en position favorable, car son bilan est exceptionnel. En 2016, on ne le connaissait pas, on ne savait pas du tout ce qu’il allait faire. On pouvait légitimement se poser des questions. Certains avaient prévu une catastrophe écologique et stratégique, mais rien de catastrophique ne s’est passé. Au contraire l’Amérique se porte très bien d’un point de vue économique. Le chômage n’a jamais été aussi bas. Les Américains, qui sont des gens sensés et pragmatiques, savent très bien que la meilleure politique sociale est, en réalité, une politique économique qui suscite une forte croissance. Ils ont compris que ce n’était pas dans leur intérêt de dépendre d’une administration qui vous fait l’aumône, mais d’avoir un vrai travail, qui permet d’avoir une famille, de la voir s’épanouir et d’investir. Or, depuis quatre ans, cette machine économique tourne à plein régime.

Donald Trump a libéré le secteur énergétique, a réautorisé la prospection pour un certain nombre de choses et a diminué la réglementation. Il utilise sa force économique pour imposer à d’autres acteurs de venir investir aux États-Unis. C’est quelque chose que seul lui peut faire. Il a un bilan économique qui est donc, pour l’instant, extrêmement reluisant, d’autant plus que la bourse n’a jamais été aussi haute. En 2019, elle a cru de 27%.

 

À propos de la bourse, qu’en est-il concrètement ?

La progression des indices boursiers représente un enrichissement potentiel considérable pour l’Américain moyen.  Il faut bien réaliser que les États-Unis comptent 330 millions d’habitants et 130 millions de portefeuilles boursiers. Un Américain sur trois est investi en bourse. Ces portefeuilles boursiers sont constitués, pour l’essentiel, de plans épargne-retraite. Les Américains ont le droit d’ouvrir un compte individuel de retraite qui est exonéré d’impôts à condition que vous n’y touchiez pas avant l’âge de 60 ans. Certains de ces plans bénéficient d’une participation patronale. Si vous économisez 50 dollars tous les mois pour votre retraite, votre employeur doit déposer, de sa poche pour vous, 50 dollars mensuels. Sur une longue période, cela peut faire beaucoup d’argent. Malgré les aléas conjoncturels sur le long terme, la bourse ne baisse pas. Aujourd’hui elle est au plus haut et une progression de 25% l’an peut représenter des gains de dizaines de milliers de dollars pour les épargnants américains.

La bourse est au plus haut, le chômage est au plus bas, l’économie tourne à plein régime. Les Américains veulent que cela perdure et savent bien que si cela tourne, c’est grâce à Donald Trump. Donc cela va être, pour moi, une incitation à ce que les gens votent pour lui.

 

Selon vous, Donald Trump sera donc à nouveau président l’année prochaine ? 

Nuançons. Lorsque l’on regarde les chiffres, on s’aperçoit que la démographie est favorable aux démocrates. Numériquement parlant, il y a plus d’Américains qui s’identifient au Parti démocrate qu’au Parti républicain. Mais Trump n’est pas le parti républicain, car il l’a transformé. Derrière Trump se trouve une base qui reste motivée et mobilisée. La question est de savoir si Donald Trump est capable d’élargir cette base. En 2016, sur près de 130 millions de votes, il y a eu moins de cent mille voix qui ont été vraiment déterminantes. C’est très peu. Donc l’élection sera à nouveau serrée. Pour que Trump l’emporte, il faut qu’il mobilise ses troupes, et il faut que certains électeurs Démocrates se rallient à nouveau à lui. C’est possible et sans doute probable. Mais rien n’est joué d’avance.

Trump a tous les médias traditionnels contre lui et n’a pas convaincu les femmes, surtout celles de banlieues et les jeunes mères de famille, ni les minorités ethniques qui votent toujours démocrate. Mais je pense qu’il y aura une défection dans ces deux camps. Il réussira à être réélu, mais ce sera une bataille très difficile, axée sur de la mobilisation qui est, par ailleurs, un point fort des Républicains.

 

Quels sont les candidats face à lui ?

Pour l’instant, il y a plusieurs candidats du côté démocrate qui se disputent la nomination; Bernie Sanders, déjà candidat en 2016, Joe Biden, ancien vice-président et ancien sénateur qui est un démocrate centriste, Élisabeth Warren, qui est sénatrice du Connecticut et radicale de gauche, Amy Klobuchar, une sénatrice du Minnesota, Pete Buttigieg, un jeune homme sorti de nulle part et qui est maire de South Bend dans l’Indiana, l’homme d’affaires Tom Steyer et, surtout, Michael Bloomberg, ancien maire de New York. Pour l’instant, on ne sait pas lequel de ces personnages sera confronté à Trump.

 

Selon vous, quel serait le résultat des primaires démocrates ?

Si c’est un personnage très à gauche qui l’emporte, Bernie Sanders ou Élisabeth Warren, Trump sera réélu haut la main, car l’Amérique n’est pas aussi à gauche que ces gens-là. S’il a, face à lui, un démocrate centriste, rassembleur, avec de l’argent et les médias qui le soutiennent, la bataille sera plus dure, car Trump est un personnage clivant. Autant son électorat adore cette lutte, autant beaucoup d’électeurs voudraient une Amérique apaisée.

 

La procédure d’impeachment et la récente affaire Biden l’ont-elles affaibli ?

La destitution aura un impact minimum. Les Américains ont compris que c’était du théâtre politique et que c’était une démarche vouée à l’échec. Acquitté par le Sénat, Trump peut désormais se tourner sereinement vers les élections. Bien que le procès s’est tenu après le discours sur l’état de l’Union, qui a eu lieu le 4 février dernier, le président s’est présenté devant le Congrès et la nation triomphant.

À propos de l’auteur
Etienne de Floirac

Etienne de Floirac

Étienne de Floirac est grand reporter.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest