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Quatre ans après l’accord de Pretoria, les forces tigréennes reprennent l’offensive et s’emparent de trois aéroports.
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Derrière la carte des combats se lit l’échec d’une paix jamais appliquée et le spectre d’une guerre régionale.
Depuis le 23 septembre 2026, les combats ont repris entre les forces du Tigré et l’armée fédérale éthiopienne, débordant du bastion rebelle vers les régions voisines de l’Amhara et de l’Afar. Les insurgés contrôlent désormais trois aéroports régionaux, dont celui de Mekele, la capitale tigréenne. L’armée réplique par des frappes de drones et la ligne de front s’étire de Sekota à Abala, en passant par Kobo, Waldiya et jusqu’aux abords de Lalibela, joyau chrétien classé par l’UNESCO. Le gouvernement fédéral revendique deux cent soixante-douze combattants tigréens tués ; un chiffre invérifiable. La guerre de 2020-2022 avait fait, selon les estimations, plus de 600 000 morts, l’un des conflits les plus meurtriers du siècle.
| Repères | |
|---|---|
| Guerre du Tigré (2020-2022) | Plus de 600 000 morts |
| Accord de Pretoria | Novembre 2022 (sous l’égide de l’Union africaine) |
| Scission du TPLF | 2024 (aile Debretsion / réformistes de Getachew Reda) |
| Protocole Éthiopie–Somaliland | Début 2024 (reconnaissance contre débouché maritime) |
| Reprise des combats | 23 septembre 2026 (3 aéroports pris, dont Mekele) |
Une paix qui n’a jamais été appliquée
Pour comprendre ce retour de flamme, il faut relire l’accord de Pretoria de novembre 2022. Signé sous l’égide de l’Union africaine, il avait fait taire les armes, mais laissé intactes les braises. Le désarmement des combattants tigréens ne fut jamais mené à son terme. Les troupes érythréennes ne se sont pas retirées et le Tigré occidental, arraché par les milices amhara, demeure occupé, avec son million de déplacés en suspens. Pis : Addis-Abeba a révoqué le statut légal du TPLF, le Front de libération du peuple du Tigré, fermant la porte au dialogue politique. La reprise des combats n’est pas un accident : c’est la maturation d’un cessez-le-feu vidé de sa substance.
Le paradoxe d’un camp divisé
Fait remarquable, cette offensive vient d’un mouvement pourtant déchiré par ses propres querelles. Depuis 2024, le TPLF s’est scindé. D’un côté, l’aile dure de Debretsion Gebremichael, partisan d’un pouvoir centralisé, qui a repris de force le contrôle de Mekele au printemps 2025 lors de ce que les observateurs ont appelé un « coup de palais ». De l’autre, les réformistes de Getachew Reda, réfugié à Addis-Abeba, où Abiy Ahmed l’a habilement coopté comme conseiller avant qu’il ne fonde son propre parti. On aurait pu croire qu’un camp fracturé serait un camp affaibli. C’est l’inverse qui se produit : privée de débouché politique et adossée à Asmara, la faction Debretsion s’est radicalisée, et c’est elle qui rallume la mèche. La division n’a pas apaisé la guerre ; elle a écarté les modérés.
L’alliance contre nature
Les forces tigréennes et les milices Fano de l’Amhara s’étripaient encore en 2021 — les secondes participèrent à l’occupation du Tigré occidental et à ses exactions. Les voici alliées de circonstance contre le pouvoir central d’Abiy Ahmed. C’est la vieille logique du Sahel et de la Corne : l’ennemi de mon ennemi devient mon ami. Le gouvernement fédéral dénonce une entente, appuyée par du renseignement et de la logistique partagés, et jusqu’à une main érythréenne. La réalité est plus prosaïque et plus inquiétante à la fois : ces coalitions restent fragmentées, peu coordonnées, mais elles suffisent à ouvrir plusieurs fronts simultanés à une armée fédérale déjà engagée depuis trois ans contre l’insurrection amhara. Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019, se retrouve encerclé par les périphéries qu’il prétendait pacifier.
La mer Rouge en toile de fond
Aucune de ces lignes de faille ne se comprend sans le grand dessein d’Abiy Ahmed : rouvrir à l’Éthiopie, enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, une fenêtre sur la mer. En octobre 2023, le Premier ministre a érigé l’accès à la mer Rouge en « nécessité existentielle ». Le protocole signé début 2024 avec le Somaliland, échangeant une reconnaissance contre un débouché côtier, a mis toute la région en émoi. Cette ambition maritime a brisé l’alliance tactique de 2018 avec l’Érythrée d’Issayas Afwerki — un rapprochement qui n’avait jamais été qu’une entente contre le TPLF. Aujourd’hui, Asmara joue sa propre partition, soutenant l’aile dure tigréenne et rouvrant discrètement sa frontière avec le Tigré, court-circuitant l’autorité fédérale. Deux États hostiles se disputent le même verrou stratégique, chacun instrumentant les fragments tigréens contre l’autre. Le Tigré n’est plus seulement une province rebelle : c’est le champ clos d’une rivalité entre Addis-Abeba et Asmara pour l’accès à la mer.
La jugulaire de Djibouti
Si les combats se sont déplacés vers l’est, vers l’Afar et le nord de l’Amhara, ce n’est pas un hasard. C’est là que passe le cordon ombilical de l’Éthiopie : le corridor de Djibouti, par lequel transite la quasi-totalité du commerce extérieur d’un pays de plus de 120 millions d’habitants. En poussant vers Kobo et Waldiya, sur l’axe qui relie le port au cœur du pays, les forces tigréennes visent la jugulaire économique d’Addis-Abeba. L’Afar, qui abrite à la fois des opposants érythréens et des dissidents tigréens, et où couvent des litiges territoriaux, s’impose comme le véritable point de bascule. Couper cette route, ce serait faire de la guerre du Tigré une crise nationale, puis régionale.
Une allumette dans une pièce saturée de gaz
Car tout, dans la Corne, se tient. La guerre civile soudanaise voisine se superpose aux fractures éthiopiennes : l’Érythrée soutient l’armée soudanaise quand Addis-Abeba est soupçonnée d’appuyer son rival, les Forces de soutien rapide. L’Égypte, hostile au grand barrage éthiopien de la Renaissance sur le Nil, observe avec intérêt tout ce qui affaiblit Abiy. Les États-Unis, qui venaient de lever certaines sanctions, disent leur « déception » devant l’offensive tigréenne. Chaque acteur tient un fil de la pelote ; nul ne la maîtrise. La reprise du conflit tigréen n’est pas un incident local : c’est une allumette dans une pièce saturée de gaz.
La question fédérale jamais tranchée
Depuis le centralisme impérial jusqu’au fédéralisme ethnique de la Constitution de 1995, en passant par le « réformisme » d’Abiy Ahmed, l’Éthiopie n’a jamais réglé sa question fondamentale : comment tenir ensemble une mosaïque de nations sans recourir à la force ? Chaque pouvoir a préféré la coercition au compromis, et chaque paix imposée a préparé la guerre suivante. Tant que la question fédérale ne sera pas tranchée par le haut, par un véritable pacte entre élites plutôt que par les armes, les braises du Tigré se rallumeront. La guerre qui revient n’est pas une anomalie ; elle est le symptôme d’un État qui n’a jamais achevé de se penser.
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