Deux siècles d’histoire de l’or noir

30 août 2019

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Photo : Malgré tout, le pétrole reste indispensable (c) Pixabay
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Deux siècles d’histoire de l’or noir

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Journaliste travaillant sur l’économie et l’écologie, auteur du blog « Oil Man, chroniques du début de la fin du pétrole » Matthieu Auzanneau s’inscrit dans le courant de pensée du peak oil et du retrait progressif des énergies fossiles de la scène énergétique mondiale. Au-delà de cette prise de position qui s’appuie sur des considérations environnementales, il convient de rendre hommage à son ouvrage, Or noir, la grande histoire du pétrole.

 

C’est une histoire très complète et argumentée de l’histoire du pétrole, cette énergie qui a dominé et domine encore non seulement la scène énergétique mondiale, mais qui a été à l’origine de la puissance incontestée des États-Unis et des rapports de force au cours du XXe siècle. En effet, si la suprématie de la Grande–Bretagne s’est appuyée sur ses réserves de charbon, celle des États-Unis est due essentiellement aux réserves pétrolières dont ils assurèrent encore dans les années 1950 les 2/3 de la production mondiale. Les avantages de l’or noir dans la propulsion des navires de guerre sautent aux yeux. Les chaudières au mazout émettant beaucoup moins de fumées rendent les navires moins détectables, le chargement du carburant qui s’effectue par tuyau est plus flexible, il s’effectue en quelques heures et non quelques jours pour le charbon. Enfin le pouvoir calorifique du pétrole étant bien supérieur à celui du charbon, il permet des moteurs plus compacts.

Tous ces avantages ont été perçus par la marine russe dès 1887 lorsqu’elle pourvut certains destroyers de chauffage au mazout. La Navy n’y passa qu’en 1910, mais non sur ses cuirassés. Ce n’est que lorsque Winston Churchill devint premier Lord de l’Amirauté en 1912 que fut prise la décision de lancer la construction de la classe de super-cuirassés Queen Elisabeth, munis de vingt-quatre chaudières alimentées au fioul. On entra dans l’ère géopolitique du pétrole. Il est intéressant de noter que cette décision précéda de peu le pic de production charbonnier anglais atteint en 1913 avec 287 millions de tonnes.

Le forage de Drake

L’ère du pétrole, ouverte par le forage du colonel Drake et de ses associés, effectué en fin d’après-midi du samedi 27 août 1859, à une profondeur de 21 mètres, battait déjà son plein. Phénoménale concentration de l’industrie pétrolière sous l’égide de la Standard Oil de John Rockefeller, qui en1911 fut décartellisé en 34 entités. Rivalité  anglo-russe autour de la Perse (1901),  apparition de la Shell qui se posa en rival de la Standard Oil, qui devient la Royal Dutch Shell, découverte du brut en Perse en 1908 par l’aventurier australien William Knox d’Arcy, qui fut à l’origine de la création de l’Anglo Persian Oil Compagny, qui sous l’égide de l’Amirauté deviendra la BP – British Petroleum, qui modifia son nom dans les années 1990 en Beyond Petroleum, avant l’accident de la plateforme Deep Horizon dans le Golfe du Mexique qui lui  a coûté 47 milliards de $.

Le pétrole change la donne

Le pétrole transforma donc la donne sur le plan mondial, surtout après l’invention du moteur à injection et l’apparition de la production de masse d’automobiles par Henry Ford en 1905. Cette forme d’énergie solaire concentrée, plus performante que le charbon, à peu près absente du territoire britannique, comme des autres puissances industrielles européennes furent bien à l’origine du Siècle américain. Mais la concentration de l’énergie contenue dans le pétrole, le peu de main-d’œuvre qu’il nécessite pour être extrait et le nombre sans égal d’esclaves énergétiques qu’il procure permettant d’envisager de se contenter d’une main mise sur des territoires stratégiques plus étroits. Cette donnée sera à l’origine de bien des conflits, guerres ou affrontements liés plus ou moins au pétrole den la sécession biafraise, appuyée par la France (1967-1970) à la guerre d’Irak en 2003. De plus ajoute Mathieu Auzanneau, « Les marges de profit incomparables qu’offre l’or noir rendent la tâche des empires plus aisés : il « va se révéler superflu d’asservir des peuples entiers, il sera désormais au moins aussi efficace et beaucoup moins couteux de se contenter de faire l’obole à quelques chefs corrompus pour s’arroger l’or noir et les autres ressources précieuses de leur pays. D’extensives et avant tout militaires, les modalités du contrôle impérial vont tendre à devenir intensives et essentiellement capitalistiques. Une vision peut être par trop idéologique de l’industrie pétrolière, qui a eu ses heures de gloire, mais qui relève désormais de plus en plus du passé. N’oublions pas qu’aujourd’hui 85% des ressources en brut sont dans les mains de compagnies pétrolières nationales et non plus des héritières des Sept sœurs.

La transformation de la guerre

Très vite le pétrole a joué un rôle vital, dans la conduite des combats, avec l’apparition des chars de combat, appelés, précisément « tank » réservoir, avec les Mark I et Renault FT et des premiers aéroplanes. C’est avec l’essence américaine que Paris fut sauvé en 1916 par les taxis de la Marne qui acheminèrent des milliers de combattants sur le front. Lors de la Premières Guerre mondiale, 80% du pétrole de la machine de guerre alliée sont américains. C’est bien la guerre maritime totale que déclenche les sous-marins allemands en janvier 1917 qui conduisit les États-Unis à entrer en guerre. « L’essence est aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain », déclara Clemenceau ; prise de conscience qui fut bien à l’origine de la création en 1924 de la CFP, Compagnie française des Pétroles, ancêtre de l’actuel TOTAL qui reçut en dommage de guerre les 25% de la part de la Deutsche Bank dans la Turkish Oïl Compagny.

En 1918, la production mondiale de pétrole est de 1,5 million de barils / jour contre près de 93 millions aujourd’hui. La part du charbon dans le bilan énergétique mondial passe de 72% à 58%, le pétrole ne cessant d’assurer sa progression jusqu’en 1970-1972 lorsqu’il représenta 42% de la consommation mondiale d’énergie contre 32% aujourd’hui et 26% encore en 2025/2030. À compter des années 1920, l’évolution s’accélère. C’est l’accord d’Achnacarry du 28 août 1928 par lequel les Sept sœurs se partagèrent le marché mondial, stabilisant les prix qui, à la veille du premier choc pétrolier de 1973 se situaient autour de 2,90 $, (prix posté, en juin) pour bondir en deux étapes : le 17 octobre puis en janvier 1974 à 11,65$. Ce fut aussi la création d’un État pétrolier, l’Irak, qui selon la formule de Churchill, « On a réuni trois communautés ethnico religieuses, qui n’avaient jamais vécu ensemble pour rassembler deux puits de pétrole, Mossoul et Kirkuk. » Un premier pipeline, le plus long du monde, reliant les champs pétroliers de l’Euphrate à Haïfa, fut construit, vite appelé « l’artère carotide de l’Empire britannique ». La Seconde Guerre mondiale, si elle n’a pas eu pour but le pétrole, celui-ci a été constamment à son arrière-plan. La production américaine augmenta de 25% en trois ans de 3,7 millions de b/j en 1939 à 4,7 millions en 1945. L’Allemagne qui ne disposait que des champs de Roumanie qui s’épuisèrent vite fonça vers le Caucase pour tenter de s’emparer des champs de Bakou, alors que le Japon, après Pearl Harbor, répliqua à l’embargo sur le pétrole américain décrété peu auparavant, s’emparant des champs pétroliers de l’Insulinde.

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L’accroissement de l’après-guerre

C’est après 1945 que l’ère du pétrole connut son apogée, une période de près de trois quarts de siècle, qui touche à sa fin estime l’auteur. Mais l’avenir reste difficile à prévoir, tant il est vrai que les meilleurs experts se sont constamment trompés, tant sur les prix que sur le peak oil, désormais repoussé peut-être de 20 ans grâce aux huiles et au gaz de schiste. En revanche, se pencher sur quelques chiffres permet de mesurer le chemin parcouru. Entre 1859 et 1950, la production de pétrole progressa au rythme de moins de 2% par an, mais entre 1950 et 1970, le rythme atteint 5%. En 1950, la production mondiale était de 11 millions de b/j, en 1970 de 48 millions de b/j dont 43 en dehors de l’URSS. Entre ces deux dates, la consommation de l’Europe a été multipliée par 10, passant de 1,2 million à 12 millions de b/j. Le déséquilibre majeur qui a été l’origine du choc de 1973 provient bien des États-Unis, qui face au pic de leur production atteint en janvier 1971 avec 10,04 millions de b/j ont vu leur consommation augmenter du cinquième en seulement trois années, passant de 14,7 millions de b/j en 1971 à 17 millions en 1973. Si l’on jette un coup d’œil sur l’évolution du prix du baril de 159 litres, on observe qu’après avoir très peu évolué entre 1900 (1,20$) et 1960 (moins de 2 $), baisse qui a provoqué la création de l’OPEP, il a grimpé par étapes. Jusqu’à 34 $ en janvier 1981, pour retomber à 29$ en mars 1983, puis à 7 $ en juillet1986 du fait de la forte augmentation de la production de brut saoudien, une décision destinée à briser les reins de l’URSS dont le brut était le principal produit d’exportation (30 milliards de $ par an ; ainsi que le coût du maintien de son empire lui revenait à 15-17 milliards par an). Chaque baisse de l’Ural, le brut russe de référence, d’un $ faisant baisser ses revenus d’un milliard de $ ! Après être remontés dans la gamme des 25 / 29 $, les cours retombèrent à 12 $ en 1998 à la suite de la crise asiatique. C’est à partir de ce plateau qu’ils commencèrent leur prodigieuse ascension, posée après la forte hausse de la consommation chinoise à deux chiffres pour atteindre leur sommet historique à 147,5 $ en juillet 2008. Après la forte baisse de la fin 2008, début 2009, les cours sont un moment resté à un niveau élevé (111 $ en 2011 ; 104 en 2012 ; 100 en 2013) avant d’amorcer une nouvelle et forte chute à partir de juin 2014 qui les ramena de 110 $ à 45 $ en janvier 2015, avant de remonter à 60/65 $ en avril.

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Quel avenir ?

Quel avenir attend l’industrie pétrolière dans les deux à trois décennies à venir, sachant qu’il est très possible qu’elle atteigne un plafond de production de 104 millions de b/j ? En 2006-2007, l’AIE plaçait ce plafond à 132 millions de b/j. Les réserves classiques disponibles se situent en milieu extrême (offshore profond, Arctique) et les ressources non conventionnelles, pétrole de roche mère (schiste) ou tight oil n’ont pas encore été évaluées dans leur totalité. C’est dire qu’au-delà de 2040/50 l’avenir est en grande partie indéterminé. Quoiqu’il en soit, le règne du roi pétrole aura duré près de deux siècles, mais nul ne sait si lui succédera un autre souverain (c’est peu probable), mais un mix énergétique dont les contours ont commencé à prendre forme.

Lire aussi : La géographie de l’énergie est celle de la puissance. Éditorial du hors-série n°9

 

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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