<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Mussolini, penseur du monde arabe

25 mai 2021

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Photo : Mussolini, penseur du monde arabe. Le "Duce" au ski. Crédit photo : SIPA
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Mussolini, penseur du monde arabe

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Le fascisme entretint des liens particulièrement complexes avec le monde arabo-musulman, pris en étau entre d’un côté l’aspiration impériale et néocoloniale nichée au cœur du projet géopolitique du régime, et de l’autre sa dynamique révolutionnaire le poussant dans un soutien aux aspirations indépendantistes des peuples colonisés.

 

Tout commença très tôt. Dès avril 1919, un article paru dans Il Popolo d’Italia, le journal de Mussolini, donna le ton à toute cette histoire : « L’Angleterre écrase à coups de canon les tentatives de libération des peuples soumis à son autorité et ne se souvient de la doctrine Wilson que lorsqu’il s’agit non pas des intérêts, mais des droits de l’Italie […]Nous répondons : Vive Malte ! Vive l’Irlande ! L’Égypte aux Égyptiens ! » On ne s’étonnera pas de cette profession de foi anti-impérialiste dans le fascisme naissant, héritier du Risorgimento et du mouvement des nationalités, ainsi que de l’État libre de Fiume, ardent défenseur des peuples opprimés. Fin politique, le futur dictateur entrevoyait sans mal la force révolutionnaire des mouvements nationalistes arabes faisant irruption sur la scène de l’histoire de l’après-guerre. Après tout, Arabes et Italiens n’avaient-ils pas été traités avec un identique mépris par les riches puissances coloniales à la conférence de la paix ? La convergence paraissait aussi évidente que fructueuse.

Soutenir les indépendances ou soutenir l’Italie ?

Cela étant, Mussolini multipliait aussi les déclarations sur la nécessaire expansion maritime de l’Italie dans le bassin méditerranéen que lui avaient refusée ses alliés de la Grande Guerre. Ces exhortations à renouer avec la grandeur allaient bientôt accoucher d’un projet de puissance impériale qui contrevenait, on le comprend, aux thématiques anticoloniales, et ce d’une manière d’autant plus contradictoire que les deux visions entraient en collision sur le même espace géographique : le monde arabo-musulman. Notons aussi que la politique intérieure pesait de tout son poids sur la définition de cette politique méditerranéenne et orientale, car si les catholiques, les nationalistes et les conservateurs étaient vent debout devant l’idée d’une alliance avec l’arabo-islamisme, les courants les plus révolutionnaires du fascisme appelaient de leur côté au renversement de l’ordre international franco-britannique par une audacieuse politique arabophile. Contradictions paralysantes que le Duce crut résoudre en utilisant les groupes indépendantistes arabes pour sa politique contre les Occidentaux, mais avec le dessein de s’en servir au bénéfice de l’influence italienne au Moyen-Orient.

À son arrivée au pouvoir, le pragmatique Mussolini mit en sourdine toute politique révisionniste en faveur des Arabes, sacrifiés sur l’autel des bonnes relations avec Londres et de l’intégration de l’Italie au sein du club des grandes puissances. Les relations avec le monde musulman étaient de toute façon mauvaises : la guerre contre l’Empire ottoman de 1911-1912, les ambitions de protectorat sur l’Albanie, les possessions coloniales (Somalie, Libye, voire le Yémen) et surtout les sanglantes répressions qui y furent menées dans les années 1920 constituaient de lourds contentieux. Rome n’avait rien d’un libérateur… Toutefois, dès le début des années 1930, un net revirement commença à se faire sentir, lequel s’amplifia en 1934 quand le Duce lança cet appel sans équivoque aux peuples de l’Orient : « Ayez confiance dans la volonté de collaboration de l’Italie fasciste, travaillez avec nous, échangeons les biens et les idées, voyons si grâce à l’effort solidaire de tous, proches et lointains, il est possible de sortir de cette dépression qui emprisonne les esprits et empoisonne la vie» Joignant le geste à la parole, il lança une vaste politique culturelle qui prit différentes formes : la foire du Levant inaugurée en 1930 à Bari, l’Institut d’études pour le Moyen et l’Extrême-Orient (Ismeo) créé en 1933, l’agence de presse d’Égypte et de l’Orient installée au Caire en 1935 et surtout radio Bari, mise en place en 1934, puissant instrument de propagande en langue arabe. Cette politique comportait aussi un volet proprement musulman. Ainsi vit-on l’Italie fasciste favoriser en Libye la construction de mosquées, d’écoles coraniques, ouvrir une École supérieure de culture islamique à Tripoli, favoriser les pèlerinages à La Mecque. La guerre d’Éthiopie – menée, faut-il le rappeler, contre un empire chrétien – mobilisa une partie non négligeable du monde arabo-musulman en faveur de Rome. L’apothéose fut atteinte quand Mussolini, lors de son voyage en Libye en mars 1937, brandit, dans un geste grandiloquent, le « glaive de l’islam » par lequel il s’autoproclamait protecteur des musulmans. Rome sut aussi rallier à elle certaines personnalités du nationalisme arabe comme le Libanais Chekib Arslan, et multiplia les contacts avec le Néo-Destour tunisien de Bourguiba, la Jeune Égypte et les Chemises vertes égyptiennes, ainsi qu’avec le grand mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini.

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Une convergence idéologique certaine

On voit jusqu’où allait cette politique arabophile. Il est difficile de ne pas y déceler l’effet de certaines convergences idéologiques. En effet, les milieux nationalistes et/ou musulmans ne cachaient pas leur admiration pour le système dictatorial alors en vogue, pas plus que leur aversion pour les valeurs des sociétés occidentales, tout aussi honnies dans les rangs du fascisme. Le philosophe musulman Muhammad Iqbâl s’exprima en termes clairs dans un discours en 1932 devant l’Académie d’Italie : « La nation héritière de Rome, nourrie des anciennes vertus, s’est rénovée, elle est revenue à la vie et à la jeunesse. La même impatience vibre aujourd’hui dans l’esprit de l’islam. » Quant à Chekib Arslan, il fut fait citoyen d’honneur du IIIe Reich… Pour autant, on ne saurait trop insister sur le fait que cette arabophilie reposait d’abord sur des objectifs de realpolitik : faire pression sur le Royaume-Uni afin de lui arracher des concessions en faveur de la domination impériale de l’Italie en Méditerranée et en Afrique. Le soutien, certes prudent et réfléchi, apporté par Rome à la révolte palestinienne de 1936 fut fort bien compris à Whitehall qui lâcha du lest avec les accords de Pâques d’avril 1938. Dès lors, la diplomatie fasciste révisa à la baisse sa politique pro-arabe.

Il fallut attendre la Seconde Guerre mondiale pour voir Mussolini et son gendre Ciano élaborer une politique de grande envergure qui avait aussi comme objectif de contrer l’attraction exercée désormais par le IIIe Reich sur les mouvements arabes. On se mit à rêver à Rome d’un système géopolitique reposant sur deux satellites, un royaume arabe sur la Palestine et une Égypte débarrassée des Anglais. Dans cette optique, le grand mufti al-Husseini devint l’interlocuteur privilégié des autorités italiennes, en particulier de Ciano avec lequel il noua d’étroits rapports. Le dignitaire musulman rêvait d’une fédération arabe sous sa direction, unissant l’Irak, la Syrie, la Palestine et la Transjordanie, et collaborant étroitement avec les puissances de l’Axe. Ce qui correspondait très bien aux objectifs du fascisme, d’autant plus qu’al-Husseini eut l’habileté de ne pas évoquer le sort de l’Afrique du Nord, de la Libye ou des colonies françaises dont les Italiens entendaient s’emparer lors du grand règlement de comptes. Notons enfin que Rome gardait aussi une autre carte, celle du nationaliste irakien Rachid Ali, certes plus proche des Allemands dont il attendait l’arrivée dans son pays depuis le Caucase, mais qu’on cherchait à rapprocher du grand mufti.

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Des différences culturelles insurmontables

Cet activisme politique se heurtait à la radicalisation raciste du régime qui le conduisait à s’inspirer des conceptions ségrégationnistes des Anglo-Saxons pour régler les rapports au sein des colonies, et ce au détriment de la tradition assimilationniste péninsulaire. L’Italien transformé par le fasciste était ainsi appelé à ne pas se mêler aux autochtones au nom de la supériorité de la race latine. Le décalogue du fasciste en Afrique précisait ainsi : « Entre toi [fasciste] et un indigène, il y a un siècle de civilisation qui te met sur un piédestal : n’en descends pas. » La hiérarchie raciale au sein des peuples méditerranéens excluait toute égalité entre les dominateurs italiens et les dominés appelés à le rester. Enfin n’oublions pas que le concept d’Eurafrique, très en vogue dans les milieux géopolitiques de la péninsule, interdisait d’envisager une séparation entre les deux rives de la Mare nostrum, et encore moins l’indépendance des peuples colonisés. Mussolini confia à son gendre le fond de sa pensée : « Pour des nécessités liées à notre sécurité dans cette Méditerranée dont dépend toujours notre sort, nous avons besoin de la Tunisie et de la Corse. »

La Tunisie constituait en effet un exemple révélateur. En ajoutant, lors de la tumultueuse séance à la chambre des députés du 30 novembre 1938, ce pays à la liste des revendications territoriales, les députés italiens aux ordres indiquaient clairement les desseins annexionnistes de leur gouvernement. Pendant la guerre, les succès germano-italiens en Afrique du Nord enthousiasmèrent la jeunesse tunisienne et les militants du Néo-Destour, tandis que les sympathies du bey semblaient pencher du côté de l’Axe. Les chefs du Parti nationaliste, emprisonnés en métropole par les autorités françaises, furent libérés par les Allemands en décembre 1942 et envoyés à Rome où on les accueillit avec tous les honneurs. Des discussions s’engagèrent autour d’une collaboration civile et militaire en échange de l’indépendance tunisienne que Mussolini ne pouvait en réalité concéder. Bourguiba ne manqua pas moins d’exprimer son admiration pour le régime mussolinien, tout en redoublant de prudence une fois rentré dans son pays, convaincu depuis 1942 de la défaite de l’Allemagne. Retenons un fait géopolitique essentiel : cette politique de subversion en Tunisie joua un rôle très actif dans la dégradation des rapports avec la France à partir de 1938 et, ajoutée au facteur libyen, empêcha Rome de s’engager à fond en faveur de l’indépendance du monde arabe qu’elle entendait limiter au Croissant fertile.

À la veille de sa chute, le gouvernement fasciste tenta une ultime action en direction du monde arabe. Sous la pression du grand mufti, le successeur de Ciano, Giuseppe Bastianini, proposa à l’Allemagne une déclaration officielle d’une part en faveur de l’indépendance des peuples arabes du Proche-Orient et d’autre part hostile à l’installation du « foyer national juif » en Palestine. Cette orientation rencontrait les faveurs de plusieurs organes idéologiques du régime, lesquels soulignaient l’importance de « comprendre et envisager les problèmes nationaux de 200 millions de musulmans qui, des Balkans à Java, constituent un bloc de civilisation et d’énergies naturellement allié aux puissances de l’Axe ». En fait, Bastianini avait en tête une véritable charte du continent européen, réponse à la Charte de l’Atlantique, et à laquelle on rattacherait les déclarations favorables aux arabo-musulmans. Mais le facteur colonial en Afrique du Nord empêcha encore une fois d’aller plus loin que des déclarations d’intention. En fait, trop de contradictions minaient de l’intérieur le projet fasciste qui avait bien perçu les potentialités d’une politique arabe, mais ne pouvait renoncer, sauf à se renier, à son ambition impériale sur la Mare nostrum.

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À propos de l’auteur
Frédéric Le Moal

Frédéric Le Moal

Docteur en histoire, professeur au lycée militaire de Saint-Cyr et à l’institut Albert le Grand (Angers).
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