- Si Victor-Emmanuel II, roi du Piémont-Sardaigne, et surtout son Premier ministre Cavour, sont, à juste titre, considérés comme les pères de l’Italie unie, Giuseppe Garibaldi a joué un rôle central dans le processus unitaire.
- Il a fini par bénéficier d’une sorte de mythe traversant les siècles et les courants politiques.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
Bien des paradoxes marquent son engagement politique, lui qui se voulut révolutionnaire, mais qui mit son fusil au service de la monarchie des Savoie. Bien des échecs jalonnent une épopée qui, pourtant, accoucha de l’unification de la péninsule. Né à Nice le 4 juillet 1807, le futur chef des Chemises rouges vit sa ville natale, devenue française en 1793, passer de la souveraineté impériale à celle du royaume de Piémont-Sardaigne en 1814. Ses parents, issus du milieu maritime et marchand, nourrissaient des ambitions pour le petit Giuseppe, dont une carrière dans l’Église, mais, en fin de compte, en 1822 commença pour le jeune homme cette vie d’aventures, qui devait le conduire à la gloire, mais comme… mousse sur un navire ! Il sillonna alors la Méditerranée et en découvrit les ports les plus emblématiques. Une escale à Rome le laissa stupéfait devant ce qu’il jugea comme la décrépitude de l’Urbs pontificale, si éloignée du mythe de la Caput mundi dont l’avait nourri son éducation classique. Une autre devait donner une orientation politique capitale à son destin, celle dans la ville de Taganrog, sur la mer d’Azov, en 1833. En effet, il y rencontra l’écrivain Giovanni Battista Cuneo qui lui fit découvrir les idées de Giuseppe Mazzini.
Une passion : l’Italie
Le fondateur de la société secrète Jeune Italie, originaire de Gênes et ancien carbonaro, vouait sa vie au combat pour l’unité de l’Italie, rabaissée au rang « d’expression géographique » par le chancelier autrichien Metternich, lequel avait veillé, lors de la réorganisation de l’Europe au congrès de Vienne (1815), à la morceler en plusieurs États. Si la plupart ne pesaient guère (duchés de Modène, de Parme, grand-duché de Toscane, royaume des Deux-Siciles et États pontificaux), le royaume de Piémont-Sardaigne, dirigé par la maison de Savoie, apparaissait le seul comme capable d’unir la péninsule autour de l’idée nationale introduite par les armées de la Révolution et de l’Empire. Or, pour Mazzini, cette unification ne pouvait se faire qu’à travers une révolution accouchant d’un régime républicain. Pur théoricien, comploteur dans l’âme, mais piètre homme d’action, il accumula les échecs les plus retentissants. Il n’empêche. Garibaldi, devenu officier dans la marine piémontaise, se convertit alors au combat national et ne le quitta plus. Il adhéra à la Jeune Italie, et se lança dans des actions de propagande auprès de ses pairs de la marine, et même dans une tentative de soulèvement. Ayant essuyé un échec, condamné à mort, il réussit à s’enrôler dans la marine du Bey de Tunis avant de prendre la direction des Amériques, d’abord en Amérique latine puis aux États-Unis.
S’ouvrit alors la période américaine, celle du premier exil, qui devait durer jusqu’en 1848, pendant laquelle l’ancien marin se transforma en un combattant qui, les armes à la main, guerroya pour des causes nationales : d’abord au service de la république du Rio Grande do Sul, en sécession contre le Brésil, puis en faveur des patriotes uruguayens contre l’Argentine. Il y retrouva des immigrés italiens, acquis à la même cause, avec lesquels il constitua un groupe de combattants qu’il revêtit d’une chemise de couleur rouge. Acte de naissance des mythiques Camicie rosse. Cette période prit fin en 1848 quand Garibaldi retourna en Italie, peu avant l’éclatement des troubles du Printemps des peuples, qui vit le roi du Piémont Charles-Albert, se lancer dans une guerre contre l’Autriche, laquelle, en possession du royaume lombardo-vénétien, jouait le rôle de gardienne de la stabilité et de la division de la péninsule. La particularité de Garibaldi résidait précisément dans sa position à l’égard de la couronne des Savoie. Se sentant, selon ses propres dires « plus patriote que républicain » — et rompant ainsi avec le dogme mazzinien — il se mit au service de la monarchie piémontaise, avec la conviction à jamais gravée en lui qu’elle seule était en mesure de réaliser l’idéal unitaire contre les Autrichiens et contre la Papauté, ses deux irréductibles ennemis.
On le sait, le succès ne fut pas au rendez-vous pour le Piémont-Sardaigne, battu par les armées autrichiennes à la bataille de Custoza (23-27 juillet 1848) et de Novare (mars 1849), ce qui entraîna l’abdication du roi et la montée sur le trône de son fils, Victor-Emmanuel II. Garibaldi et ses hommes s’engagèrent alors dans la défense de la République romaine, née après la révolte qui avait contraint Pie IX à la fuite à Gaeta. Mais ils n’eurent pas plus de succès face aux soldats que la France du Prince-Président Louis Napoléon Bonaparte dépêcha afin de rendre sa ville au pape. Garibaldi reprit alors sa vie d’errance et de conspirations, puis le chemin de l’exil qui le porta à Londres, puis de nouveau en Amérique centrale et même en Chine. La lutte nationale italienne semblait condamnée. Pour autant, Garibaldi n’y renonçait pas. Revenu en Italie en 1854, il exprimait sa volonté de combattre au nom du roi de Piémont-Sardaigne.
Or, à Turin, la situation avait connu un changement profond avec l’arrivée au pouvoir de Camillo di Cavour, devenu président du Conseil en novembre 1852. Pour ce réaliste, habile et manœuvrier, l’unification de l’Italie devait non seulement quitter le champ de la révolution pour se mouvoir sur celui de la diplomatie, des alliances et des transactions, mais aussi être menée d’une manière graduelle, sans renverser d’un coup l’échiquier géopolitique de la péninsule, et sous la protection de Napoléon III, l’ancien carbonaro attaché à la cause fort progressiste des nationalités. Dans cette optique, des marchandages territoriaux demeuraient possibles, comme l’abandon de la Savoie et de Nice à la France comme cadeaux de remerciement… Ce que le patriote italien natif de Nice ne pouvait avaliser !
Cela étant, Garibaldi, en mettant son épée au service de Victor-Emmanuel II, se rallia de facto à la politique de Cavour alors que de profondes divergences les opposaient à propos de la meilleure stratégie à mener pour l’unité. Pour le révolutionnaire — ce que demeurait Garibaldi —, la lutte devait être menée par les Italiens seuls, sans intervention extérieure, et avec comme objectif l’unification immédiate au bénéfice d’un État dont Rome serait la capitale intangible. Seule la proclamation de Victor-Emmanuel II comme roi d’Italie sur la place du Capitole ferait de l’Italie un État nouveau. Bref, Garibaldi défendait une sorte de « tout ou rien » bien éloigné des habiles et tortueuses combinaisons diplomatiques de Cavour. À travers leurs désaccords, s’exprimait en fait la confrontation entre deux lignes politiques, celle du courant libéral, dit annexionniste (l’Italie serait un Piémont élargi) face à celle du courant radical, dit unitaire (une agrégation volontaire des peuples péninsulaires pour n’en former qu’un seul).
Succès et échecs d’une épopée
À partir de 1859 et de la guerre d’indépendance contre l’Autriche, à laquelle la France apporta le secours de ses armes, une opposition sourde ne cessa d’exister entre les deux hommes qui se manipulaient l’un l’autre. Garibaldi participa, à la tête d’une troupe de chasseurs alpins, aux combats qui devaient déboucher sur la paix victorieuse de Villafranca (11 juillet 1859). Mais l’union avec la Lombardie ne suffisait pas au passionné de l’unité. Il chercha à soulever la Toscane, retenu par la manche par Victor-Emmanuel II. Une révolte contre François II, roi des Deux-Siciles, éclata à Palerme le 4 avril 1860, lui offrant alors l’occasion d’entrer dans l’histoire par la grande porte en organisant la fameuse expédition des Mille afin de porter secours aux insurgés et d’unir les provinces méridionales au royaume italien en gestation. Une porte que Cavour rechignait à lui ouvrir. Si le chef du gouvernement se laissa en fin de compte convaincre, il le fit avec l’arrière-pensée de désavouer l’expédition de ces Chemises rouges en cas d’issue malheureuse d’une action qui bénéficiait tout de même de l’appui du Royaume-Uni.
L’expédition, partie dans la nuit du 5 au 6 mai 1860 et, débarquée à Marsala en Sicile, se transforma en véritable épopée qui permit aux Mille de battre les troupes napolitaines, de prendre le contrôle de la Sicile, de traverser le détroit de Messine et de s’emparer de Naples (7 septembre 1860). L’épopée prit fin avec la rencontre devenue mythique de Garibaldi avec Victor-Emmanuel II à Teano, le 26 octobre 1860, lors de laquelle le chef de guerre le reconnut comme roi d’Italie, lui « offrant » les provinces méridionales conquises. Mais il fallut attendre le 17 mars 1861 pour que le nouveau Parlement italien officialisât la situation créée au bénéfice de la maison de Savoie. Le 6 juin, Cavour mourut prématurément alors que Garibaldi, retiré, rongeait son frein, car Rome demeurait entre les mains du pape (et Venise dans celles des Habsbourg). En réalité, la cérémonie de Teano avait donné l’image d’une entente parfaite entre le souverain et le révolutionnaire, obsédé par le sort de Rome. Ce n’était en fait que pure illusion. Garibaldi voulait s’emparer de la Ville éternelle afin de parachever sa mission historique. « Rome ou la mort » : il ne pouvait y avoir d’échappatoire. À deux reprises, Garibaldi tenta donc de forcer le destin.
La première en 1862 : à la suite d’un débarquement en Calabre avec ses hommes, il marcha vers l’Urbs avant d’être arrêté à l’issue de la bataille d’Aspromonte contre les troupes italiennes de Victor-Emmanuel II (29 août 1862). Blessé, puis pardonné, il se retira sur son refuge de l’île de Caprera avant de repartir à l’assaut de Rome, en 1867, après que l’Italie eût récupéré Venise à l’occasion de la guerre austro-prussienne de 1866. Nouvel échec, à la bataille de Mentana (3 novembre 1867), cette fois-ci contre les troupes pontificales appuyées par les soldats de Napoléon III. Paradoxe de l’histoire, Garibaldi ne joua aucun rôle dans la prise et l’annexion de Rome par les Italiens, le 20 septembre 1870, avant de partir en France combattre aux côtés des troupes de la jeune république contre les Prussiens.
L’homme de la synthèse
À la veille de la bataille de Calatafani qui, le 15 mai 1860, lui permit de s’emparer de Palerme, Garibaldi avait lancé : « Ici nous ferons l’Italie ou nous mourrons », sorte d’écho à une autre profession de foi : « Rome ou la mort ». Derrière cette apparente radicalité du « héros des deux mondes », se cachait cette véritable passion pour le combat en faveur de l’unification de l’Italie qu’il avait reçue en héritage de Mazzini. Or, le Niçois réussit là où le Génois échoua, car il sut admettre l’impasse que représentaient des insurrections dépourvues de l’appui d’une puissance étatique. Il fut donc l’anti-Mazzini, dans son approche plus pragmatique des rapports de force. Les mazziniens ne le lui pardonnèrent pas, en ne cessant de voir en lui un dupe d’une monarchie qui le manipula pour ses propres desseins. Mais il se posa aussi en anti-Cavour, opposé à ses manœuvres diplomatiques imposant prudence et compromis. Il n’empêche que Garibaldi incarna le Risorgimento, ce mouvement alliant le nationalisme (sous sa forme du combat en faveur des nationalistes) et la révolution (renversant l’ordre établi des monarchies conservatrices et légitimistes). Alliance qui, bien des décennies plus tard, allait de nouveau s’exprimer en Italie sous la forme du fascisme d’un ancien socialiste…









