Par Alexandre Hogu, assistant de recherche à l’Institut Thomas More, auteur de la note « L’Initiative des Trois Mers : opportunité américaine ou perspective européenne ? »
- Depuis l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche en novembre 2024, nombre d’analystes et de commentateurs se posent la question d’une stratégie globale de l’administration Trump II sur la scène internationale.
- Si l’on craint un retrait militaire américain, on s’intéresse beaucoup moins aux investissements qui se font en Europe, et en particulier en Europe centrale et orientale.
- Il y a donc bien une stratégie américaine en Europe centrale et orientale : pensée, claire et ciblée, certes moins bruyante que les frasques coutumières de Donald Trump.
Depuis l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche en novembre 2024, nombre d’analystes et de commentateurs se posent la question d’une stratégie globale de l’administration Trump II sur la scène internationale. Des déclarations belliqueuses et sardoniques (Groenland, Canada, OTAN) aux coups de force (Venezuela, Iran) en passant par les pressions économiques et énergétiques intenses (Cuba) : l’activisme de Donald Trump inquiète et questionne.
En Europe, la question de l’OTAN revient régulièrement au fil des déclarations chocs du président américain. Sans même parler de la guerre en Ukraine, les menaces d’un retrait américain de l’OTAN se sont multipliées et, avec elles, des décisions concrètes. En effet, en septembre 2025, les soldats américains postés dans la base aérienne Mihail-Kogălniceanu, en Roumanie, sont retirés sur l’ordre unilatéral de Donald Trump, ne laissant au président Nicușor Dan qu’une simple note d’information.

Ankara, Turquie, le 8 juillet 2026 : Donald Trump, président des États-Unis, Pete Hegseth, secrétaire à la Guerre des États-Unis, Marco Rubio, secrétaire d’État des États-Unis, Scott Bessent, secrétaire au Trésor des États-Unis, Matthew Whitaker, ambassadeur des États-Unis auprès de l’OTAN, Tom Barrack et Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, assistent à la conférence de presse du sommet de l’OTAN d’Ankara 2026, à Ankara, en Turquie, le 8 juillet 2026. (Crédit photo : © Beata Zawrzel/ZUMA Press Wire)/20260708_zip_z156_020/ZEUS/2607111709
Pourtant, en septembre 2026, le président polonais Karol Nawrocki, qui entretient de bonnes relations avec Donald Trump, a déclaré qu’il souhaitait avoir sur son territoire dix à quinze mille soldats américains de façon permanente. Va-t-on vers un retour des Américains ? Ce qui demeure certain, c’est que les mouvements de troupes et les annonces d’armement sont scrutés, commentés, et exacerbent l’incertitude régnante quant aux engagements états-uniens.
Mais si l’on craint un retrait militaire américain, on s’intéresse beaucoup moins aux investissements qui se font en Europe, et en particulier en Europe centrale et orientale. Ces mouvements financiers ne sont pas simplement le fait d’acteurs privés distincts du gouvernement américain : ils sont stratégiques, et répondent à des besoins auxquels l’Europe de l’Ouest, pour l’instant, ne sait pas répondre.
Une stratégie énergétique pensée et efficace
En février 2026, Marco Rubio a fait une tournée européenne : Munich, Budapest et Bratislava. À cette occasion, le secrétaire d’État a signé un accord de coopération avec Viktor Orban puis un autre avec Robert Fico. Il s’agissait de deux accords pour la construction de centrales nucléaires en Hongrie et en Slovaquie.

14 février 2026, Munich : le secrétaire d’État américain Marco Rubio tient un discours à Munich au cours duquel il présente la nouvelle vision américaine des relations transatlantiques. //Kay Nietfeld/DPA/SIPA/2602141407
Le nucléaire civil représente un important secteur d’investissement pour les États-Unis en Europe. Certains accords existent déjà, comme en Pologne. La Slovénie est également en train d’étudier la proposition de Westinghouse (en concurrence avec le français EDF) pour l’extension de sa centrale (projet JEK2), qui servira également à la Croatie. En outre, c’est en Roumanie que des SMR (small modular reactors) américains vont être testés. Cette « tournée européenne » a donc renforcé un état de fait déjà bien avancé.
S’agit-il d’un simple opportunisme commercial ou d’une stratégie pensée en amont ? Le think tank Heritage Foundation, très influent auprès du Parti républicain, s’est intéressé de près au nucléaire civil en Europe centrale et orientale. Les chercheurs Jordan Embree et Jack Spencer, dans leur note Nuclear exports to European allies: a strategic win-win, font le diagnostic suivant : les infrastructures de la région datent de l’époque communiste ; l’URSS construisait et entretenait ces centrales grâce à des savoir-faire propres qui maintenaient ses États satellites sous sa dépendance, qui continue encore aujourd’hui. Toutefois, ces centrales arrivent au bout de leur cycle de vie et il est temps de les remplacer. En multipliant les contrats en Europe centrale et orientale, les États-Unis ont donc l’occasion de faire reculer l’influence de la Russie dans la région, tout en s’y implantant pour le reste du siècle.
La même stratégie est appliquée pour le gaz naturel liquéfié (GNL). Les États-Unis en sont de loin le plus grand exportateur et l’Europe absorbe la majeure partie de la croissance de la demande mondiale. Plusieurs terminaux ont été créés ces dernières années : à Krk en Croatie, à Świnoujście en Pologne et à Klaipėda en Lituanie. La croissance du GNL dans cette partie de l’Europe tient à ces nouveaux terminaux financés, en partie, grâce aux fonds de l’Initiative des Trois Mers.
L’Initiative des Trois Mers : un instrument au service de la pénétration américaine
Rappelons tout d’abord ce qu’est l’Initiative des Trois Mers. Il s’agit d’un forum fondé en 2016 par la Croatie et la Pologne — la Roumanie s’y joignant rapidement —, visant à promouvoir des projets d’infrastructures régionales dans l’optique d’une meilleure connectivité nord-sud. Les fonds propres de l’Initiative des Trois Mers sont alimentés par les banques nationales de développement et sont censés provoquer un effet de levier pour attirer les capitaux privés. Plusieurs projets sont en cours de construction : Rail Baltica, la Via Carpathia, le corridor ionien, etc. Petit à petit, la plateforme s’est étendue, jusqu’à intégrer treize membres de plein droit, allant de l’Estonie à la Croatie en passant par l’Autriche et la Grèce.
Depuis 2022, les sommets annuels ont sanctionné un élargissement des domaines d’intérêt de l’Initiative des Trois Mers, qu’il s’agisse du cyber, de l’IA ou de l’usage dual des infrastructures. L’usage dual est une composante essentielle pour l’avenir de la plateforme : il s’agit de construire des infrastructures civiles qui peuvent accueillir des activités militaires — on pensera aux autoroutes, par exemple.
L’Initiative des Trois Mers ne se limite pas au financement de chemins de fer ou de routes ; les projets énergétiques y occupent une place majeure. Ainsi, le dernier sommet annuel, qui s’est déroulé en Croatie les 28 et 29 avril derniers, a-t-il été marqué par des annonces d’une grande importance. La place des États-Unis y a été particulièrement visible. Tout d’abord, l’usage dual y a été affirmé comme un objectif clair et un nouveau fonds de fonds a été annoncé. L’Italie est également devenue un partenaire stratégique, rejoignant ainsi les États-Unis, l’Allemagne, la Commission européenne, la Turquie, l’Espagne et le Japon — la France est la grande absente en Europe. En marge du sommet, des partenariats américano-croates ont été signés, à l’image d’un grand data center au large des côtes croates, qui sera alimenté par la centrale de Krško, en Slovénie.
Étant le premier partenaire du forum, les États-Unis y disposent d’une influence clef qui entre en synergie avec leurs propres visées géoéconomiques : le géant Huawei est écarté des projets de l’Initiative des Trois Mers, de même que le port du Pirée, en Grèce, qui est aujourd’hui détenu par Cosco, au profit de ceux d’Alexandroúpolis et de Thessalonique.
Il y a donc bien une stratégie américaine en Europe centrale et orientale. Elle est pensée, claire et ciblée, certes moins bruyante que les frasques coutumières de Donald Trump. Les Européens de l’Ouest doivent davantage s’intéresser à l’Europe centrale et orientale au risque d’une marginalisation définitive ; et l’Initiative des Trois Mers, qui est un vecteur de plus en plus crédible de l’influence américaine, est un instrument que la France aurait tout intérêt à investir.











