L’Initiative des Carpates de Volodymyr Zelensky : une nouvelle architecture régionale post-conflictuelle.

18 septembre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Carpates. (C) Conflits.

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L’Initiative des Carpates de Volodymyr Zelensky : une nouvelle architecture régionale post-conflictuelle.

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  • Début août 2026, Volodymyr Zelensky a annoncé le lancement, prévu pour l’automne 2026, de l’Initiative des Carpates, qui regroupe huit pays partageant des intérêts géographiques et économiques liés à leur situation.
  • Le constat de départ : certains pays voisins ne souhaitent pas ou ne peuvent pas fournir d’armes à l’Ukraine.
  • Ils désirent néanmoins s’impliquer activement dans sa reconstruction : économie, sécurité régionale, logistique, développement culturel, tourisme transfrontalier et aide humanitaire.

La guerre en Ukraine a remis dans l’actualité l’histoire et le rôle parfois méconnu et sous-traité de certaines régions longtemps considérées en tant que « marches » situées en périphérie de l’Europe centrale, à la charnière du bassin danubien, des Balkans et de la mer Noire. C’est le cas des Carpates, longtemps reléguées dans l’imaginaire occidental à une contrée sauvage mystérieuse associée aux légendes transylvaines, mais aussi trop souvent réduites à une composante exotique sous-étudiée que sont les « Balkans compliqués ». Il est vrai que la guerre russo-ukrainienne transforme les Carpates en profondeur stratégique de l’Europe. En effet, les infrastructures ferroviaires et routières situées dans et autour de cet espace participent à la connexion entre l’espace stratégique ukrainien et la profondeur européenne occidentale. Les Carpates jouent ici un rôle de charnière logistique. Longtemps considérée comme une « montagne refuge », la région dispose d’une partie piémontaise. Elle entoure en effet le bassin de la plaine pannonienne. Mais elle a aussi une vocation pontique car son système hydrographique (le bassin danubien) est profondément orienté vers la mer Noire. Elle forme ainsi un vaste arc autour de la plaine pannonienne, et constitue une zone de transition entre la plaine d’Europe du Nord, le bassin danubien, les Balkans, les plaines ukrainiennes et la mer Noire. Sur le plan militaire, la Transcarpatie représente ainsi un espace de profondeur stratégique particulièrement vital pour les intérêts ukrainiens.

« La guerre russo-ukrainienne transforme les Carpates en profondeur stratégique de l’Europe. »

Le système géopolitique des Carpates, de son piémont à la mer Noire

Géographie naturelle de l’Europe. (C) Wikipédia.

Le terme de Carpates ne désigne pas seulement une chaîne mais un ensemble macro-régional, un bassin géohistorique à la charnière des trois grands espaces historiques que sont l’Europe centrale germanique, l’Europe orientale ruthéno-polonaise et le monde danubien. On parle ainsi de système géopolitique carpatique pour désigner un ensemble de passages, de vallées, de bassins et de piémonts reliant la plaine hongroise à la Galicie, à la Ruthénie, à la Transylvanie, à la Pologne méridionale, à la Moldavie et, enfin, au bassin danubien. C’est cette fonction d’interface géo-historique qui explique l’extraordinaire complexité historique de la région, où se sont succédé les royaumes de Hongrie, de Pologne, la Rus’ de Galicie-Volhynie puis la République des Deux-Nations. La macro-région actuelle est en grande partie l’héritière de l’ancien espace impérial des Habsbourg, avec toutefois une différence fondamentale : l’Empire avait réussi à maintenir ensemble des populations que le XXe siècle sépara en plusieurs États. Après la Première Guerre mondiale, l’ancien espace impérial est disloqué en une mosaïque de territoires. Son histoire est extrêmement mouvementée jusqu’à son intégration à l’Ukraine soviétique au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Puis c’est au tour de la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et la Roumanie d’être intégrées au système soviétique dominé par Moscou. Les Carpates deviennent alors une frontière politique entre l’Europe occidentale pro-OTAN d’une part et le bloc soviétique d’autre part. Il ne faut pas oublier l’importance, dans la mémoire collective et historique ukrainienne, que revêt la région des Carpates : déjà, le 9 janvier 1919, une République houtsoule est formée, du nom d’un groupe ethnique ukrainien de la région. Elle est née du refus de l’annexion par la Hongrie après l’effondrement de l’Empire austro-hongrois. Avec le démantèlement de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne nazie à la suite des accords de Munich, la région obtient d’abord un statut d’autonomie avant d’être proclamée République d’Ukraine carpatique le 15 mars 1939. Son indépendance n’a toutefois duré qu’une seule journée, la rendant célèbre pour avoir été l’une des républiques les plus éphémères de l’histoire. À la chute du Mur de Berlin, en 1989, la question de la réorganisation de cet espace fragmenté par les frontières politiques fut de nouveau au coeur des préoccupations. Le 14 février 1993, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et l’Ukraine créent à Debrecen l’Euro-région des Carpates, avant d’être rejoint plus tard par la Roumanie. Cela marque une étape cruciale de la renaissance institutionnelle de la coopération transfrontalière régionale. En 2003, sept États signent à Kyiv une nouvelle convention-cadre à propos de la protection et du développement durable des Carpates : la République tchèque, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie, la Serbie, la Slovaquie et l’Ukraine. Elle est entrée en vigueur en 2006.

Date Événement Portée
9 janvier 1919 Formation de la République houtsoule Refus de l’annexion hongroise après l’effondrement austro-hongrois
15 mars 1939 Proclamation de la République d’Ukraine carpatique Indépendance éphémère, d’une seule journée
1946 Intégration de la région à l’Ukraine soviétique Fin de la fragmentation politique de l’entre-deux-guerres
1989 Chute du mur de Berlin Relance de la question de la réorganisation de l’espace carpatique
14 février 1993 Création de l’Euro-région des Carpates à Debrecen Pologne, Hongrie, Slovaquie, Ukraine, rejointes ensuite par la Roumanie
2003 Convention-cadre de Kyiv sur la protection des Carpates Sept États signataires ; entrée en vigueur en 2006
Août 2026 Annonce de l’Initiative des Carpates par Volodymyr Zelensky Lancement prévu à l’automne 2026, huit pays membres

Des intérêts régionaux convergents

La nouvelle Initiative des Carpates annoncée par Volodymyr Zelensky est particulièrement intéressante parce qu’elle dépasse la simple coopération transfrontalière ou écologique. Elle peut être entendue comme un projet de nouvelle architecture géopolitique en Europe centre-orientale constitué autour de l’Ukraine. En effet, les domaines annoncés couvrent l’humanitaire, la sécurité, l’économie, la reconstruction des infrastructures, la logistique, ainsi que le tourisme et la culture. Cela permet à l’Ukraine de sortir de son isolement et de préparer sa reconstruction, tout en renforçant du même coup sa profondeur stratégique sur ses marges occidentales, et s’intégrant ainsi aux réseaux européens.

« Elle peut être entendue comme un projet de nouvelle architecture géopolitique en Europe centre-orientale constitué autour de l’Ukraine. »

Pour l’Ukraine, cette initiative régionale est une sorte d’hinterland européen transformant la région de périphérie à interface. Cette logique de connectivité et de coopération était déjà visible dans des projets antérieurs : la Via Carpatia de l’initiative des trois mers devait relier la Baltique à la mer Noire, en passant notamment par la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et l’Ukraine. Le tout permet à Kyiv de faire de la reconstruction ukrainienne un projet régional européen autour d’un corridor logistique et d’un espace de sécurité, et non un simple projet de coopération bilatérale entre l’Ukraine et l’UE.

La Pologne pourrait être l’un des grands bénéficiaires de cette initiative. Varsovie cherche depuis longtemps à structurer un espace stratégique en Europe centrale qui ne soit ni dominé par Berlin, ni par Moscou. Dans cette perspective, l’Initiative des Carpates vient ainsi compléter l’Initiative des Trois Mers, les réseaux de la Via Carpatia et les infrastructures qui courent de la Baltique à la mer Noire. La Pologne a d’ailleurs explicitement présenté par le passé une stratégie régionale comme complémentaire de l’Initiative des Trois Mers. Pour la Roumanie, l’intérêt principal est de connecter les Carpates à la mer Noire. Bucarest veut faire de la Roumanie la porte méridionale de l’espace carpatique, à travers les axes Ukraine-Roumanie-Danube-mer Noire. Ils pourraient ainsi devenir à terme essentiels pour la reconstruction ukrainienne ainsi que les exportations et importations ukrainiennes. Dans une perspective de concurrence entre corridors, la Roumanie pourrait devenir un nœud entre les réseaux carpatiques et les réseaux danubiens. La Slovaquie souhaite transformer sa périphérie orientale en interface. Bratislava voit des intérêts économiques à ce projet. L’intégration régionale avec l’Ukraine peut en effet la transformer en zone de passage. Les intérêts de la Hongrie sont plus complexes. Budapest possède un intérêt évident dans le développement des échanges économiques avec l’Ukraine, le contrôle des flux énergétiques et commerciaux. Mais il existe également une dimension plus profonde : la Transcarpatie possède une importante population hongroise et occupe une place particulière dans l’imaginaire géopolitique hongrois. L’intégration des Carpates pourrait donc procurer à Budapest un moyen de maintenir une présence régionale institutionnelle et économique sans passer nécessairement par une confrontation directe avec Kyiv. Pour la Tchéquie, la coopération avec l’Ukraine est susceptible de bénéficier à ses industries (énergie, transport, ingénierie et défense). L’Autriche, enfin, tend à vouloir retrouver son rôle historique de centre économique et financier de l’espace danubien. Le cas autrichien est particulièrement intéressant parce que le pays n’appartient pas directement à l’espace carpatique oriental de la même manière que le sont la Pologne, la Slovaquie et la Roumanie. Sa présence signifie que l’initiative dépasse le simple massif montagneux des Carpates, intégrant d’autant plus la région à l’Europe occidentale.

La Serbie, le pivot le plus significatif

La présence de la Serbie dans cette initiative est probablement la plus géopolitiquement significative. Elle n’est pas membre de l’UE et entretient des relations historiquement particulières avec la Russie. Sa participation indique que l’initiative ne veut pas être simplement une coalition entre États membres de l’UE autour de l’Ukraine. Belgrade peut y trouver des intérêts économiques et politiques convergents : ouverture économique vers l’Europe centrale, participation aux corridors régionaux, réduction de son isolement et diversification de ses partenariats. Kyiv considère qu’inclure la Serbie signifie essayer de faire entrer dans son réseau régional un État qui n’est pas naturellement aligné sur la politique ukrainienne. Grâce à cette initiative, la Serbie a l’opportunité de positionner ses investissements et son industrie dans les futurs projets ukrainiens d’après-guerre. Lors de sa visite à Belgrade le 8 août dernier, le président ukrainien a confirmé la volonté des deux pays de finaliser un accord de libre-échange avant la fin de l’année 2026. Cette étape est une condition préalable à l’adhésion de la Serbie à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et à la poursuite de son processus d’intégration à l’Union européenne. En participant à l’Initiative des Carpates, la Serbie entend changer sa perception en Occident, en particulier à Bruxelles et Washington. D’un « facteur pro-russe dans les Balkans », elle deviendrait un partenaire régional constructif et fiable contribuant à la stabilité de l’Europe. Dans le cadre de cette politique équilibriste, la Serbie maintiendrait des canaux économiques et politiques avec Moscou tout en consolidant ses relations avec Kyiv et l’Union européenne.

« D’un facteur pro-russe dans les Balkans, la Serbie deviendrait un partenaire régional constructif et fiable contribuant à la stabilité de l’Europe. »

Sur le plan énergétique, la Serbie cherche à diversifier ses voies d’approvisionnement en gaz, et à intégrer le corridor gazier vertical qu’est le gazoduc trans-balkanique.

Carte des gaz et oléoducs en Europe. (C) Wikipédia.

De nouvelles interconnexions avec la Bulgarie, la Roumanie et la Macédoine du Nord pourrait lui permettre d’achever son dessein. La Serbie pourrait ainsi se défaire de sa dépendance au gaz russe et s’intégrer durablement au système énergétique européen, auquel appartiennent déjà la Moldavie et l’Ukraine. Cette dernière possède les plus grandes installations de stockage souterrain de gaz d’Europe, situées à l’extrême ouest du pays, le long de la frontière avec l’UE. La Serbie disposant de capacités de stockage insuffisantes (dont certaines sont détenues par la Russie), le plan énergétique européen prévoit d’acheminer les excédents vers les installations ukrainiennes. L’importance capitale de l’industrie militaire serbe pour l’Ukraine n’est plus à démontrer, et la Serbie est devenue un partenaire indirect essentiel, notamment grâce au soutien direct des États-Unis. La Serbie a ainsi fourni à l’Ukraine des munitions d’une valeur de près d’un milliard d’euros. Dans ce contexte, des discussions sont en cours depuis des mois concernant un projet plus ambitieux : la construction d’une usine commune de drones. L’Ukraine fournirait le savoir-faire technologique et la Serbie la main-d’œuvre ainsi que les capacités de production. La déclaration du président Vučić appelant le président ukrainien à inaugurer l’usine de drones que la Serbie construit en coopération avec Israël n’est pas fortuite. La coopération entre Belgrade et Tel-Aviv est établie depuis des années, et est très développée. L’Ukraine pourrait apporter son aide sans participation directe, notamment par le biais d’entreprises privées, en partageant son expérience du terrain.

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À propos de l’auteur
Jure Georges Vujic

Jure Georges Vujic

Docteur en géopolitique, chercheur associé de l’Académie de Géopolitique de Paris et membre du Conseil scientifique de la revue Géostratégiques de l’AGP.