Gazoduc de la Caspienne : beaucoup de dépenses pour rien ?

9 novembre 2020

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Photo : Exploration de gaz (c) Unsplash
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Gazoduc de la Caspienne : beaucoup de dépenses pour rien ?

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D’ici la mi-novembre 2020, le gazoduc Trans Adriatic (TAP), un élément clé du corridor gazier méridional, devrait transporter du gaz naturel azerbaïdjanais en direction de l’Europe. Résultant des efforts déployés depuis dix ans par l’Union européenne pour diversifier ses sources d’énergie et réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie, le gazoduc a été principalement financé par la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Alors que la guerre fait rage au Karabagh entre les forces arméniennes opposées à une coalition hétéroclite turco-azérie épaulée par des unités pakistanaises et des mercenaires djihadistes, le positionnement de Bruxelles vis-à-vis du régime autoritaire de Bakou peut prêter à confusion. Car ce n’est pas en faisant l’autruche sur la guerre en cours que l’Europe protégera mieux ses investissements.

 

D’ici quelques jours le gazoduc Trans Adriatic (TAP) sera opérationnel et acheminera du gaz naturel de l’Azerbaïdjan vers l’Europe. D’une longueur de 878 km, il traversera le nord de la Grèce, l’Albanie, rejoindra la mer Adriatique avant d’atteindre le sud de l’Italie. Le TAP fournira environ 2% (10 milliards de mètres cubes) des besoins totaux en gaz de l’UE qui cherche ainsi à renforcer sa sécurité énergétique en diversifiant ses approvisionnements. Sa capacité initiale sera de 10 milliards de mètres cubes par an avec la possibilité de la doubler à l’avenir. La construction de ce gazoduc a duré quatre ans et demi et a coûté 3,9 milliards d’euros. Pour ce faire, le projet a été financé par la Banque européenne d’investissement (BEI) avec un prêt direct de 700 millions d’euros, garanti par l’Union européenne au titre du Fonds européen pour les investissements stratégiques (EFSI) et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) avec 500 millions d’euros. Les actionnaires du gazoduc sont BP (20%), la société pétrolière de la République d’Azerbaïdjan – SOCAR (20%), la société italienne d’infrastructure de gaz naturel Snam (20%), Fluxys (19%), Enagás (16%), et la société énergétique suisse Axpo (5%).[1] À en croire le site de la TAP, le gazoduc aurait une importance stratégique et économique significative pour l’Europe, dans la mesure où il « renforce «la sécurité énergétique de l’Europe, la diversification de l’approvisionnement et les objectifs de décarbonisation. »

Diversifier les approvisionnements

Ce qui est certain en revanche est que le TAP est l’aboutissement d’intenses négociations dans le but de diversifier les approvisionnements énergétiques de l’UE et à réduire sa dépendance à l’égard de la Russie. Pour mieux comprendre les motivations des Européens, il nous faut remonter à janvier 2006, c’est-à-dire la mal nommé « première guerre du gaz » opposant la Russie et l’Ukraine, lorsque Moscou avait brièvement interrompu ses livraisons de gaz à l’Ukraine en raison d’un retard sur les paiements. La levée de bouclier des Européens vis-à-vis de Moscou n’est pas restée sans conséquence. Octobre 2008, le sommet des chefs d’État de l’UE approuvait un rapport sur la sécurité énergétique, tandis qu’un mois plus tard, un plan d’action proposait un corridor gazier traversant le sud du vieux continent. Ce n’est qu’en janvier 2010 que José Manuel Barroso, président de la Commission européenne d’alors et actuel président non exécutif du conseil d’administration de la banque Goldman Sachs, signe un accord avec l’Azerbaïdjan pour acheminer 10 millions de mètres cubes de gaz par an en Europe, ouvrant ainsi la voie à un nouveau corridor gazier passant par le sud. Vu de Bruxelles, l’Azerbaïdjan et ses ressources énergétiques est devenu ainsi un partenaire incontournable. Rien d’étonnant, si l’UE a fermé les yeux sur les manquements graves aux libertés fondamentales dans ce pays tenu d’une main de fer par le clan Aliyev où il ne fait pas bon être opposant encore moins journaliste à en croire Reporters Sans Frontières qui classait l’Azerbaïdjan à la peu glorieuse 166e place sur 180 en 2019.

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Rien d’étonnant non plus si Bruxelles a érigé le « deux poids deux mesures » en règle. Bruxelles se garde bien de sanctionner l’Azerbaïdjan, mais aussi la politique erratique du rayiss Erdogan tout en renouvelant à l’envi les sanctions imposées contre la Russie en vigueur depuis 2014, alors que 31% du gaz naturel qu’elle achète provient de la même Russie, contre 40% en 2018.

Une erreur d’appréciation ?

 

Serait-ce que l’Azerbaïdjan aurait reçu un traitement de faveur ? La place que s’est donnée Bakou dans la nouvelle carte de la sécurité énergétique de l’UE aurait-elle été surestimée ? On notera que si le bassin de la Caspienne est en effet riche en hydrocarbures, lors des discussions initiales pour le Corridor Sud, l’Azerbaïdjan ne figurait pas parmi les 20 premiers pays possédant les plus grandes réserves de gaz dont tous les signes annoncent l’inexorable épuisement à moyen terme.

Pour l’heure, l’Azerbaïdjan dispose de trois principales sources de gaz : le gisement Shah Deniz, qui constitue la plus grande réserve gazière du pays, le gisement de pétrole Azeri-Chirag-Guneshli[2] et différents volumes produits par la SOCAR à partir du gisement Shallow Water Guneshli ainsi que d’autres gisements plus petits.

Une augmentation importante de ses ressources n’était attendue que dans le futur, à partir de 2018 en raison de l’exploitation de Shah Deniz II. Ce dernier devait atteindre son plateau de production au début des années 2020, produisant environ 16,3 milliards de m3 / an de gaz. En 2019, les attentes ont même été dépassées par une augmentation de 28%, atteignant 24,5 milliards au lieu de 16,3 de milliards. Des contrats de vente ont été volontairement signés à l’avance, promettant 6 milliards de m3 / an de gaz à la Turquie et 10 milliards de m3 / an aux acheteurs européens.

Des chiffres prometteurs mais bien en deçà des principales réserves mondiales. Ces dernières se situent en Russie (25,4% des réserves mondiales), suivie de l’Iran (15,8%), du Qatar (13,6%), du Turkménistan (4%) et l’Arabie saoudite (4%).

 

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Un gaz bien cher payé

Actuellement, l’UE importe 4% à peine de son pétrole et 0% de son gaz d’Azerbaïdjan. Une fois que le gazoduc TAP sera opérationnel, l’UE importera environ 2% de son gaz à l’Azerbaïdjan. Ces 2% seront-ils suffisants pour considérer ce gazoduc comme une pièce maîtresse pour l’UE, dans sa quête de diversification de ses approvisionnements et de réduction de sa dépendance ? La réponse à cette question réside peut-être dans le fait que les autorités azerbaïdjanaises ont dépensé rubis sur ongle pendant des années dans le cadre de leur fameuse « diplomatie du caviar » visant à faire pression pour financer des centres de recherche à travers le monde. Cette politique de lobbying, qu’elle soit menée au sein des instances internationales comme à l’ONU, où l’Azerbaïdjan a obtenu un siège de membre non permanent du Conseil de Sécurité en 2011, au Conseil de l’Europe où elle est membre et bien sûr auprès des chancelleries européennes semble avoir porté ses fruits. Surestimant son rang dans la géopolitique des tubes, Bakou est parvenu à ses fins en obtenant une part substantielle des Européens dans le financement du TAP (1,2 milliards d’euros de prêt). S’il va de soi que les banques européennes ont intérêt à récupérer leur argent investi, l’UE a choisi de se ranger discrètement aux côtés de la dictature des Aliyev, quitte à faire profil bas sur les exactions en cours contre les opposants, les minorités lezguiennes et talishes, l’importation de mercenaires djihadistes et plus récemment les crimes de guerre commis au Karabagh depuis la reprise des hostilités le 27 septembre à l’initiative des états-majors turc et azerbaidjanais. Des combats acharnés se produisent à quelques dizaines de kilomètres de ce nouveau tube. Un premier pas vers la désescalade ne passerait-il pas par la mise en place d’un mécanisme d’interdépendance entre les frères ennemis du Caucase ? Si le gazoduc apportera un faible approvisionnement à l’Europe, il lui importe en revanche les troubles et les conflits du Caucase.

 

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[1] https://www.nsenergybusiness.com/projects/trans-adriatic-pipeline/

 

[2] Il est exploité par un consortium dirigé par BP depuis 2007 avec un rendement de 10 milliards de m3 / an en 2016); in Simon Pirani, Azerbaijan’s gas supply squeeze and the consequences for the Southern Corridor, The Oxford Institute for Energy Studies, juillet 2016, p. 2.

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À propos de l’auteur
John Mackenzie

John Mackenzie

Géopolitologue et grand reporter, John Mackenzie parcourt de nombreuses zones de guerre.
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