<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Une géopolitique de l’épopée

30 décembre 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Charlemagne faisant un pèlerinage au Mont-Saint-Michel. Photo : MARY EVANS/SIPA 51338180_000001
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Une géopolitique de l’épopée

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De l’Asie Mineure d’Homère au Wild West des Western, l’environnement naturel de l’épopée est la frontière. Elle a servi à nommer des territoires épiques comme la Marche d’Espagne, où Roland et Guillaume firent face aux Sarrasins ; les akrai (frontières) byzantines, où Digénis Akritas affronta les Arabes ; les confins militaires autrichiens où les ouskoks serbes résistèrent aux Turcs. Ces conflits frontaliers, souvent légendaires, relèvent de la géopolitique, mais esquissent-ils une géopolitique épique ?


 

Précisons d’emblée un point. Les épopées ne doivent pas être prises pour des récits d’historiens. Elles sont souvent rédigées longtemps après les événements qui ont nourri leur naissance. La Chanson de Roland daterait du xie siècle, bien après le règne de Charlemagne. Elle raconte l’extermination de l’arrière-garde menée par Roland, mais l’événement fondateur serait une attaque des Basques contre les troupes de Charlemagne. Des historiens ont ironisé et les « déconstructeurs » s’en sont donné à cœur joie. En réalité le récit visait, semble-t-il, à conforter l’idée de croisade et en particulier la Reconquista espagnole – tout à fait historique – en véhiculant les valeurs et le sens de ce combat tout en utilisant les moyens poétiques qui lui étaient propres. L’œuvre, comme les autres épopées, dévoile la représentation que les auteurs avaient de leur continent et cela ne peut pas être « déconstruit ».

 

Sur la marche d’Europe

Sans doute le lecteur est vite affolé devant la complexité du récit, les axes d’attaque en rotation, les noms des innombrables combattants, les adversaires qui deviennent des alliés et réciproquement. N’empêche que si la boussole moderne s’affole, le public de l’époque savait trouver le nord. Un point de convergence, où les traditions et les données historiques indiquaient la même direction, est la défense des Européens contre les envahisseurs étrangers. Le chef-d’œuvre fondateur, la Chanson de Roland, met en place un ennemi venu d’un autre continent, d’une autre religion, d’une autre culture.

La tradition épique russe, bien qu’elle disposât de conflits tous azimuts, se focalisa sur les batailles contre les troupes turco-mongoles qui inspirèrent son œuvre fondatrice Le Dit de la campagne d’Igor ainsi que les bylines de Kiev et les personnages des principaux bogatyrs (1) : Ilya, Dobrynia et Aliocha. Chez les Slaves du Sud, c’est la Bataille de Kosovo, livrée contre l’envahisseur turc le 28 juin 1389, qui éclipsa tous les autres conflits de cette tradition particulièrement riche. L’épopée arménienne et les chants akritiques byzantins sont dédiés au souvenir des invasions arabes, même s’ils ont été eux aussi rédigés plus tard alors que la menace venait des Turcs.

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En revanche, les traditions épiques du Nord de l’Europe, qui ne fut pas exposé aux invasions non européennes, restèrent confinées aux conflits internes. On observe ici deux constantes des traditions épiques européennes : d’abord, une hiérarchie des combats où l’ennemi extérieur est plus important et menaçant que l’ennemi intérieur ; ensuite, une préférence pour le combat contre l’ennemi le plus redoutable (au demeurant une des définitions de l’héroïsme). On découvre également une distribution géographique selon ces constantes. Les traditions qui chantent « les plus grands » combats forment une zone frontalière, telle une Marche d’Europe, comme autrefois la Marche d’Espagne, s’étendant de l’Est au Sud-Ouest européens, le long des axes d’invasion. Elle constitue le territoire de l’épopée, son ancrage géopolitique.

L’opposition principale Européens/envahisseurs recoupait une opposition religieuse Chrétienté/Islam. Plusieurs héros des épopées européennes furent sanctifiés par les églises chrétiennes. Ainsi Guillaume au Court Nez se retira-il au monastère qu’il avait fondé, devenant Saint Guilhem (2). Les reliques d’Ilya Mouromets sont vénérées dans la laure (3) des grottes de Kiev. Le prince Lazare de Serbie est célébré avec toute son armée le jour des martyrs de Kosovo, la plus importante fête nationale serbe, le 28 juin. En 1914, l’héritier austro-hongrois François-Ferdinand eut la fâcheuse idée de défiler en Bosnie annexée ce même 28 juin. Ceci fut considéré comme une provocation par les nationalistes serbes qui assassinèrent François-Ferdinand, déclenchant la Première Guerre mondiale et tissant une filiation entre les combats épiques que leur pays avait connus à travers les siècles. Certes, les oppositions identitaires fondamentales remplissaient les exigences d’un genre dédié aux exploits guerriers, mais elles correspondaient aussi à des réalités géopolitiques de longue durée et alimentaient des conflits historiques majeurs.

 

Fin de l’épopée, fin de l’Europe ?

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’épopée ne semble plus à la mode, d’autant plus que les conditions de la guerre ont changé. La Marche s’étendant de l’Est au Sud-Ouest européen est rendue largement obsolète par les porte-avions, les missiles intercontinentaux et les cellules terroristes. Le concept même d’invasion n’implique plus aucune ligne de front ni le combat armé.

Cela ne serait pas possible sans une nouveauté géopolitique majeure : le soutien idéologique, voire militaire, porté par les Européens à ceux qu’ils considéraient autrefois comme des ennemis. C’est ainsi que l’intervention de l’OTAN permit à ses alliés islamistes de raser plus de lieux sacrés chrétiens au Kosovo que pendant les siècles du règne ottoman, rien que dans les premiers mois de l’administration occidentale gouvernée par Bernard Kouchner (4). Ce support se fait au nom d’une idéologie antidiscriminatoire qui domine de fait l’esprit de l’Occident nominalement chrétien.

Toynbee affirmait que les civilisations mouraient par suicide, non par meurtre. Les conflits majeurs de la modernité se sont déroulés à l’intérieur de la civilisation européenne. Les deux guerres mondiales furent largement intra-européennes. Après l’effondrement de l’URSS, l’OTAN trouve toujours son adversaire en Russie. À la place des Marches extérieures, un clivage se creuse entre les axes atlantiste et continental, globaliste et souverainiste, progressiste et conservateur, libéral et populaire, mais toujours au sein d’une même communauté culturelle et historique.

Quant à l’épopée, cette internationalisation du conflit lui ôte sa signification et provoque sa disparition.

 

  1. Héros des récits épiques russes.
  2. Au nord-ouest de Montpellier.
  3. Établissement monastique orthodoxe.
  4. Le Kosovo crucifié : les églises orthodoxes serbes détruites et profanées au Kosovo et Métohia (juin-octobre 1999), Éditions La Voix du Kosovo et de la Métohia, Prizren, 1999.
À propos de l’auteur
Andrej Fajgelj

Andrej Fajgelj

Andrej Fajgelj est professeur à l’université de Kragujevac en Serbie. Sa thèse « Phraséologie et idéologie comparées dans l’art de l’épopée » lui a valu un doctorat français à l’université de Montpellier III.
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