<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Géopolitique des Évangiles. Entretien avec Olivier Kempf

5 octobre 2026

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Géopolitique des Évangiles. Entretien avec Olivier Kempf

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  • La méthode géopolitique ne sert pas qu’à commenter l’actualité : Olivier Kempf l’applique aux Évangiles et au moment où vécut Jésus.

  • Tensions internes au judaïsme, domination romaine, rapport de la ville et de la campagne : lecture des rapports de force qui traversent les quatre textes.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Noé

Olivier Kempf, Géopolitique des Évangiles, DDB, 2026, 21,90 €

Jean-Baptiste Noé : Dans votre ouvrage, la méthode géopolitique est appliquée à l’histoire, au passé. On confond souvent géopolitique et commentaire de l’actualité internationale ; or la méthode peut aussi servir à analyser des faits historiques.

Olivier Kempf : Exactement. La géopolitique est une discipline. Est-elle scientifique ? N’entrons pas dans ce débat ; en tout état de cause, c’est une discipline d’analyse, avec ses outils et ses méthodes, et elle n’est pas spécifiquement liée au monde contemporain. On peut faire une géopolitique du XVIᵉ siècle, une géopolitique de l’empire inca. On peut donc aussi s’intéresser à ce moment important de l’histoire de l’humanité, car, qu’on soit croyant ou non, chrétien ou non, de civilisation occidentale ou non, force est de constater que l’individu Jésus a transformé l’humanité dans la longue durée. Et la principale source de sa vie, ce sont les Évangiles.

« Qu’on soit croyant ou non, chrétien ou non, de civilisation occidentale ou non, force est de constater que l’individu Jésus a transformé l’humanité dans la longue durée. »

Bien sûr, il y a Flavius Josèphe, ce commentateur juif proche des Romains qui écrit quelques années plus tard et signale en une petite page l’existence de Jésus. Il y a une allusion de Tacite. Il y a tout un ensemble de témoignages archéologiques, numismatiques, etc. Mais l’essentiel de ce que l’on sait de Jésus vient des quatre Évangiles, même si l’on dispose de textes parallèles. On prend donc ce matériau brut et l’on applique la méthode pour en analyser l’essence géopolitique : l’analyse des rapports de force et des luttes de pouvoir entre des puissances installées, qu’elles soient formelles ou informelles.

Un peuple sous domination

Jean-Baptiste Noé : Jésus intervient dans un milieu juif traversé par un grand questionnement, lié à l’histoire récente du peuple juif. La Judée est occupée par les Romains ; on retrouve là cette lutte pour la liberté qui est un peu la constante de l’histoire des juifs, depuis la déportation à Babylone. Avec des juifs qui acceptent l’occupation et travaillent avec l’occupant, d’autres qui la refusent. On est dans une structure politique assez classique.

Olivier Kempf : Vous la trouvez classique parce que nous sommes au XXIᵉ siècle, et que cette notion de lutte pour la liberté vous semble évidente après un XXᵉ siècle marqué par la décolonisation. C’était quand même différent à l’époque, notamment pour ce peuple juif. Et vous avez raison de parler de l’exil : c’est au retour de Babylone que ce peuple est obligé de retrouver ce qui fait son identité. C’est à ce moment-là qu’il met par écrit ses textes, qu’il codifie son culte, qu’il rebâtit un temple.

La vieille ville de Jérusalem (c) AFP

Puis il fait face assez rapidement à d’autres difficultés. D’abord l’occupation des rois hellénistiques à la suite d’Alexandre le Grand : même en Judée, les juifs sont dominés par les Séleucides. Et avec cette civilisation grecque surgit une certaine modernité. Les juifs avaient l’habitude d’être tiraillés entre l’Égypte et la Mésopotamie, pour faire simple ; et voilà que, subitement, une puissance occidentale intervient, change la donne et apporte quelque chose de très différent du monde sémitique dans lequel s’incarnait l’identité juive.

Résultat des courses, ils vont finalement prendre leur indépendance. Et là, pour le coup, on est dans cette dialectique de la liberté, avec l’avènement d’une royauté juive, celle des Asmonéens. Mais des Asmonéens qui négligent un peu la religion, ce qui pose toute une série de problèmes et voit naître des tendances juives : les Esséniens, bien connus, ou les Pharisiens. Et à la fin des fins, ils font alliance avec une autre puissance occidentale, Rome. Rome qui est d’abord un allié, puis prend la domination : d’abord avec un roi client, Hérode le Grand, au moment de la naissance de Jésus, puis, à partir de l’an 6, avec une mainmise directe et un préfet en place.

On a donc ce peuple juif qui a connu une aspiration à la liberté, une conscience nationale — pour employer des mots modernes —, une existence et une souveraineté étatiques, qui les a perdues, et qui cherche comment perpétuer son identité nationale malgré la domination. Sachant que, dans ce tableau, coexistent plusieurs puissances internes au monde juif. Une puissance laïque d’abord : si les Romains sont en Judée, un certain nombre de territoires de Palestine ont été confiés à des rois clients, et le fameux Hérode Antipas est notamment souverain de Galilée — une puissance laïque juive, roi client de Rome, ne nous y trompons pas. Et puis toutes les tendances religieuses juives de l’époque, qui vont au-delà de la répartition classique de Flavius Josèphe entre Sadducéens, Pharisiens et Esséniens. C’est un peu plus compliqué, j’essaie de l’expliquer dans le livre.

Ces tendances juives ont forcément des résonances politiques. Et le gros de la population attend alors un libérateur, mais un libérateur politique. D’ailleurs les apôtres, tout au long de la vie publique, ne comprennent pas vraiment ce que leur raconte Jésus.

Exactement. Vous avez ce décalage entre le discours de Jésus, un discours finalement spirituel, et une attente qui, certes un peu spirituelle, est surtout politique. Cette ambiguïté fondamentale traverse tous les évangiles, et on la discerne assez bien — c’est en tout cas ce que j’essaie de montrer. Elle aboutit aux trois procès successifs qui conduisent à la mort de Jésus.

On évoque la tension entre l’Égypte et la Perse, puis l’arrivée du monde grec. La question de l’hellénisme est déjà dans l’Ancien Testament, avec le livre des Maccabées, qui est justement le rejet de l’hellénisme, alors même qu’il y a Alexandrie, et la traduction de la Septante. Dans le monde juif, la question se pose donc : accepte-t-on cet élément extérieur, ou le rejette-t-on ?

Absolument. Le livre des Maccabées a été écrit au IIᵉ siècle avant Jésus-Christ ; c’est l’un des plus récents de l’Ancien Testament, et il parle précisément de ces rois asmonéens. Comme je le disais, ces rois n’insistaient pas trop sur l’identité religieuse et recouraient énormément au modèle grec, hellénistique, dans une approche politique jugée à l’époque quasiment blasphématoire. Le mouvement des Esséniens date de ce moment-là, parce qu’ils refusent précisément cette approche qu’on appellerait, avec des mots contemporains, moderniste ou laïque — on est bien obligé de jouer avec ce vocabulaire.

Autre exemple, du temps de Jésus : Hérode Antipas construit une ville, Tibériade, en l’honneur de l’empereur Tibère. C’est une façon de faire allégeance à Rome, mais bâtir un palais orné de représentations humaines choque profondément les juifs pieux de l’époque. Hérode Antipas est surtout connu pour Hérodiade et la mort de Jean-Baptiste, mais il choquait beaucoup par sa modernité et sa négligence des pratiques religieuses. Vous avez donc une tension intra-religieuse ; une tension entre le religieux et le politique juif ; et une tension entre le monde politique juif et la domination romaine. Trois échelons de tension géopolitique traversent tous les évangiles, passionnants à décrypter parce qu’on en parle peu d’habitude.

« Trois échelons de tension géopolitique traversent tous les évangiles : intra-religieuse, entre le religieux et le politique juif, et entre le monde juif et la domination romaine. »

Jérusalem et la campagne

Un autre élément important, c’est la question des villes. La géopolitique étudie le fait urbain, le rapport entre la ville et la campagne. Or il y a la ville par excellence, Jérusalem, autour de laquelle tourne toute la géopolitique des évangiles : le lieu où l’on tue les prophètes, où le Christ est mis à mort. Mais Jérusalem, c’est à la fois une ville et un imaginaire.

Jérusalem est un symbole, une capitale. Et pourtant, Jésus lui-même évite les villes. La grande ville de Galilée à l’époque s’appelle Séphoris ; elle est à six ou sept kilomètres de Nazareth, et elle n’est pas mentionnée dans les évangiles. Il est pourtant probable que Joseph et le jeune Jésus aient travaillé à la reconstruction de cette ville qui avait été dévastée. De même, on voit Jésus parcourir les campagnes de Galilée ou la côte de Tyr et de Sidon, mais jamais on ne le voit dans une ville. Même à Jérusalem, quand on regarde attentivement, il va à Béthanie, à Bethphagé, au mont des Oliviers, il monte sur l’esplanade du Temple, il prêche sous le portique de Salomon.

Il n’y a finalement qu’un seul moment où il entre dans la ville : le dimanche des Rameaux. C’est le seul où la ville, en tant qu’environnement urbain, apparaît comme telle dans les évangiles. Et ce n’est pas un hasard, car cela vient renforcer l’ambiguïté : c’est le moment où il accepte de se faire acclamer comme roi des Juifs, libérateur d’Israël. On retrouve l’ambiguïté entre le temporel et le spirituel, et c’est le seul instant où Jésus ne la dénonce pas, où il laisse entendre qu’il est roi des Juifs, où cela peut être compris comme une royauté temporelle. Or, à quel moment fait-il cela ? Quand il est dans la ville. Sinon, Jésus est un homme de la campagne, un rural, un homme qui ne pratique pas la ville.

Il y a aussi la question des apôtres, aux origines très variées. Pierre, un entrepreneur qui a son entreprise de pêche au bord du lac de Tibériade ; Matthieu, le collecteur d’impôts ; certains favorables à la collaboration avec les Romains, d’autres opposés. Un ensemble assez hétéroclite.

Disparate, oui. Il y aurait peut-être un seul Judéen — puisqu’il y a la Judée et la Galilée —, d’ailleurs, Judas l’Iscariote. C’était hétéroclite, et l’on voit bien, en lisant les évangiles, que ces apôtres comprennent difficilement ce qui se passe. Ils sont fascinés par cet homme thaumaturge, ce faiseur de miracles aux discours subjuguant, capable de rassembler des foules. Mais eux aussi ont souvent en tête le libérateur temporel. C’est vrai pendant toute la vie publique, jusqu’à la résurrection et la Pentecôte, où quelque chose change. Jusque-là, on sent qu’ils ont l’impression de voir à la fois un homme de Dieu et un libérateur temporel. Souvenez-vous : à un moment, Pierre — je suis sûr que c’est Pierre — dit à Jésus qu’on n’a pas le droit de faire cela, et Jésus répond : « Passe derrière moi, Satan », sous-entendu, tu n’es pas dans le bon registre, tu ne comprends pas ce qu’il faut comprendre.

Ces apôtres sont finalement perdus jusqu’après la résurrection. C’est à la Pentecôte, qui est de facto la vraie création de l’Église — pas avant —, qu’intervient la transformation. Ce petit groupe de gens médiocres, quand on les observe, a des réactions souvent médiocres : souvenez-vous de Jacques et Jean qui veulent les premières places, c’est absurde. Et ce sont eux qui vont devenir les instruments d’un mouvement qui mettra plusieurs siècles à s’établir, mais qui va traverser le monde de l’époque et le révolutionner au sens premier du mot : le mettre sens dessus dessous, lui donner un sens nouveau par rapport au sens commun de son temps.

Rome et la Judée

Et les Romains, comment se positionnent-ils dans cet ensemble ? Pour eux, ce n’est pas une région essentielle ; il y a des zones plus importantes dans l’Empire.

Vous pointez un fait évident. La Judée a pu être un État pivot entre l’Égypte et la Mésopotamie, un véritable point de jonction, une zone tampon entre les deux grandes puissances de l’Antiquité pré-romaine. Mais avec l’apparition des Grecs puis des Romains, les choses changent. Quand vous êtes Auguste, que vous venez d’installer l’empire et que vous régnez sur tout le pourtour méditerranéen, vous mettez en place un dispositif qui restera stable près de quatre siècles. Vous avez conquis l’Égypte, le grenier à blé, province impériale qui dépend de la personne même de l’empereur : c’est la source économique du pouvoir impérial.

Votre problème est alors double. Au nord, les barbares — Germains, Goths, appelez-les comme vous voulez —, toutes ces populations difficiles à traiter ; souvenez-vous du massacre de Varus sous Auguste, vers l’an 9, où des légions romaines se font tailler en pièces. Et le second grand problème, ce sont les Parthes, les ancêtres des Perses, au-delà de la Syrie. Pour l’empire, la possession de la Syrie — donc Damas — et l’abord de la Mésopotamie comptent beaucoup plus, car c’est cela qui permet de contrôler les Parthes. Bien plus que la petite Judée. Ce qui explique qu’Auguste accepte un roi client en la personne d’Hérode le Grand : un roi client est une bonne façon d’avoir des revenus sans s’embarrasser du détail.

On évoque l’Égypte, où Jésus a séjourné avec la fuite en Égypte : on peut voir aujourd’hui au Caire l’église où la Sainte Famille aurait vécu. C’est l’un des rares moments où le cadre géographique change, où l’on quitte la Palestine et la Galilée.

Il y a en effet deux moments où Jésus quitte cette grande zone. D’abord l’enfance, avec la fuite en Égypte. Vous parlez du Caire, mais à l’époque c’était plutôt Memphis ; et la grande puissance du moment, c’était Alexandrie, au nord, une ville principalement grecque, même si elle comptait énormément de juifs — on pense à Philon d’Alexandrie, à Apion. Une grande communauté juive dans cette Égypte hellénisée et sous domination romaine : là encore, un choc de cultures évident. Mais Jésus a deux ans au maximum, il n’en a pas conscience.

L’autre moment où il sort de Palestine, c’est l’épisode de la Cananéenne, quand il va dans la région de Tyr et de Sidon. Il sort alors de Galilée, car c’est une zone syrienne à l’époque — le Liban actuel.

Israël sites archéologiques (c) Conflits

Et là, qu’est-ce qui change ? On passe d’une question politique à une question spirituelle. C’est aussi un enjeu pour la géopolitique : on a parfois du mal à saisir la dimension spirituelle. On peut faire une géopolitique des religions, mais ce n’est souvent que de la sociologie. Là, il y a une dimension de l’ordre de l’intime, du surnaturel, difficile à saisir, et pourtant essentielle.

Je ne vais pas entrer là-dedans : il est impossible de pénétrer la conscience des auditeurs de l’époque, et le parcours psychologique des apôtres dont nous parlions est très symptomatique de ces itinéraires individuels. En revanche — et là c’est le géopolitologue qui parle, je ne suis ni exégète, ni bibliste —, en tant que géopolitologue, je regarde l’institution religieuse. Elle s’organise autour du Temple, et un peu autour du Sanhédrin, même si celui-ci est à la fois une institution religieuse, laïque, judiciaire et politique.

L’organisation du Temple, autour des grands prêtres, est le siège résiduel de la puissance juive et d’une certaine autonomie. Ces grands prêtres sont gênés par ce prédicateur qui remet en question le fondement théologique — mais cela, à la limite, ils peuvent s’en accommoder, les Sadducéens étant plus subtils que le portrait qu’on en fait souvent. Ce qui les gêne beaucoup, en revanche, c’est la remise en cause du rôle central du Temple : c’est grâce au Temple qu’ils ont leurs richesses, qu’ils organisent la religion juive au sens temporel, et qu’ils peuvent exercer un bout de rapport de force avec l’occupant romain.

C’est pourquoi je parle de trois procès. Le premier, c’est la décision des élites religieuses de condamner Jésus à mort avant même de l’arrêter. Les évangiles sont parsemés de cette prise de conscience, par les élites juives, de la mise en danger de leur propre pouvoir : il faut donc éliminer le trublion. Vient ensuite l’arrestation, avec le procès dans le palais de Caïphe, puis le transfert à Pilate. Et pour revenir aux Romains : ils n’ont pas entendu parler de Jésus de toute sa vie publique. Ils s’en moquent, ils ne savent pas qui est ce petit prophète agitateur, cela ne les regarde pas. Jésus fait irruption dans la question politique romaine au moment du procès, le vendredi saint.

On voit alors Pilate très embarrassé, pris entre deux injonctions : la justice, car le procès est inique, et la nécessité de ne pas mécontenter la puissance religieuse, qui est aussi une puissance politique.

C’est une puissance politique, en effet. Par trois fois, Pilate dit qu’il ne voit rien de coupable, qu’il va gracier Jésus. Et à un moment, les grands prêtres lui disent : « Si tu fais cela, tu n’es pas l’ami de César. » C’est fondamental : ils mettent en cause le lien de loyauté entre le préfet romain, fonctionnaire tout à fait banal, et la grande puissance de l’époque, l’empereur, à Rome — sachant qu’il existe une communauté juive influente dans la capitale. C’est cette menace, celle de dénoncer Pilate comme traître à l’empereur, qui emporte sa décision, bien plus que les circonstances locales du procès.

Cette communauté est d’ailleurs toujours présente à Rome ; c’est un quartier de la ville, l’une des plus anciennes communautés juives au monde.

Absolument, juste à côté du Tibre et de l’île Tibérine, au pied du Trastevere. On a donc à la fois un rapport de force politique en Galilée et ses répercussions dans la capitale. Un peu plus tard, avec saint Paul, on quittera d’ailleurs les évangiles pour entrer dans autre chose.

C’est peut-être votre prochain livre.

Vous abordez mon prochain livre, en effet. Une fois qu’on a étudié les Évangiles, on se pose la question : comment ce petit prédicateur juif insignifiant, pendu à un gibet quelconque comme il y en eut des dizaines de milliers à l’époque, a-t-il pu donner naissance à tout le christianisme ? C’est le débat de la christianisation de l’empire, sur les six ou sept premiers siècles — là où l’on analyse efficacement ce développement. Le tournant intervient tardivement : on a l’impression que le feu prend tout de suite, mais le christianisme, s’il attire du monde, reste très minoritaire. On estime qu’au temps de Constantin, qui opère la grande bascule au début du IVᵉ siècle, à peine 5 % de la population de l’empire est chrétienne. Trois siècles après, 5 % seulement — mais c’est le sel de la terre, ce sont les plus novateurs.

« Au temps de Constantin, à peine 5 % de la population de l’empire est chrétienne. Trois siècles après, 5 % seulement — mais c’est le sel de la terre, ce sont les plus novateurs. »

Pour terminer sur la géopolitique, il y a la question de la géographie, dimension essentielle de la discipline. Relief, climat méditerranéen un peu désertique, la question de l’eau — on le voit avec le Jourdain, qui joue un rôle à plusieurs reprises et fait aussi figure de frontière. On est dans une géographie très particulière.

C’est la première dimension, en effet. La géographie joue un rôle important, avec ces montagnes de Judée qui séparent la Méditerranée de la grande dépression de la mer Morte. Il est intéressant d’observer les itinéraires de Jésus. Parfois il emprunte l’itinéraire traditionnel : depuis Jérusalem, on descend par Jéricho jusqu’au Jourdain, on le franchit, on remonte plein nord par la rive orientale, puis on tourne plein ouest pour regagner la Galilée. C’est l’itinéraire des caravanes, celui qui inscrit la Palestine dans la grande voie de connexion entre l’Égypte et la Mésopotamie. Mais de temps en temps, Jésus traverse à travers les montagnes, passant par la Samarie — dont les habitants sont considérés comme des hérétiques — avant d’arriver en Judée.

On a donc un dispositif nord-sud dans les évangiles, avec ses diversités : les Galiléens sont des ploucs vus des Judéens, les Samaritains des hérétiques. Toute une mosaïque de géographie humaine. Et quelque chose qu’on ne voit quasiment pas dans les évangiles, ce sont les nouvelles routes en train de se mettre en place, celles qui ont permis à Hérode le Grand de s’enrichir et de mener ses grands travaux. Des routes est-ouest, au débouché des routes des épices et de la soie. Le royaume nabatéen, avec la fameuse Pétra, est le point d’arrivée d’une grande partie de ces routes, qui pouvaient passer par Damas mais transitent désormais par la Nabatène. Elles traversent la Judée de part en part pour rejoindre un port, Césarée Maritime, siège du préfet romain, construit par Hérode le Grand pour capter une grande part du commerce méditerranéen entre l’Extrême-Orient et la clientèle riche des métropoles d’Occident, en Grèce ou à Rome.

C’est peu indiqué dans les Évangiles, mais cette permanence géo-économique est en train de basculer. Là encore, Jésus arrive à un moment de bascule : le moment d’Auguste, qui installe l’empire, et ce basculement géo-économique où la Judée devient un autre carrefour, mais pas le carrefour habituel.

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À propos de l’auteur
Olivier Kempf

Olivier Kempf

Le général (2S) Olivier Kempf est docteur en science politique et chercheur associé à la FRS. Il est directeur associé du cabinet stratégique La Vigie. Il travaille notamment sur les questions de sécurité en Europe et en Afrique du Nord et sur les questions de stratégie cyber et digitale.