<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La géopolitique au service du néolibéralisme

9 août 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Thomas Barnett, théoricien du néolibéralisme (c) Sipa AP20226663_000001
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La géopolitique au service du néolibéralisme

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Apôtre grandiloquent d’une mondialisation économique nécessairement heureuse, le stratège américain Thomas Barnett n’hésite pas à prôner le recours à la force pour en faire profiter l’ensemble de la planète.

Après des études de langue russe et de soviétologie à Harvard, Thomas Barnett (né en 1962) entame en 1998 une carrière d’analyste en relations internationales à l’US Naval War College de Newport. Ce n’est cependant qu’en 2003 qu’il accède à la notoriété grâce à un article paru dans la revue Esquire sous le titre « La nouvelle carte du Pentagone » qui donne naissance à un livre éponyme l’année suivante. C’est donc en pleine invasion de l’Irak par les États-Unis que sont élaborées ses thèses qui ont précisément pour but d’apporter une caution théorique à l’interventionnisme bushien : Barnett est en effet devenu au début des années 2000 un proche conseiller de Donald Rumsfeld, le secrétaire d’État à la Défense du président Bush Jr de 2001 à 2006.

Une nouvelle bipolarité

La thèse de Barnett est simple : la fin de la guerre froide n’a pas mis fin à la bipartition du monde, mais elle en a radicalement changé la nature et les contours. Tandis qu’hier la scène internationale se divisait, selon un paradigme idéologique, entre bloc soviétique et bloc américain, elle se décompose désormais, selon un paradigme économique, entre un « noyau » (Core) constitué des pays développés (« the Old Core » : Amérique du Nord, Europe, Japon, Australie) ou en passe de le devenir (« the New Core » : les émergents), et un « fossé » (Gap) au fond duquel gisent les régions du monde en proie au sous-développement chronique et à la violence qui lui est consubstantielle (le Moyen-Orient et la quasi-totalité de l’Afrique, de l’Asie du Sud et de l’Amérique latine).

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Économiquement interconnectés et acceptant de se plier à des règles communes, les régions constitutives du Core forment un îlot de prospérité désormais pacifié. Au contraire, les régions constitutives du Gap se caractérisent par une violence endémique et une absence de réglementation efficace. Barnett, qui a le sens de la formule, résume sa vision dichotomique du monde en disant que le Core regroupe les pays où le suicide fait plus de ravages que le meurtre, tandis que l’inverse prévaut dans les pays du Gap.

Repenser la menace

Dans le débat qui agite la scène stratégique américaine de l’après-guerre froide, Barnett creuse un sillon à mi-chemin entre la tendance idéaliste incarnée par La Fin de l’histoire de Francis Fukuyama et la tendance réaliste représentée par le Choc des civilisations de Samuel Huntington : avec le premier, il partage la foi en la supériorité et l’efficience du modèle libéral et capitaliste qui assure la prospérité du Core ; avec le second, il constate néanmoins qu’une partie du monde, le Gap, échappe aux bienfaits de ce modèle et menace en conséquence la quiétude du Core.

Si l’histoire n’est donc pas terminée, il est possible et souhaitable pour les États-Unis de l’accélérer. Si la menace pour les États-Unis venait hier d’autres pôles du Core, elle provient aujourd’hui du Gap, et c’est précisément pourquoi Barnett invite le Pentagone à élaborer une « nouvelle carte » du monde et de ses menaces. La priorité ne doit selon lui plus aller comme jadis à l’endiguement ou à la confrontation avec telle ou telle grande puissance rivale au sein du Core, mais bien à l’attrition du chaos régnant dans un Gap anarchique d’où proviennent les menaces pesant sur le Core, à commencer par le terrorisme islamiste.

 

Barnett est en effet convaincu que la conflictualité interétatique est révolue s’agissant des grandes puissances, et que la priorité doit donc être pour elles de s’attaquer à la violence infra-étatique dont le Core est le terreau : « Ce n’est pas par hasard qu’Al-Qaida s’est d’abord implanté au Soudan puis en Afghanistan : ce sont deux des pays les plus déconnectés du monde. » Persuadé que la mondialisation économique est pacifiante, Barnett considère que la menace pour les États-Unis ne viendra plus de grandes puissances comme la Chine ou la Russie qui, intégrées au commerce mondial, finiront par rentrer dans le rang, mais bien plutôt du désordre qui règne dans le Gap.

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Combler le fossé par la force

En conséquence, la tâche des États-Unis consiste désormais, selon Barnett, à réduire ce « trou dans la couche d’ozone » de la mondialisation que constitue le Gap en étendant le Core à son détriment. Autrement dit, à intégrer à la mondialisation libérale les pays qui y échappent encore, fût-ce par le recours à la force. Ne s’embarrassant pas de nuances, il ouvre ainsi son article de 2003 par un retentissant « Laissez-moi vous dire pourquoi l’intervention militaire contre le régime de Saddam Hussein n’est pas seulement nécessaire et inévitable, mais bonne. »

Barnett se fait ainsi le chantre de la guerre préventive : le Pentagone doit selon lui prévenir plutôt que guérir. Or si, comme il tente de le démontrer carte à l’appui, l’essentiel des conflits se déroule où s’origine dans le Gap, c’est parce que le Gap, précisément du fait de son caractère anarchique et déconnecté, est en soi générateur de conflits. Plutôt donc que de gérer ces conflits, il faut s’attaquer à leur racine en intégrant de force le Gap dans le Core jusqu’à ce qu’il ait disparu. On retrouve là des accents trumaniens chez Barnett : comme jadis avec le plan Marshall, on prétendait lutter contre l’expansion du communisme en combattant la misère plutôt que l’URSS, il s’agit à présent de lutter contre les terroristes en les privant de bases de repli plutôt qu’en décapitant quelques têtes d’une hydre par définition résiliente.

Néoconservateur ou néolibéral ?

On mesure tout ce que la pensée de Barnett a de commun avec ce « wilsonisme botté » que constitue le néoconservatisme. Elle n’en relève cependant pas totalement car Barnett brouille le traditionnel clivage entre réalistes et idéalistes. En effet, s’il partage avec les seconds une approche universaliste voire messianique des relations internationales, il s’accorde volontiers avec les premiers sur le fait de ne pas sacraliser la démocratie. Car ce qu’il s’agit d’exporter dans le Gap pour Barnett, c’est bien la mondialisation marchande, le reste étant somme toute accessoire. D’où sa complaisance à l’égard de puissances comme la Chine ou la Russie qui, pour n’être pas des parangons de libéralisme politique, acceptent désormais les règles du jeu du libéralisme économique, ce qui est le principal.

 

Cette focalisation sur la seule dimension commerciale des relations internationales, qui a pu faire qualifier la pensée de Barnett de « déterminisme économique », explique que celle-ci se soit vu reprocher d’être plutôt « néolibérale » que « néoconservatrice ». La doctrine Barnett a en effet comme on s’en doute suscité de vives oppositions, provenant principalement de la gauche radicale américaine, qui lui adresse surtout trois types de critiques. D’abord, de poser comme une évidence le fait que les États-Unis doivent jouer un rôle de « gendarme » planétaire que personne ne leur a conféré. Ensuite, et à supposer qu’on accepte la légitimité de cette prétendue mission civilisatrice américaine, le fait de la penser sous le seul angle militaire, donc du hard power plutôt que du soft power. Enfin et surtout, c’est la légitimité même du modèle libéral que Barnett entend exporter qui mériterait le débat. De fait, l’une des contradictions fondamentales de la thèse de Barnett tient à ce qu’il présente l’expansion du modèle libéral comme le meilleur gage de la pacification du monde, mais que, dans le même temps, il est la preuve vivante que ce modèle peut aussi être générateur de guerres. Des guerres qui partent du Core et se dirigent vers le Gap, contredisant au passage le paradigme barnettien.

 

Bibliographie :

 

– Thomas P.M. Barnett, « The Pentagon’s new map, it explains why we’re going to war, and why we’ll keep going to war », Esquire, mars 2003.

– Thomas P.M. Barnett, The Pentagon’s new map : war and peace in the twenty-first century, Putnam, 2004.

– Susan Roberts, Anna Secor et Matthew Sparke, « Neoliberal Geopolitics », Antipode, 2003.

– Barnett donne accès sur son site à une carte haute résolution de sa vision du monde : http://thomaspmbarnett.com/high-resolution-map/

 

À propos de l’auteur
Florian Louis

Florian Louis

Docteur en histoire. Professeur en khâgne. Il a participé à la publication de plusieurs manuels scolaires. Il est l’auteur d’une Géopolitique du Moyen-Orient aux Puf et de livres consacrés aux grands géopolitologues.
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