Les vins de Gigondas au milieu des dentelles

7 août 2019

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Les vignes de Gigondas vues depuis l'église (c) JBN
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Les vins de Gigondas au milieu des dentelles

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La Provence des montagnes est structurée par les cours d’eau et les plissements géologiques. Dans ces contreforts des Alpes qui viennent s’échouer dans la vallée du Rhône, entre Lubéron et Baronnies, deux massifs collinaires émergent : le mont Ventoux et les dentelles de Montmirail.

Autour de ces dentelles s’est développé un vignoble riche, où les hommes ont su travailler la nature pour créer des paysages qui doivent tout à leur culture. Gigondas, Vacqueyras et Beaumes-de-Venise se déploient autour des dentelles de Montmirail. Le Rhône est la grande autoroute qui a permis le transport du vin vers les villes consommatrices, dont Avignon, Marseille et Aix. Mais il leur a fallu batailler avec des vignobles plus réputés, dont Châteauneuf-du-Pape. Gigondas a ainsi dû attendre 1971 pour devenir une AOC reconnue.

Les dentelles de Montmirail sont le fruit de plissements de terrain et de dépôts d’alluvions. Essentiellement calcaires, on y trouve aussi des dépôts de marnes et de l’argile, utile pour retenir l’eau. En dépit de la chaleur, la région est riche en eaux souterraines et les villages présentent de nombreuses sources qui coulent au centre des places. Comme partout en France, ces paysages naturels sont d’abord et avant tout des constructions de l’homme. C’est lui qui a retiré les pierres des bordures des dentelles pour élever des murets et édifier les restanques.  Ces constructions en gradin permettent de mettre les sols en culture, d’y faire pousser de la vigne et des céréales, et d’éviter les éboulements de terrain lors des orages d’automne. Rien de naturel donc dans les plantations d’oliviers et les haies de vigne, mais du travail, de l’innovation et du génie humain pour mettre en valeur des terrains difficiles et des terres ingrates. La vigne et l’olivier se disputent la richesse de la région, auxquels s’ajoute, très discrète et à peine évoquée, la truffe. Alors que ce champignon est toujours associé au Périgord, il est aussi chez lui entre Ventoux et Lubéron, entre l’Ouvèze et la Durance.

Gigondas a longtemps été un vin à l’ombre de Châteauneuf, qui captait la renommée et la qualité. Grâce à des vignerons talentueux et obstinés, l’appellation a grandi en qualité et a acquis des lettres de noblesse méritées. Partout dans le vignoble français, depuis les années 1970, il y a une marche en avant vers le qualitatif, qui fait que des régions sans intérêt peuvent désormais rivaliser avec les noms installés. L’amélioration des techniques viticoles, la meilleure connaissance de la fabrication du vin, la formation plus poussée des vignerons ont contribué à cette croissance qualitative. Même les années difficiles sont désormais de bonnes années et les dégustations de vieux millésimes démontrent que les Gigondas savent se tenir dans le temps.

Le château Raspail, propriété d’Eugène Raspail, neveu du chimiste et homme politique, a marqué l’un des renouvellements de l’appellation au milieu du XIXe siècle et a permis à Gigondas d’entrer dans le club des vignobles réputés. Puis, dans les années 1950, c’est Pierre Amadieu qui débute le commerce des vins en bouteilles, à une époque où les vins se vendent encore en vrac chez le caviste. Une montée en gamme qualitative qui s’accompagne d’un meilleur travail des parcelles et d’une plus grande sélection des cépages. Si le grenache domine l’appellation, on y trouve aussi essentiellement la syrah et le mourvèdre, qui forment le trio de tête des cépages utilisés. Alors qu’au XIXe siècle on y produisait du vin blanc, celui-ci a disparu aujourd’hui, contrairement à Châteauneuf-du-Pape. On y trouve en revanche de très bons rosés. Certes, le rosé répond à une mode facile attisée par les touristes de la Côte d’Azur, mais, bien faits, bien produits, ils offrent des vins frais, parfumés, buvants, très agréables en été et qui ont la capacité d’accompagner des plats variés. Le snobisme actuel consistant à rejeter le rosé par principe méconnaît la grande qualité gustative de ces vins lorsqu’ils sont bien produits.

Du haut du village de Gigondas, au pied de l’église, la vue s’étale sur l’ensemble de la vallée : les vignes, les arbres fruitiers, les plaines agricoles. Dominées par les dentelles de Montmirail, ayant à supporter des hivers rigoureux, des étés chauds et secs et des vents violents, les vignes poussent au milieu de conditions naturelles a priori négatives. Il a fallu la tête et la main de l’homme pour bâtir ces villages de pierres sur des pics promontoires, édifier ces restanques, s’acharner à y faire pousser quelque chose. La beauté des terroirs ne doit pas grand-chose à la nature, mais beaucoup à l’homme et c’est bien le fruit de son travail que l’on boit dans les verres de Gigondas.

L’église et les vignes de Gigondas (c) JBN

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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