Égypte et Éthiopie : jeu à somme Nil ?

6 mai 2021

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Photo : Egypt, Aswan, Nile River, Aswan High Dam /4285-19022
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Égypte et Éthiopie : jeu à somme Nil ?

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Les tensions montent autour du projet éthiopien du barrage de la Renaissance. Le Caire craint une main mise d’Addis-Abeba sur les eaux du Nil bleu et exige le maintien du statu quo hydraulique et stratégie dans la région. 

 

Après de longs mois des négociations et des années de crise plus ou moins larvée, l’Éthiopie reste  déterminée à continuer à remplir le réservoir du barrage Renaissance (Grand Ethiopien Renaissance Dam ou GERD), même sans l’accord de l’Égypte et du Soudan, les deux autres pays qui partagent le Nil et ses sources. Addis-Abeba a démarré le remplissage du barrage il y a un peu moins d’un an, tout en le niant pendant quelques semaines, avant de désigner les précipitations naturelles comme coupables de la montée des eaux dans le réservoir. Pour l’Égypte cet épisode ne fait qu’augmenter  les inquiétudes : 85 % des eaux du Nil viennent du Nil bleu et donc de l’Éthiopie. Les inquiétudes du Caire sont partagées par Khartoum – le Nil blanc, deuxième source du Nil, traverse le Soudan – ainsi que par Washington. Les États-Unis ont même décidé en 2020 de suspendre une partie de leur aide économique à l’Éthiopie à cause de sa politique unilatérale dans le dossier de la gestion des eaux du Nil. 

Des investissements Éthiopiens colossaux qui ne sont pas aux goûts de ses voisins

Le barrage Renaissance, un gigantesque et coûteux projet hydroélectrique, dont la construction a été lancée par l’Éthiopie en 2011, est au cœur d’un différend complexe entre l’Éthiopie et l’Égypte. D’une part, il y a la question des droits historiques sur les eaux du Nil, leurs légitimités et leurs interprétations et implications juridiques. Mais concrètement la question n’est pas tant à qui appartiennent les eaux, mais quel devrait être le rythme du remplissage du réservoir. L’Égypte souhaite un lent processus d’environ 12 ans (et donc prélever moins chaque année), alors que l’Éthiopie voudrait en finir en 3 à 4 ans (faire en sorte que l’énorme investissement ait un rendement maximal le plus tôt possible). 

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L’Égypte exige également des règles négociées pour le remplissage du barrage pendant les années de sécheresse, des engagements qui limiteront le droit de l’Éthiopie à construire d’autres barrages le long du Nil Bleu. Enfin, les Égyptiens exigent la mise en place d’un mécanisme obligatoire pour le règlement des futurs différends, ce qui revient concrètement à refuser à l’Éthiopie le contrôle exclusif des eaux du Nil bleu et constitue pour Addis-Abeba un sujet de souveraineté nationale.

Des enjeux importants pour le développement des protagonistes

La question du barrage est un au cœur des intérêts contradictoires des deux parties sur un sujet impliquant leur sécurité nationale. L’Éthiopie souhaite aller vite, car le barrage est censé résoudre son problème de production d’électricité (65% de sa population de 110 millions d’habitants n’est pas raccordée au réseau électrique national) et améliorer considérablement l’approvisionnement en eau pour l’irrigation et la consommation humaine. Une fois pleinement opérationnel, le barrage produira quelque 6 500 mégawatts d’électricité par an et permettra à l’Éthiopie de mieux gérer ses fréquentes sécheresses. Pour le gouvernement éthiopien, ce qui est en jeu n’est rien moins que le développement de l’économie nationale pour être en mesure de soutenir une population qui dépassera vers 2050 la barre des 200 millions d’habitants

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L’Égypte, également un pays de plus de 100 millions d’habitants, souffrait déjà avant le remplissage du barrage d’une pénurie d’eau. Pour elle, l’Éthiopie est un pays disposant de sources d’eau abondantes (le château d’eau de l’Afrique dit-on en Égypte). Le Caire doute également des projections éthiopiennes concernant  la capacité du barrage à répondre aux besoins énergétiques d’Addis-Abeba et craint des défaillances techniques de sa construction. Rappelons qu’une défaillance du barrage risque de provoquer en Égypte un tsunami fluvial aux conséquences catastrophiques.    

Une menace pour la paix et paradoxalement la prospérité de la région

Allons-nous avoir une guerre des eaux ? S’il ne faut pas oublier que pendant le bref règne des Frères musulmans en Égypte, Le Caire n’a pas hésité à menacer l’Éthiopie d’une intervention militaire, l’actuel président égyptien Abdel Fattah el-Sissi a fait confiance aux voies diplomatiques. La stratégie égyptienne se concentre sur l’application d’une pression internationale sur l’Éthiopie dans le but de reporter le remplissage du barrage ou au moins de limiter la quantité d’eau remplie, tout en avertissant que l’exploitation du barrage constitue une violation du droit international et met en danger la sécurité et la paix du continent.

Concrètement, l’Égypte essaie d’orchestrer une pression internationale sur l’Éthiopie afin que celle-ci négocie un compromis acceptable aux trois pays du Nil. Le Caire compte sur la médiation américaine tout en s’employant à mobiliser le Conseil de sécurité des Nations unies pour amener l’Éthiopie à la table de négociations.  L’Éthiopie a effectivement participé avec l’Égypte et le Soudan à des pourparlers parrainés par les États-Unis entre novembre 2019 et février 2020, mais elle a refusé d’accepter le compromis proposé par les États-Unis, le jugeant  trop pro-égyptien. 

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Quant au manœuvre égyptien à l’ONU, l’Éthiopie et ses soutiens en Afrique (notamment l’Afrique du Sud et le Niger) sont arrivés à bloquer l’implication du Conseil de sécurité, arguant que celui-ci n’est pas compétent sur la question. L’Éthiopie a ensuite réussi l’été dernier à faire en sorte que les pourparlers tripartites (Éthiopie, Égypte Soudan) soient confiés à la médiation de l’Union africaine et de son chef, le président sud-africain (à l’époque Cyril Ramaphosa). Comme prévu par Addis-Abeba cette instance a permis l’enlisement des négociations qui sont par ailleurs toujours en cours…  Le Caire n’est pas resté les bras croisés et ses diplomates ont en même temps réussi  à rapprocher le Soudan – auparavant aligné sur la position de l’Éthiopie – à la position égyptienne. Un partout et balle au centre. 

Sur un autre front diplomatique où elle dispose de quelques atouts, l’Égypte essaie de mobiliser la Ligue arabe (où le Soudan est aussi membre) ainsi que ses alliés du Golfe, notamment les Émirats arabes unis,  qui ont investi dans des projets économiques éthiopiens. L’Égypte tente également de resserrer ses relations avec les voisins de l’Éthiopie, notamment l’Érythrée, le Sud-Soudan et la Somalie. Selon certaines sources, Le Caire serait impliqué dans des activités secrètes visant à exercer davantage de pression sur Addis-Abeba, comme le soutien aux séparatistes éthiopiens ou aux partis qui lui sont hostiles dans les pays voisins.

Dans le même temps, l’Égypte propose un arbitrage international pour sortir de la crise et appelle à transformer la crise du barrage en une occasion de créer un partenariat régional avec l’Éthiopie et le Soudan et de promouvoir la coopération et l’intégration dans le bassin du Nil. Pour Le Caire, cette initiative répondra aux aspirations éthiopiennes à un développement économique, énergétique et agricole accéléré, sans nuire à l’approvisionnement en eau du Nil et donc de l’Égypte. Cette vision coïncide avec la tentative égyptienne de devenir une plaque tournante énergétique régionale, avec au cœur la connexion des réseaux énergétiques des pays de la région et donc la création d’un marché d’électricité égypto-éthiopien ainsi qu’une  coopération régionale sur le gaz. 

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Cependant, l’Éthiopie semble privilégier pour le moment une politique de faits accomplis et continue de remplir le barrage à son rythme. À Addis-Abeba, on estime que la probabilité d’une attaque militaire égyptienne est faible, car l’endommagement du barrage risque de provoquer des dégâts en aval, dans la vallée du Nil égyptien. Mais ce n’est pas la seule raison.  L’efficacité à long terme d’une telle opération est également limitée : une frappe égyptienne ne changera pas le problème du fond, c’est-à-dire le contrôle éthiopien des sources du Nil Bleu. Les calculs d’Addis-Abeba ne sont pas faux,  mais ils ont tort de penser que l’Égypte avalera la pilule si l’option diplomatique échoue.  Le recours à la force pourrait être de nouveau à l’ordre du jour.

Au-delà de la dimension purement géopolitique, la crise du barrage se déroule parallèlement sur un arrière-fond de récits historiques concurrents. La lutte pour les eaux du Nil est devenue dans les deux pays une affaire nationale symbolique.

Des oppositions qui puisent leur sources dans le passé des pays du bassin du Nil

L’Égypte insiste sur son droit d’utiliser la plus grande partie de l’eau du Nil et d’opposer son veto aux actions qui mettent en danger l’allocation de ces eaux. Cette position est fondée sur deux accords : l’un signé en 1929 entre l’Égypte et la Grande-Bretagne (qui représentait ses colonies en Afrique dont le Soudan), l’autre en 1959 signé entre l’Égypte et le Soudan. Ce dernier accord accordait à l’Égypte le droit d’utiliser quelque 55,5 milliards de mètres cubes et au Soudan une allocation moindre, 18,5 milliards de mètres cubes, tandis que rien n’était attribué aux autres pays du bassin du Nil. En plus de ces documents juridiques, l’Égypte, qui se considère comme « la terre du Nil », considère sa propriété de l’eau du fleuve comme un « droit acquis », inaliénable et incontestable. Ce point de vue est fondé sur son lien historique avec le fleuve et pas seulement sur les accords modernes de répartition de l’eau : le Nil est la ligne de vie de l’Égypte depuis l’époque des pharaons et une partie inséparable de son identité. Le Caire refuse donc de reconnaître le droit des autres pays du bassin du Nil à modifier unilatéralement la formule d’allocation de l’eau, sans son consentement.

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L’Éthiopie quant à elle considère les accords de 1929 et 1959 comme des reliques coloniales imposées à l’Éthiopie (qui ne les a pas signés) par la Grande-Bretagne et l’Égypte que l’Éthiopie considère comme une puissance coloniale en soi. L’Éthiopie s’oppose donc en principe à toute atteinte à sa souveraineté et souhaite se libérer des restrictions liées à l’utilisation d’une ressource naturelle sur son territoire. 

Pour l’Éthiopie, la question du barrage revêt également des dimensions politiques importantes. La majeure partie du financement du barrage provient de la vente d’obligations d’État aux citoyens, qui attendent impatiemment le retour sur investissement. Par ailleurs, le Premier ministre Abiy Ahmed s’est efforcé de construire son image de leader volontaire et réformateur qui fera atteindre à l’Éthiopie un statut de puissance économique africaine. Après avoir résolu, du moins sur le papier, le vieux conflit avec l’Érythrée, il est déterminé à mettre le barrage en service. Pour lui, célébrer ses réalisations est une question de survie politique face des forces séparatistes et d’opposition qui cherchent à délégitimer l’État éthiopien. 

Après des décennies des guerres et d’instabilité politique, l’Éthiopie a connu une très forte croissance économique – 9,4%  par an pendant la décennie 2010-2020 – et démographique – de 83 millions en 2010 à 105 million en 2019.  Ce « réveil de l’Éthiopie » a mis à mal l’équilibre hydraulique et stratégique de la région. La longue crise du barrage en est l’expression la plus dangereuse.   

À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Directeur de la rédaction de Causeur.
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