Alors que la contestation se poursuit en Iran, les partis kurdes d’opposition tentent de s’unir. Délaissant, du moins temporairement, la lutte armée, ils privilégient désormais la mobilisation civile de masse pour peser sur le régime.
L’appel à une grève générale lancé le 8 janvier 2026 dans les régions kurdes illustre cette stratégie. En s’appuyant sur des réseaux clandestins, une coordination politique inédite et une forte capacité de diffusion médiatique, des partis kurdes comme le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) cherchent à transformer la colère sociale en levier politique.
Plutôt que la lutte armée, les partis kurdes d’Iran misent aujourd’hui sur la mobilisation civile de masse pour ébranler le régime. Cette stratégie s’est illustrée spectaculairement le 8 janvier 2026, date à laquelle les sept partis unis ont appelé à une grève générale dans les régions kurdes en soutien au mouvement de protestation national. L’appel a été largement suivi : selon des sources kurdes, plus de 30 localités – certaines sources évoquent plus de 50 villes et villages – dans les quatre provinces du Kurdistan iranien ont observé une fermeture totale des bazars, commerces et administrations ce jour-là.
Des images diffusées par les militants montraient des rues kurdes totalement vides. Cette paralysie économique organisée a envoyé un message sans équivoque au pouvoir : « Par les grèves et la poursuite des manifestations, ils ont adressé un message politique clair et déterminé aux forces répressives et au régime au pouvoir. », affirmait le communiqué commun des partis kurdes après la grève. En d’autres termes, la population kurde a démontré sa capacité à se mobiliser collectivement et à tenir tête au régime de façon non-violente.
Privilégier la désobéissance civile
Le PDKI s’était préparé à un nouveau soulèvement. Interrogé par Conflits, Mostafa Hijri, le secrétaire général du PDKI, explique que « Par le passé, nous avons mené une lutte militaire contre le régime iranien, mais nous y avons mis fin pour le moment, notre tâche principale est désormais de mobiliser notre peuple à l’intérieur de l’Iran. » Concrètement, la grève du 8 janvier a été orchestrée comme un acte de désobéissance civile encadré par les partis. Les dirigeants kurdes ont activé leurs relais clandestins à l’intérieur du pays : des cellules dormantes et des cadres locaux du PDKI et d’autres partis ont été mis à contribution pour convaincre les commerçants et les habitants de participer. Cette organisation souterraine, alliée à une unité politique affichée, a permis d’obtenir une adhésion populaire importante, sans qu’aucun appel à la violence ne soit lancé. Questionné par Conflits, Mostafa Hijri a confirmé qu’un soulèvement armé serait prématuré dans le contexte actuel, la priorité allant aux actions civiles. Cependant, il précise que « nos partis étudient toutes les possibilités et que les partis discutent de possibles accords militaires entre nos forces armées ».
Une population encadrée par les partis
Le rôle du PDKI ne se limite pas à lancer des appels. Il s’appuie sur un maillage clandestin de militants sur le terrain pour encadrer et prolonger la contestation à l’intérieur du pays. Privés de toute existence légale en Iran et opérant depuis l’exil (principalement au Kurdistan d’Irak voisin), les cadres du PDKI entretiennent toutefois des cellules et des sympathisants dans de nombreuses localités kurdes. Ces réseaux discrets remplissent plusieurs missions essentielles : mobilisation, coordination, renseignements et actions si nécessaire. « On l’a vu lors de la grève générale : les cellules locales ont servi à diffuser les consignes et à encadrer la fermeture des villes » explique le secrétaire général du PDKI. De même, dans les manifestations quotidiennes, des militants aguerris sont discrètement présents parmi les protestataires pour conseiller les foules, éviter les affrontements inutiles et documenter d’éventuels abus.
Lors des récentes manifestations, les autorités ont fréquemment imposé des coupures d’Internet et du téléphone mobile pour empêcher les nouvelles de filtrer vers l’étranger. Malgré ces restrictions, le PDKI et les autres groupes kurdes ont réussi à relayer des témoignages, photos et vidéos de la répression. Pour ce faire, ils s’appuient sur leurs filières clandestines : les preuves d’exactions, recueillies par des Kurdes sur le terrain, sont transmises discrètement à des relais hors d’Iran (ONG de défense des droits kurdes comme Hengaw, représentants à l’étranger, médias du parti, etc.). Ces informations sont ensuite authentifiées et publiées, brisant ainsi le black-out voulu par le pouvoir iranien. L’importance de ce travail d’information souterrain transparaît dans le fait que des responsables kurdes exilés ont pu annoncer en détail le bilan de la grève du 8 janvier, par exemple, « plus de 57 villes et localités » y ont participé, d’après les responsables du PDKI et du PJAK (branche iranienne du PKK) interrogés par Conflits. Des renseignements impossibles à obtenir sans un réseau local efficace. En encadrant une partie de la population kurde et en faisant office de courroie de transmission vers l’extérieur, le PDKI joue ainsi un rôle d’intermédiaire indispensable dans la lutte actuelle : il transforme la colère populaire en actions structurées, et ces actions en messages visibles sur la scène internationale.
L’arme informationnelle
Pour amplifier l’écho de la contestation, le PDKI et les autres partis kurdes disposent de leurs propres canaux médiatiques, doublés d’une forte présence sur les réseaux sociaux. Depuis son exil irakien, le PDKI tente de produire un flux continu d’actualités en persan, en kurde et en anglais, à destination tant du public iranien que de la diaspora et de la communauté internationale. « Nos médias diffusent en persan et en kurde, et nous utilisons également les réseaux sociaux en trois langues », souligne ainsi un cadre du PDKI chargé de la lutte informationnelle.
Chaque déclaration du Centre de dialogue des partis kurdes est ainsi publiée et partagée en plusieurs langues. Par exemple, le message de remerciement à la suite de la grève du 8 janvier célébrant la « confiance renouvelée du peuple kurde envers ses partis politiques » et le « nouvel élan » donné à la lutte.
De même, les exactions des pasdaran (Gardiens de la Révolution) dans les villes kurdes ou les arrestations de manifestants sont signalées sur les réseaux sociaux du PDKI et de ses alliés. Cette stratégie médiatique vise à gagner la bataille de l’information : il s’agit de soutenir le moral des protestataires en Iran en leur montrant qu’ils ne sont pas isolés, d’informer l’opinion iranienne plus large du sort des Kurdes (souvent absent des médias officiels), et d’alerter la communauté internationale sur la répression. Le PDKI, fort de ses 80 ans d’existence, a tissé au fil du temps un réseau de correspondants et de représentants à l’étranger ainsi qu’auprès des ONG. Ce qui lui permet de relayer efficacement les nouvelles du Kurdistan d’Iran sur la scène mondiale. Mostafa Hijri mentionne ainsi l’activité diplomatique du parti : « Nous avons des représentants aux États-Unis et dans l’ensemble des pays européens. Nous avons mobilisé la diaspora et nous l’utilisons dans notre lutte. » En conjuguant action clandestine locale et offensive médiatique internationale, le PDKI tente d’occuper une place singulière parmi les mouvements contestataires kurdes en Iran. Alors que le régime des mollahs traverse une grave crise interne, le PDKI espère voir son heure venir. Certes, le contexte géopolitique impose une prudence : basé au Kurdistan irakien, le parti a dû accepter en 2023 un accord de désarmement partiel sous la pression de Bagdad et Téhéran, limitant pour l’instant ses activités militaires transfrontalières.
Entretien réalisé en janvier 2026 au Kurdistan Irakien.










