Après des mois de menaces américaines et de résistance dano-groenlandaise, un accord de défense a été signé le 22 septembre à New York.
Il préserve la souveraineté du Danemark et le droit des Groenlandais à décider de leur avenir, tout en élargissant les possibilités militaires américaines. Qui a gagné ?
Le 22 septembre 2026, Donald Trump, la Première ministre danoise Mette Frederiksen et le chef du gouvernement groenlandais Jens-Frederik Nielsen ont signé à New York un accord sur la défense du Groenland. Son entrée en vigueur reste soumise aux procédures parlementaires nécessaires au Danemark et au Groenland. Ce document met un terme, au moins provisoirement, à une crise singulière où, pendant des mois, le principal membre de l’OTAN a réclamé le contrôle d’un territoire relevant d’un autre membre de l’Alliance.
L’affaire ne date pas de cette année. Dès 2019, Donald Trump avait évoqué l’achat du Groenland. Après son retour au pouvoir, il a repris cette ambition avec une insistance nouvelle, présentant la possession de l’île comme une nécessité pour la sécurité nationale des États-Unis. Au début de 2026, ses propos sur une possible prise de contrôle, y compris par la force, ont provoqué une riposte diplomatique de Copenhague et de Nuuk. Le Danemark a renforcé sa présence militaire dans l’Arctique avec le concours d’alliés européens. Trump a menacé de droits de douane les pays qui s’opposaient à son projet. Puis, à Davos, une discussion avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a permis de déplacer le débat. Désormais, il ne serait plus question de transférer la souveraineté du Groenland, mais de renforcer la sécurité de l’île et de revoir les conditions de la présence américaine. Le compromis signé en septembre est issu de ce déplacement. Mais qu’a-t-il changé ? Et qui a gagné ?
Avant l’accord, les Américains étaient déjà là
Il faut d’abord rappeler que la présence militaire américaine au Groenland ne date pas de cet accord. Dès 1941, pendant la Seconde Guerre mondiale, un premier accord avec le Danemark permet aux États-Unis d’y installer des bases aériennes et des stations météorologiques. L’île joue alors un rôle dans l’observation du temps sur l’Atlantique Nord. Un traité conclu en 1951 dans le cadre de l’OTAN organise durablement cette présence. Sa révision de 2004 désigne Thulé, aujourd’hui Pituffik, comme l’unique zone de défense américaine. Cette base joue notamment un rôle dans l’alerte avancée et la surveillance spatiale. L’accord de 2026 va plus loin : il ouvre la voie à de nouvelles zones de défense et élargit les possibilités de déplacement des forces américaines sur l’île. Il reste à voir quelle ampleur Washington donnera effectivement à ces droits.
Le Danemark, pour sa part, conservait sa souveraineté sur l’île et sa responsabilité en matière de défense et de politique étrangère. Le Groenland disposait d’une large autonomie et du droit de choisir, à terme, l’indépendance selon une procédure inscrite dans la loi de 2009. Cette situation laissait place à une coopération militaire plus étroite avec Washington, mais ne donnait pas aux États-Unis le pouvoir de décider du statut politique de l’île. Pourtant, c’était le cœur de la crise.
Les préoccupations américaines concernant l’Arctique pouvaient être discutées avec deux partenaires déjà liés aux États-Unis par un accord de défense. En réclamant le Groenland lui-même, Trump avait transformé une négociation stratégique en conflit de souveraineté.
Le préambule du nouvel accord tranche d’abord cette question politique. Il réaffirme la souveraineté et l’intégrité territoriale du royaume de Danemark et reconnaît les Groenlandais comme un peuple doté du droit à l’autodétermination. Il reconnaît aussi le rôle « irremplaçable » des forces américaines dans la défense de l’île. Ainsi Copenhague et Nuuk conservent la décision politique tandis que Washington voit son rôle militaire consacré. Mais sur le terrain, les États-Unis obtiennent davantage qu’une formule de reconnaissance.
L’article IV autorise les États-Unis à moderniser la base de Pituffik et à y développer leurs activités. Il leur ouvre aussi la possibilité de créer de nouvelles zones de défense à Narsarsuaq et Mestersvig, dont les modalités restent à définir avec le Danemark et le Groenland. D’autres zones pourront être proposées, mais leur emplacement, leur taille et leurs activités devront faire l’objet d’un accord entre les parties. Washington obtient ainsi la possibilité d’étendre sa présence militaire, sans pouvoir construire des bases à sa seule discrétion. Le texte prévoit enfin que les contrats liés à ces installations soient attribués, dans toute la mesure possible, à des entreprises groenlandaises.
L’article V prévoit un examen accéléré des demandes américaines visant des installations militaires sans personnel hors des bases, par exemple des radars ou des antennes exploités à distance. Le texte ne précise toutefois ni leur nombre ni leur fonction exacte. L’article VI accorde aux forces américaines de larges facultés de déplacement entre leurs installations, des droits de survol, d’atterrissage ainsi que d’accès maritime. Ces dispositions ont une portée opérationnelle réelle sur un territoire qui reste immense, même sur les nouvelles cartes du monde censées mieux respecter la taille des continents. Dans cet espace, la surveillance, les communications et la liberté de mouvement des avions comptent au moins autant que les effectifs stationnés à demeure. L’accord précise toutefois que ces droits doivent s’exercer, dans toute la mesure possible, dans le respect du mode de vie groenlandais, notamment de la chasse et de la pêche.
L’accord mentionne explicitement le projet américain de défense antimissile Golden Dome. Il renforce également la place de l’OTAN dans la planification, les exercices et le renseignement en Arctique. Pour le Danemark, l’enjeu est de ne pas laisser les États-Unis devenir seuls responsables de la défense du Groenland. L’accord donne donc davantage de place à l’OTAN et prévoit aussi que Copenhague renforce ses propres moyens de surveillance et de défense dans l’Arctique, sur terre, en mer, dans les airs et dans l’espace.
| Accord du 22 septembre 2026 | Ce qu’il prévoit |
|---|---|
| Préambule | Souveraineté danoise et autodétermination groenlandaise réaffirmées ; rôle « irremplaçable » des forces américaines reconnu. |
| Article IV | Modernisation de Pituffik ; nouvelles zones possibles (Narsarsuaq, Mestersvig) ; contrats attribués autant que possible à des entreprises groenlandaises. |
| Article V | Examen accéléré des installations sans personnel (radars, antennes à distance). |
| Article VI | Liberté de circulation, survol, atterrissage et accès maritime, dans le respect de la chasse et de la pêche. |
| Articles IX-X | Exclusion des forces d’États non membres de l’OTAN ; contrôle des investissements d’États tiers (Chine, Russie) dans les secteurs stratégiques. |
| Article XI | Continuité des droits américains et maintien dans l’OTAN si le Groenland devient indépendant ; pas de date d’expiration. |
La Chine et la Russie tenues à distance
Deux dispositions répondent plus directement à la crainte américaine d’une implantation de puissances rivales. L’article IX exclut, sauf accord des parties, les installations militaires et la présence durable de forces d’États non membres de l’OTAN. L’article X vise les investissements provenant d’États qui ne sont membres ni de l’OTAN, ni de l’Union européenne, ni partenaires de l’Alliance, lorsqu’ils leur donneraient un contrôle, une influence significative ou l’accès à des informations sensibles dans des secteurs stratégiques. Les infrastructures critiques et l’extraction de ressources figurent parmi les activités concernées.
La portée politique de ces clauses vise principalement à prévenir une implantation chinoise ou russe. Cependant, le texte ne donne pas aux États-Unis un droit de veto général sur tous les investissements étrangers au Groenland, et le contrôle des investissements est confié aux autorités groenlandaises, en coopération étroite avec les autorités danoises. Ce sont ces dernières qui ont l’obligation de consulter Washington. Les Américains gagnent donc une garantie inscrite dans l’accord et une place dans les consultations, tandis que la décision demeure exercée dans le cadre danois et groenlandais.
Le point décisif : l’indépendance de l’île
La clause la plus importante se trouve peut-être à la fin du document. L’accord n’a pas de date d’expiration et ne peut être modifié que par consentement mutuel. Surtout, son article XI engage les gouvernements danois et groenlandais, si le Groenland devient indépendant, à faire en sorte que le nouvel État reprenne les droits et obligations prévus par les accords de défense. Ils s’engagent également à ce qu’il reste dans l’OTAN, en demandant son adhésion si nécessaire. Cette disposition ne garantit toutefois ni la décision d’un futur État indépendant ni son admission dans l’Alliance. Néanmoins, elle montre ce que cherche Washington au-delà des bases supplémentaires, c’est-à-dire préserver ses droits militaires même si le statut du Groenland change. Le droit des Groenlandais à l’indépendance est expressément reconnu, mais l’accord trace déjà le cadre de sécurité dans lequel cette indépendance devrait s’exercer. Cependant, une tension demeure : les Groenlandais décideront de leur avenir politique, tandis que leurs dirigeants actuels s’engagent à maintenir, dans la mesure de leurs moyens, une architecture de défense déterminée.
Qui a gagné ?
Quant au bilan, il faut d’abord reconnaître le fait que Trump a renoncé à son objectif le plus spectaculaire, la prise de contrôle du Groenland. Le document qu’il a signé reconnaît explicitement la souveraineté danoise et l’autodétermination groenlandaise. Sur ce point, Copenhague et Nuuk ont tenu bon. Les États-Unis obtiennent cependant des résultats stratégiques : l’extension possible de leurs installations, des droits de circulation, un traitement accéléré pour certaines infrastructures, des engagements contre les implantations militaires adverses et une perspective de continuité de leurs droits si le Groenland devient indépendant. C’est moins éclatant qu’une annexion, mais très utile à la défense américaine.
Le Danemark sort de la crise avec sa souveraineté confirmée et son rôle arctique reconnu. Le Groenland obtient une place visible à la table des signataires, la reconnaissance explicite de son droit à décider de son avenir et la promesse de retombées économiques liées aux installations militaires. Aucun de ces acquis n’efface toutefois le déséquilibre entre une île d’environ 56 000 habitants (même appuyée par le Danemark) et la première puissance militaire mondiale.
L’accord permet à chacun de revendiquer une victoire, mais pas sur le même terrain. Le Danemark et le Groenland ont préservé leur souveraineté et leur droit à décider de l’avenir de l’île. Les États-Unis ont élargi leurs possibilités d’action militaire et pris des dispositions pour conserver ces droits si le Groenland devient indépendant. L’OTAN, enfin, a mis un terme à une querelle qui opposait ses membres sur le sort d’un territoire arctique.
Reste une question avant de parler d’un accord « gagnant-gagnant » : fallait-il cette crise pour en arriver là ? Les États-Unis disposaient déjà de droits militaires au Groenland, et le Danemark était prêt à discuter de leur extension. La pression de Trump a peut-être accéléré les négociations. Elle a aussi ébranlé la confiance entre alliés et contraint Copenhague et Nuuk à défendre leur souveraineté face à la puissance censée contribuer à leur protection. L’« art du deal » a produit un accord, mais il est trop tôt pour dire si les droits obtenus valent la défiance qu’il a laissée derrière lui.
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