Les frontières de la Pologne : 1000 ans, et retour à la case départ

17 juin 2021

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Photo : Drapeau officiel de la Pologne depuis 1831
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Les frontières de la Pologne : 1000 ans, et retour à la case départ

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Les frontières de la Pologne ont beaucoup évolué au cours des siècles, tout comme celles de nombreux États européens. Le pays a même disparu à deux reprises, entre 1776 et 1919 et entre 1939 et 1945. Puis il a retrouvé des frontières analogues à celles du royaume de Bolesław Ierpeu avant l’an mil. Comment la multitude de changements provoquée par le chaos de l’histoire européenne n’a-t-elle finalement rien changé ?

Le nom de la Pologne vient des Polanes, littéralement les « peuples de la plaine », un ensemble de tribus slaves qui s’installent sur les rives de la Warthe, et dont sont issues les Piast, la dynastie fondatrice du royaume de Pologne. Ceux-ci vont rapidement étendre leur royaume pour atteindre la mer Baltique au nord, le fleuve Oder à l’ouest et le massif des Tatras au sud.

Un pays qui se déplace au cours du Moyen-Âge, avant de disparaître

Mais le centre de gravité de la Pologne va lentement se déplacer vers l’Est. D’un côté, les Polonais sont repoussés par les populations germaniques : c’est le « Drang nach Osten » qui commence dès le règne de Bolesław Ier avec la prise de la Poméranie par le Saint-Empire romain germanique, quoiqu’il faille attendre le XIIIesiècle pour voir une véritable colonisation organisée, avec l’ordre des chevaliers teutoniques. De l’autre la Pologne s’étend vers l’est, et après l’association avec le duché de Lituanie, son territoire devient le plus étendu parmi tous les pays européens[1], englobants la majeure partie des actuelles Biélorussie et Ukraine. Ces régions, bien que peuplées de Ruthènes – les notions de Biélorusses et d’Ukrainiens n’existent pas encore – sont soumises à l’hégémonie culturelle polonaise.

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L’union entre Pologne et Lituanie, d’abord personnelle, devient totale en 1569. Elle atteint son apogée territorial dans la première moitié du XVIIe siècle, avant de connaître le déclin, dont l’élément déclencheur est le « déluge », une succession de guerres contre les voisins russe et suédois, au milieu de ce même XVIIe siècle, qui laisse le pays exsangue économiquement et démographiquement. À partir de là, le pays va progressivement disparaître sous les coups de boutoir de la Prusse, de l’empire d’Autriche et de la Russie tsariste, avec les trois partages, en 1772, où les pertes sont relativement mineures, en 1793, où il ne subsiste qu’un territoire réduit, puis en 1795 où la Pologne disparaît totalement. La fondation du duché de Varsovie en 1807 par Napoléon ne permet pas la renaissance d’un État polonais en tant que tel, et le congrès de Vienne confirme le partage décidé 20 ans plus tôt, même s’il en modifie la répartition, principalement en faveur de la Russie.

Cette disparition de la Pologne sera une cause majeure de l’émigration massive des Polonais, en particulier après l’insurrection ratée de 1830. Outre les politiques d’assimilation des Russes et des Allemands, le faible développement économique des zones contrôlées par les Autrichiens et les Russes pousse les Polonais sur le chemin de l’émigration. La France fait partie des pays de destinations privilégiées par les élites polonaises, souvent francophiles. D’abord politique, l’émigration deviendra également économique, avec des destinations plus diverses, parmi lesquelles on trouve notamment les États-Unis.

Une résurrection difficile

Il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour voir la Pologne ressusciter. L’Allemagne et l’Autriche figurent dans le camp des vaincus, et la Russie a cessé les combats lors de la révolution de 1917, renonçant de fait à une partie de son territoire. De nombreux États sont créés en Europe de l’Est, ce qui permet la satisfaction des revendications d’indépendance des peuples qui vivaient sous la domination des empires, ainsi que la création d’un « cordon sanitaire » destiné à protéger l’Europe de la contamination du communisme.

Mais à peine reconstituée, la Pologne voit déjà ses frontières être contestées. À l’ouest, certaines pertes territoriales ne passent pas en Allemagne, en particulier le corridor de Dantzig qui coupe le territoire allemand en deux. Et si Kattowitz et la Posnanie sont majoritairement peuplées de Polonais, il reste beaucoup d’Allemands dans la nouvelle Pologne, tant les deux populations sont imbriquées. À l’est la situation n’est guère plus évidente. Au-delà de la ligne Curzon[2], les villes sont majoritairement peuplées de Juifs et de Polonais, mais les campagnes sont principalement ruthènes.

La nouvelle république polonaise commence d’ailleurs son histoire avec une guerre contre le voisin russe, de 1919 à 1921, qui se terminera sur un statu quo. Si la Pologne a perdu un peu de terrain sur l’Union soviétique, elle a par ailleurs réussi à reprendre le contrôle de Wilno[3] et de la Galicie orientale, où elle faisait face à des mouvements sécessionnistes. Cette menace du voisin soviétique pousse la Pologne à entretenir de bonnes relations avec l’Allemagne, y compris après l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir. Au point que lorsqu’il annexe les Sudètes à l’automne 1938, la Pologne participe indirectement à l’opération en s’emparant de territoires tchécoslovaques peuplés majoritairement de Polonais.

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Le pacte germano-soviétique et l’invasion de Pologne conduisent celle-ci à disparaître une nouvelle fois. Des pans entiers de sa société sont anéantis : une partie de ses élites est éliminée par les Soviétiques, principalement lors du massacre de Katyn. Les juifs, qui représentaient un dixième de la population, sont exterminés par les nazis. Les Polonais ethniques subissent également l’occupation, en étant de plus divisés entre les personnes ayant une ascendance allemande, citoyens à part entière, mais voués à combattre sur le front de l’Est, et les personnes n’en ayant pas, traités comme des sous-hommes.

Un pays aux frontières désormais stables, mais qui conserve la trace des anciennes

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la Pologne est reconstituée, mais selon des frontières qui ne peuvent pas être celles d’avant-guerre. D’un côté, l’Union soviétique fait partie du camp des vainqueurs, et il n’est pas question pour elle de renoncer à ses gains territoriaux, fussent-ils issus du pacte germano-soviétique. Ainsi, on va donner à la Pologne des compensations au détriment de l’Allemagne vaincue, en établissant la frontière sur la ligne Oder-Neisse. Celle-ci arrange également les Polonais, car elle est nettement plus courte et donc plus facile à défendre que la frontière d’avant-guerre. Les Allemands qui vivaient dans les territoires situés à l’est de cette ligne sont ainsi expulsés pour la plupart[1], et remplacés par des Polonais, issus de l’ensemble du pays, parmi lesquels on compte des personnes déplacées venues des régions orientales faisant désormais partie de l’Union soviétique.

Bien qu’ayant retrouvé ses frontières initiales, la Pologne contemporaine garde les traces de celles des siècles passés, au point qu’on parle parfois de « Pologne A » et de « Pologne B ». La différence est économique, dans la mesure où les régions autrefois allemandes ont vu leur industrie nettement plus développée. Mais elle est aussi électorale, les régions ex-allemandes votant progressistes, tandis que les régions autrefois russes ou autrichiennes votent conservateur, à l’exception des grands centres urbains de Varsovie et Cracovie[2].

La Pologne contemporaine a ainsi retrouvé ses frontières originelles au bout d’un millier d’années. Elles sont également synonymes de stabilité, puisqu’elles sont inchangées depuis 75 ans, et ont résisté à la chute du rideau de fer. Toutefois, le corridor de Suwałki, à la fois stratégique pour relier les pays baltes au reste de l’Union européenne, mais constituant également le chaînon manquant entre la Biélorussie et Kaliningrad, pourrait représenter un point chaud en cas de montée des tensions avec la Russie. L’histoire des frontières polonaises n’est peut-être pas définitivement terminée.

[1] Il resterait aujourd’hui quelques centaines de milliers de Polonais d’ascendance allemande, parmi lesquels une minorité pratique encore l’allemand

[2] Cf. Conflits n°8

[1]À l’exception du Saint-Empire romain germanique, qui n’a toutefois pas la même unité politique

[2]Du nom du ministre des Affaires étrangères britannique Lord Curzon, cette ligne correspond peu ou prou à l’actuelle frontière orientale de la Pologne

[3]Aujourd’hui Vilnius

[4]Il resterait aujourd’hui quelques centaines de milliers de Polonais d’ascendance allemande, parmi lesquels une minorité pratique encore l’allemand

[5]Cf. Conflitsn°8

À propos de l’auteur
Jean-Yves Bouffet

Jean-Yves Bouffet

Officier de la marine marchande. Doctorant en criminologie.
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