<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Vue sur la mer: À la droite de Dieu et du bon côté de l’histoire

11 avril 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Haï par certains, adulé par d'autres, Donald Trump poursuit son chemin. Numéro de reportage : AP22443319_000014 Alex Brandon/AP/SIPA
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Vue sur la mer: À la droite de Dieu et du bon côté de l’histoire

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Être du bon côté de l’histoire, c’est le rêve de tous les dirigeants. C’est d’autant pus facile quand c’est eux qui l’écrivent. Malheur au vaincu qui ne pourra pas imposer son récit des événements et imprimer la mémoire commune.

 

Être du bon côté de l’histoire (right side of history). La formule fait florès depuis que Barack Obama l’a utilisée en avril 2014 : «La Russie n’est pas du bon côté de l’Histoire.» En avril 2016, il crédite madame Merkel d’être de ce bon côté grâce à l’accueil des migrants qu’elle a organisé. Sont aussi du bon côté ceux qui signent le pacte de Marrakech d’après le Premier ministre belge Charles Michell, Hillary Clinton selon Bruce Springsteen lors de son meeting électoral de Philadelphie en décembre 2016 (ce qui n’empêche pas la candidate démocrate d’être battue dans cet État comme dans l’ensemble du pays), Emmanuel Macron quand il retire la Légion d’honneur à Harvey Weinstein si l’on en croit l’artiste Rose McGowan, les premiers mariés gays français selon leur propre déclaration, les militants de l’Initiative pour le désarmement nucléaire, les pays qui refusent de vendre des armes au régime syrien explique Hillary Clinton, Paris aux dires d’Anne Hidalgo (à cause de sa politique hostile aux automobiles), Nike quand il soutient le mouvement anti-Trump des footballeurs, Microsoft comme s’en vante son PDG Satya Nadella. Même la Turquie, qui dit œuvrer pour la paix, la Chine (nous le verrons plus loin) ou Rebecca Vilkomerson, militante américaine du mouvement de boycott des produits venant des territoires palestiniens, se réclament de ce « bon côté » qui, on le voit, doit être bien encombré. Qui veut de la place doit dresser sa tente ailleurs 

 

Beaucoup des phrases que nous venons de citer ont été prononcées outre-Atlantique. La formule vient clairement des États-Unis. Elle s’est imposée par rapport au «sens de l’Histoire » dont se réclamaient les communistes. Sans doute les deux formules puisent-elles à la même source, la notion de progrès élaborée par les Lumières du xviiie siècle. Elles diffèrent cependant. Autrefois, les marxistes s’appuyaient sur la «science», du moins le prétendaient-ils, ils proclamaient que leur ennemi était dépassé, ils croyaient que l’évolution des forces productives garantissait à terme leur victoire. L’effondrement de l’URSS explique que sa conception du cours des choses finisse dans les poubelles de l’Histoire, ou de la propagande. Qui se réclame aujourd’hui du « sens de l’Histoire », une expression qui sent bon son positivisme du xixe siècle et que les échecs du communisme ont discréditée.  

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Une histoire morale 

La formulation américaine du progrès s’impose donc. Elle renvoie à une vision morale et même religieuse des choses : la fin de l’Histoire ne sera pas le socialisme, mais le royaume de Dieu, Lui qui bénit tout ce qui se situe du bon côté, de Nike à Obama. Ce dernier s’inspirait lui-même de Martin Luther King: «L’arc de l’univers moral est long, mais il tend vers la justice », une sentence que le président Obama conservait sur son bureau ovale à la MaisonBlanche. Les partisans de Trump eux aussi en sont persuadés, ainsi le pasteur Robert Jeffress, de la First Baptist Church of Dallas : «Le président Trump n’est pas seulement du bon côté de l’Histoire, il est aussi du bon côté de Dieu. » Les «bons» finiront à la droite du Seigneur et les «mauvais » à sa gauche, comme dans les Écritures. On peut parler d’une version morale du sens de l’Histoire, ou sur un mode plus trivial d’une conception marketing du sens de l’Histoire ; il convient d’être moderne et de s’inscrire dans les tendances à la mode. Le terme employé par les Américains est d’ailleurs right, voire correct: voilà qui évoque la philosophie du « politiquement correct» qui, partie des universités américaines, envahit le monde occidental. Avec elle se répandent les valeurs affirmées par l’Amérique, morales bien sûr, mais aussi libéralisme dans la vie politique, les mœurs, l’économie… Et tous ceux qui les contestent se retrouvent excommuniés, comme il est normal dans une église, rejetés dans « l’empire du mal».  

 

Le problème est que tous se prétendent du bon côté, comme tous prétendaient autrefois marcher dans la bonne direction. Même le président vénézuélien Maduro, même Pékin qui utilise la formule pour stigmatiser la politique de Trump et pour séduire les Européens. «Face aux tensions commerciales États-Unis/Chine, les pays européens doivent se positionner du bon côté de l’Histoire en choisissant, comme la Chine, de défendre le multilatéralisme» estime en septembre 2019 le nouvel ambassadeur chinois à Paris. Et de préciser: «Je pense que les pays européens doivent se tenir du côté correct de l’Histoire, doivent préserver, défendre aussi le multilatéralisme. » Peu après, en novembre, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi enfonçait le clou à Pékin: «Nous devons […] nous tenir du bon côté de l’Histoire, sauvegarder conjointement l’équité et la justice internationales et défendre fermement le système international centré sur les Nations unies et l’ordre international fondé sur le droit international. » Tous du bon côté, à les entendre, du côté moral et humaniste en même temps.  

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Le côté du plus fort 

Encore faut-il croire que l’Histoire est morale. Les prétentions chinoises évoquées plus haut nous rappellent qu’il n’en est rien. Quand Pékin se réclame du multilatéralisme, du droit international, de l’équité et de la justice, il dit ce que les Occidentaux ont envie d’entendre. La référence au multilatéralisme doit particulièrement faire plaisir à Emmanuel Macron, l’ensemble des termes choisis font espérer un monde pacifié, juste et affranchi de la domination américaine. Quoi de plus moral, même si la morale se retourne contre les États-Unis qui se présentaient comme des parangons de vertu ?  

Pendant ce temps la Chine renforce le contrôle de sa population à coups de reconnaissance faciale et de prisons secrètes, elle rééduque les Ouïghours dans des camps de concentration, elle combat brutalement la contestation à Hong Kong. Ses partenaires, malgré leur attachement aux droits de l’homme, laissent faire et taisent leurs critiques. C’est que la Chine est riche et joue à la fois de ses exportations de capitaux et de ses importations de marchandises. Mieux, les Européens font semblant de croire au «multilatéralisme à la pékinoise » malgré l’espionnage industriel généralisé, le dumping des entreprises, les mesures discriminatoires contre les firmes occidentales. Seuls les Américains, qui savent depuis longtemps concilier leurs intérêts concrets avec leurs grands principes moraux, réagissent, mais c’est eux que l’on accuse de menacer la paix économique libérale. «Sur la Chine, Trump fait le diagnostic qui l’arrange et il apporte de mauvaises réponses» expliquait François Hollande en décembre 2018. Après tout, les Chinois ne feraient que retourner à leur profit l’arme de l’hypocrisie qui est un fondement du soft power américain. L’analyse ne manque pas de justesse. Mais les Européens, en se refusant à un diagnostic lucide et en n’apportant pas de réponse au défi chinois, font-ils mieux? Pour François Godement beaucoup se sont ralliés à l’idée d’«une carte chinoise pour l’Europe» à laquelle le géopoliticien affirme ne pas croire «une seconde1 ». On peut l’envelopper de toute la morale de papier que l’on veut, cette stratégie est fille de la crainte d’éventuelles représailles de Pékin et de la convoitise que suscite un marché de près d’un milliard quatre cents millions de consommateurs. Signe des temps, les menaces bruyantes de Trump font moins peur que les rappels à l’ordre souriants de Xi Jinping, le « rêve américain » fait moins fantasmer que l’eldorado chinois, même si beaucoup d’entreprises venues dans le pays ont déchanté.  

La morale compte peu dans l’affaire, elle justifie simplement les prétentions des puissants et les reculades des faibles. Le bon côté de l’Histoire n’est pas le côté des plus moraux, mais celui des plus forts. 

À propos de l’auteur
Pascal Gauchon

Pascal Gauchon

Ancien élève de l'ENS Ulm, agrégé d'histoire et professeur en classes préparatoires, Pascal Gauchon est le fondateur de Conflits et le premier rédacteur en chef.
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