<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La spécificité du Japon face à la crise sanitaire

7 septembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Elèves Japonais à Osaka en août 2020 (c) The Yomiuri Shimbun via AP Images - AP22480719_000017
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La spécificité du Japon face à la crise sanitaire

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Bien qu’ayant réagi en retard par rapport à ses voisins asiatiques, le Japon a bien surmonté l’épidémie de coronavirus. En misant sur le développement technologique et la responsabilité personnelle, il a réussi à éviter un confinement dévastateur pour l’économie, sans avoir de surmortalité, dans un pays comprenant pourtant de nombreuses populations âgées. Encore une fois, le Japon a fait figure d’exception. 

 

Bien que le Japon ait enregistré le premier cas de coronavirus, à la mi-janvier, deux semaines avant l’Italie, il a tardé à prendre les mesures nécessaires, ce qui est allé à l’encontre de l’image d’un pays ordonné et soucieux du bien-être de sa population. Largement au courant de ce qui était survenu à Wuhan, il a en effet continué à accueillir les dizaines de milliers de touristes chinois à l’occasion du Nouvel An lunaire, début février. Un sixième seulement de la main-d’œuvre a été mise en télétravail, et la sacro-sainte fête de la floraison des cerisiers s’est déroulée comme à l’accoutumée, attirant de grandes foules. Mais rattrapé par la pandémie, le Premier ministre s’est finalement résolu à déclarer l’état d’urgence le 18 avril, après l’avoir fait neuf jours plus tôt dans 7 des 47 départements du pays. Cette inertie bureaucratique face à la crise n’a pas manqué de frapper l’opinion publique et les observateurs étrangers. Elle s’explique par la volonté de ne pas irriter son puissant voisin chinois (qui lui envoie des millions de touristes) et son désir à tout prix de maintenir les Jeux olympiques prévus en juillet. De plus, contrairement à son voisin sud-coréen, le Japon n’a pas procédé à un dépistage systématique à partir des foyers d’épidémie constatés. La fermeture des classes a en revanche été décrétée le 27 février, jusqu’à début avril. Devant la propagation des infections, Shinzo Abe a annoncé le 4 mai la prolongation dans tout le pays jusqu’au 31 mai de l’état d’urgence après que des responsables gouvernementaux ont jugé prématuré de le lever face à la progression.

 

Pas de confinement mais des robots

Ce qui a peut-être distingué le Japon dans la réponse apportée à cette pandémie sans précédent, c’est l’appel à grande échelle aux divers moyens robotiques, domaine où il excelle du fait du manque structurel de main-d’œuvre en raison de sa démographie en chute libre. Dès les premiers cas de contamination déclarés sur le bateau de croisière Diamond Princess, amarré dans le port de Yokohama, l’opération à distance des tâches logistiques s’est appliquée à la gestion du risque épidémique, moyen de mettre en avant la maîtrise japonaise dans le domaine des capteurs. L’augmentation de la fréquence de nettoyage des lieux publics et la nécessité de réduire les risques encourus par le personnel encouragent le développement de robots autonomes de désinfection. Des robots capables de diffuser des solutions désinfectantes à grande échelle ont été déployés par Panasonic (« Hospi-mist ») dans les hôpitaux ou par la start-up Cyberdyne (« Mb-CL02 ») dans les deux aéroports de Tokyo et dans les gares et les trains. D’autres permettent un nettoyage plus localisé : plusieurs entreprises japonaises telles que Mira Robotics et son « Ugo » proposent des technologies de stérilisation par rayons ultra-violets de surfaces de toutes tailles et de toutes sortes.

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Les fabricants japonais de robots de service ont saisi les enjeux liés à la distanciation sociale pour tester leurs produits auprès du grand public et faire évoluer les relations avec les clients ou patients sur le plus long terme. Le fabricant ZMP propose des démonstrations du chariot élévateur sans pilote « CariRo », capable de prendre l’ascenseur seul, ou de son robot de livraison à domicile « DeriRo ». Softbank met quant à lui à disposition son robot humanoïde « Pepper » pour d’une part, lutter contre l’isolement des personnes âgées, grâce aux conversations à distance, et d’autre part, prendre en charge les patients présentant des symptômes légers du Covid-19. Deloitte Tohmatsu estime ainsi que les ventes mondiales de robots de service pourraient augmenter cette année de 40 %, au lieu des 30 % prévus.

Application japonaise pour lutter contre la crise sanitaire (c) Conflits Magazine

De plus, les solutions de surveillance à distance commencent à s’imposer. Le numéro un de la reconnaissance faciale, NEC, vient d’annoncer la commercialisation pour 2021 de guichets de sécurité équipés de capteurs haute précision, combinant identification par l’iris et détection de symptômes malgré le port de vêtements de protection. Sony, leader du marché des capteurs d’images (CMOS), a dévoilé, le 14 mai, son premier capteur disposant d’une puce dotée d’une intelligence artificielle qui permettra d’analyser la fréquentation d’un lieu public ou d’évaluer les stocks. L’entreprise de semi-conducteur japonaise Thine Electronics a installé fin février dernier, aux entrées d’immeubles de bureaux, d’hôpitaux, de centres commerciaux et autres lieux publics, un système de reconnaissance faciale qui peut, à moins de 30 cm, mesurer la température corporelle et identifier les personnes, même porteuses de masque : ce système peut aussi bloquer l’entrée à une personne qui présenterait des signes de fièvre.

 

L’alimentation en question

Outre cette discipline sociale, ainsi que les moyens sophistiqués dont il dispose, son immunité collective due à son insularité et à l’expérience qu’il a des précédentes pandémies, mentionnons également les habitudes alimentaires japonaises. Les régions où l’on consomme du natto (graines de soja fermentées) n’ont enregistré aucune victime. Au total, malgré ces retards au démarrage et la forte proportion de personnes âgées dans sa population, le Japon enregistre un des taux d’infection les plus faibles au monde : 134 par million, plus bas que ceux de la Corée du Sud et de la Nouvelle-Zélande, considérés comme les plus performants. D’un autre côté, la réaction du Japon s’est révélée paradoxale. D’un côté le système nippon repose beaucoup sur le civisme attendu de la part des citoyens, soumis à une pression sociale constituant généralement une force de dissuasion majeure, car les autorités japonaises n’ont en effet pas le pouvoir d’imposer à la population de se confiner et aux commerces de fermer, ni celui de les sanctionner s’ils ne respectent pas les consignes. D’un autre côté, il a été le seul pays du G7 à avoir adopté des dispositions particulièrement sévères, interdisant aux ressortissants de 111 pays jugés à risque d’entrer ou de sortir de l’archipel même s’ils disposaient d’un permis de résident, de quoi bloquer tout projet de déplacement hors du Japon pour les 2,9 millions de résidents étrangers, alors que les ressortissants japonais peuvent revenir en Europe ou aux États-Unis.

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C’est donc la mort dans l’âme que le Premier ministre, critiqué par 76 % des Japonais pour sa gestion de la crise, a dû se résoudre, sous la pression de nombreux comités olympiques nationaux (Canada, Australie…) à annoncer le 24 mars l’annulation des JO, les reportant au plus tard à l’été 2021. Ces Jeux étaient les premiers que devaient organiser l’archipel, depuis ceux organisés par son cher grand-père Kishi Nobusuke en 1964, et devaient marquer le retour du pays sur la scène internationale. C’était aussi l’occasion d’étaler le savoir-faire japonais et ses qualités d’organisation. Les grands groupes, Bridgestone, Canon, Nomura, Toto et Toyota, y avaient contribué à hauteur de 3,1 milliards de $. Cette annulation a donc coûté 7,6 milliards au pays.

 

Reconfiguration des chaînes de production

Alors que de nombreux pays ont déclaré leur intention de moins dépendre des chaînes de valeur installées en Chine, sans qu’apparemment ce vœu n’ait été suivi de mouvements significatifs, le Japon a mis à profit cette crise pour opérer une reconfiguration de ses chaînes d’approvisionnement, en réduisant notamment sa dépendance à la Chine pour les pièces automobiles, l’électronique, la pharmacie. 13 % de l’enveloppe budgétaire (128 Mds €) du plan d’urgence est ainsi dédié à la mise en place d’un modèle économique plus résilient et comprend des incitations à relocaliser en ASEAN ou sur le territoire national, pour les industries les plus stratégiques. La pandémie du Covid-19 a mis en évidence la dépendance du Japon : 20 % des pièces détachées et des matériaux importés viennent de Chine. Aussi les industriels japonais n’ont pas tardé à profiter des 2,1 milliards d’euros débloqués fin avril par le gouvernement pour rapatrier leurs activités dans l’archipel. Le géant de l’électroménager Iris Ohyama a déplacé sa production de masques de Dalian (nord-est de la Chine) à Kakuda (nord-est du Japon). Il reste à voir si ces relocalisations seront effectives dans le temps, le Japon n’ayant pas la main-d’œuvre nécessaire pour faire fonctionner ces usines.

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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