Entretien avec Jean Lassalle : les Pyrénées, un lieu de passage et de relations

4 septembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Jean Lassalle lors des élections présidentielles de 2017 (c) SIPA P Photo/Francois Mori)/XFM108/93123946013/1703221758
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Entretien avec Jean Lassalle : les Pyrénées, un lieu de passage et de relations

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Fervent défenseur des territoires ruraux, car souvent marginalisés, Jean Lassalle vient donner son point de vue sur l’état de notre agriculture, mais aussi sur la position de la France à l’international. Si d’un côté, il prône le retour du local et une meilleure prise en compte du secteur primaire de notre économie, il met également en avant le déclassement de la France en matière géopolitique. Un nécessaire retour à la terre et à l’indépendance de notre politique globale est à entreprendre.

 

Propos recueillis par Étienne de Floirac

 

Conflits : Originaire des Pyrénées-Atlantiques, comment considérez-vous cette montagne ? Est-ce une frontière, une barrière naturelle qui sépare la France de l’Espagne, ou est-ce plutôt une interface entre ces deux pays ?

Jean Lassalle : Je n’ai jamais considéré les Pyrénées comme une barrière infranchissable parce qu’elle ne l’est pas. Tout au long de sa longue histoire, qui a commencé bien avant la nôtre, cette montagne n’a cessé d’être un lieu de passage et espace de relations entre les différents peuples qui la composaient. Des vallées, placées là où il le fallait, permettent la liaison avec l’Espagne. Il faut également se rappeler qu’elle fut équipée d’une ligne chemin de fer sur sa côte est. Mais elle est aujourd’hui en quasi-état d’abandon, ce qui laisse à penser que les Pyrénées demeurent comme le miroir d’une France périphérique et enclavée.

 

Vous considérez donc que les Pyrénées sont devenues un espace oublié car délaissé, et qui symbolise cette France périphérique que vous souhaitez voir revivre ?

Sous la Troisième République, cette montagne a été longuement aménagée, car cela était indispensable pour le commerce et les relations avec l’Espagne. Les peuples qui habitaient les Pyrénées, qu’ils soient Basques ou Navarrais par exemple, constituaient de véritables communautés et des espaces de vie, organisés bien souvent par une démocratie locale. De plus, les syndics permettaient la gestion en commun des biens de cette communauté, un élément qui permet de prendre la mesure de la solidarité locale qui existait en ces temps, et qui n’a pas disparu.  Même la Navarre possédait sa propre monnaie avant qu’elle n’adopte l’euro ! Pour résumer, il existait une forme de relation charnelle entre l’homme et son territoire. Aujourd’hui, l’agriculture est quelque peu délaissée par Paris et cela entrave nos montagnes qui peinent à s’organiser tant les moyens leur manquent.

 

Comment, selon vous, se porte l’agriculture française et dans quelle mesure peuvent cohabiter une agriculture modernisée et numérisée et l’artisanat local qui fait vivre bien des familles depuis des générations ?

Cet artisanat local n’a, en réalité, pas survécu à la révolution industrielle. Pour illustrer ce propos, la vallée d’Aspe comptait 10 000 habitants au début du vingtième siècle ; elle n’en compte plus que 2 700 aujourd’hui. Cela donne tout de suite une idée de la saignée. L’agriculture qui existait sous le Moyen-âge fut très prospère, car bien équipée et elle permettait des échanges fréquents et permanents entre la France et l’Espagne. Mais le traité de Maastricht a mis fin à cela et notamment à notre mythique contrebande qui était une activité majeure et qui faisait vivre nombre de familles. Cette agriculture familiale permettait également de retenir la jeunesse et de perpétuer, ainsi, l’exploitation locale.

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Mais la ville et l’industrie a mis fin à cette forme de transmission du savoir entre générations, bien que nous observions un retour des jeunes aujourd’hui. Je souhaite enfin rappeler que les gens restent tout de même très attachés à leur territoire ce qui permet de faire perdurer une certaine forme d’agriculture et d’artisanat local. J’en veux pour preuve les nombreux groupes de chants ou de danses traditionnelles qui se créent chaque année. Mais l’agriculture moderne demeure la plus importante et oblige, bien souvent, les jeunes entrepreneurs de nos montagnes à céder face à elle.

 

Considérez-vous les traités internationaux, tel que le traité transatlantique, comme des chances pour l’agriculture française ou comme une forme de guerre du global contre le local ?

Le 15 juillet dernier, nous avons commémoré, avec l’Espagne, un des plus anciens traités internationaux, car il remonte à 1345. Il y en a beaucoup d’autres, mais à la différence du traité transatlantique, ce furent toujours des traités de coopération et c’est pour cela que les Pyrénées demeurent une montagne de collaboration entre les peuples. Je n’arrive donc pas à voir en quoi le TAFTA peut être une chance pour la France. Les producteurs des Pyrénées n’arrivent même pas à écouler leurs propres produits, alors comment voulez-vous qu’ils en vendent d’autres, venus de si loin ? Et comment voulez-vous qu’ils concurrencent les grandes multinationales américaines ? Pour ce qui est de l’agriculture, je pense donc que trop de mondial est nocif au local.

 

Comment expliquez-vous que l’État ne prenne pas assez en compte les agriculteurs qui demeurent comme une force pour notre économie et notre renommée à l’international ?

Je pense que cela s’inscrit dans une politique mondiale. Les montagnards du monde entier sont devenus une minorité. La politique française prend la forme d’une politique de dépossession tant les agriculteurs sont poussés à cesser ou restreindre leurs activités. Les normes administratives et le manque d’aide de la part de l’État découragent les jeunes à s’installer ou à reprendre des exploitations. De plus, l’homme a besoin de vivre à échelle humaine et les montagnes maintiennent et entretiennent ces formes de vie harmonieuses. De nos jours, cela n’existe que trop peu. Il est donc nécessaire que l’État prenne en compte, avec plus de bienveillance et de compréhension, ces territoires ruraux tant ils permettent de faire perdurer nos traditions, de maintenir une saine agriculture et d’entretenir des espaces de solidarité qui manquent à notre pays.

 

Après s’être intéressé aux défis qui attendent l’agriculture française, penchons-nous à présent sur une question géopolitique qui est d’une actualité brulante : la Turquie. Quel est votre point de vue sur la montée en puissance du président Erdogan et comment considérez-vous son action en Libye ou en Syrie ?

Il arrive à Erdogan ce qui est arrivé à beaucoup d’autres hommes politiques qui ont constitué un véritable péril sur les régions sur lesquelles ils avaient une influence :  la fuite en avant sans limite ni fin, qui nuira, à terme, à la Turquie. Cet État est un grand pays et les Turcs sont un très grand peuple. Mais Erdogan n’est plus en phase avec sa population pour diverses raisons, qui seraient trop longues à expliquer. Ses envies de pouvoir sont démesurées, tout comme ses ambitions géopolitiques qui, de compréhensibles sont devenues impérialistes donc dangereuses. Bien que la Turquie demeure un État qui joue des rapports de force pour s’imposer sur l’échiquier international et qui s’inscrit, en ce sens, comme un pays doté d’une géopolitique classique, le nationalisme exacerbé de son Président le mène à devenir une menace pour notre continent. Après une période d’entente cordiale avec la Russie, il veut aujourd’hui jouer les matamores et s’impose comme un danger pour notre pays. Contrairement à la Russie qui se bat pour retrouver sa place dans le concert des nations, Erdogan entend faire renaitre de ses cendres une certaine forme d’Empire ottoman. Et c’est en ce sens qu’il me parait être dangereux pour la paix et la stabilité du Moyen-Orient.

 

Dans ce contexte, où se positionne la France et comment analysez-vous son action sur la scène internationale ?

La France ne se positionne nulle part. Nous ne représentons plus rien, car nous avons choisi de ne plus rien représenter. Nous avons été l’un des meilleurs élèves du capitalisme et de la technocratie, ce qui nous a valu notre déclassement sur l’échiquier géopolitique. Nous avons réussi à devenir les ennemis de nos plus proches amis, notamment au Moyen-Orient. J’en veux pour preuve notre comportement vis-à-vis de la Syrie qui est totalement cynique, car fondé sur un mensonge d’État. Lorsque les pauvres survivants d’Alep sortaient de la poussière, deux jours après la libération de la ville, ils se sont jetés dans les bras des soldats syriens. Cette image me permet de dire que Bachar al-Assad a évité à son pays de subir le même sort que ceux qu’ont connus l’Irak et le Liban, et maintenant la Libye. Mais nous continuons à nous acharner pour détruire le régime syrien, sous prétexte qu’il entendait raviver les rêves du panarabisme.

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Tout comme les Russes que l’on a mis au banc des accusés aux yeux du monde entier, on obtient le résultat radieux auquel nous avons droit aujourd’hui : celui d’être isolé de nos anciens amis et de ne peser plus rien sur la scène internationale. Nous avons juste réussi à faire du Moyen-Orient une pétaudière. La France doit donc retrouver une politique stratégique indépendante et guidée par ses seuls intérêts, sans oublier son Histoire. Cela nous permettra de redorer le blason de notre géopolitique. Mais le chemin qui reste à parcourir est encore long.

 

À propos de l’auteur
Etienne de Floirac

Etienne de Floirac

Étienne de Floirac est grand reporter.
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