L’invasion de l’Ukraine concrétise la menace russe en Europe. Entretien avec Jean-Robert Raviot

2 mars 2022

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : BM-27 Uragan (9P140) self-propelled multiple rocket launcher system moves along a road near the border with Ukraine in Belgorod region, Russia. Mikhail Voskresenskiy Credit:Mikhail Voskresenskiy/SPU/SIPA/2203010929
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L’invasion de l’Ukraine concrétise la menace russe en Europe. Entretien avec Jean-Robert Raviot

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En envahissant l’Ukraine, Moscou a concrétisé la menace russe qui planait sur l’Europe. Du fait de cette menace réelle, l’OTAN se retrouve ainsi relégitimé, donnant corps à l’émergence d’une nouvelle guerre froide. Entretien avec Jean-Robert Raviot, professeur à l’Université Paris Nanterre.

Jean-Robert Raviot est professeur à l’Université Paris Nanterre. Il est directeur du master Études russes et post-soviétiques et coordinateur de la filière bilingue Droit français – Droit russe. Propos recueillis par Étienne de Floirac.

Comment expliquez-vous cette soudaine attaque de l’Ukraine par la Russie depuis le 24 février ? Un élément déclencheur aurait-il provoqué cette décision ?

Cette invasion russe de l’Ukraine m’a sidéré, comme elle a sidéré beaucoup d’observateurs. Je pensais que la pression militaire russe à la frontière ukrainienne allait se poursuivre dans une sorte de guerre des nerfs. L’objectif affiché par Vladimir Poutine était un objectif de long terme : obtenir une Ukraine neutre, puis ouvrir une grande négociation avec les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN pour obtenir une révision complète de l’architecture de sécurité du continent européen plus favorable à la Russie que celle qui a résulté de la fin de la guerre froide. Je pensais donc que la Russie allait faire monter la pression militaire tant qu’elle n’aurait pas obtenu au moins un résultat positif pour elle : a minima l’application des accords de Minsk-II par Kiev[1], voire la fédéralisation de l’Ukraine, voire, en plus, la proclamation, par cette dernière, de sa neutralité et l’abandon de tout projet d’adhésion à l’OTAN. C’était une erreur. L’intensification de la pression signifiait que l’invasion russe de l’Ukraine était déjà passée du stade du scénario à celui de projet. Il semble plausible de considérer que ce soit le rejet par les États-Unis d’engager des négociations avec Moscou sur la base des deux projets de traité présentés par la Russie le 17 décembre 2021[2] qui ait accéléré la mise au point de l’opération lancée le 24 février.

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Peut-on parler d’invasion ou cette notion est-elle mal adaptée à la situation ?

Ne jouons pas sur les mots : il s’agit d’une invasion. De même que le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014 a été précédé d’une annexion ! Je dirais même plus : la Russie envahit militairement l’Ukraine, mais elle envahit aussi les esprits de chaque foyer européen par la télévision. Cette invasion concrétise une menace russe qui n’était jusqu’ici, pour les Européens de l’Ouest, qu’un récit, du virtuel, quelque chose d’assez abstrait et lointain. Par cette invasion, la Russie fait renaître la peur de la guerre chez soi, des bombardements et de l’exode, voire l’angoisse de la bombe atomique. Par cette invasion, Poutine place la Russie en dehors d’un dogme fondamental qui soude l’Europe depuis 1945 : « L’Europe, c’est la paix ». Pas de guerre territoriale entre peuples européens. En d’autres termes, Poutine a fait sortir la Russie de la « civilisation européenne ».

La Serbie de Milosevic, accusée de fomenter un génocide contre les Albanais du Kosovo, avait déjà été désignée comme étant « sortie de la civilisation » en 1999. L’OTAN avait mené sur ce motif des bombardements ciblés, une guerre dite préventive, « à but humanitaire ». Mais la Russie de Poutine n’est pas du même calibre, elle est une puissance nucléaire et, contrairement à la Serbie, elle est dans une posture offensive. Pour les Occidentaux, la contre-offensive ne peut donc qu’être oblique : sanctions économiques et financières, mise au ban de la « communauté internationale » dans tous les domaines. Elle pourrait déboucher aussi sur un soutien à une résistance armée qui se formerait dans une Ukraine bientôt occupée, totalement ou partiellement.

Vladimir Poutine, coupable, mais pas responsable ?

Pour un réaliste, la notion de culpabilité ne fait pas partie du vocabulaire de l’analyse politique et géopolitique. Poutine est-il responsable ? Évidemment. Qui envahit qui ? Là encore, ne jouons pas sur les mots. Ce qui est plus intéressant, c’est d’examiner les causes qui ont conduit Poutine à planifier, puis à décider de la mise en œuvre d’une opération d’une telle ampleur. Il faut donc se risquer à analyser les intentions à travers la trame du discours officiel, en essayant d’entrevoir l’univers mental qui a façonné cette décision. Pour moi, deux registres de discours permettent de dessiner deux chaînes de causalité, étroitement liées l’une à l’autre, qui ont conduit à cette décision.

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La première chaîne de causalité est de nature politique et géopolitique : c’est le registre politique et géopolitique de la nouvelle guerre froide[3]. La nouvelle guerre froide n’est pas une continuation, mais plutôt une résurgence de la guerre froide proprement dite (1947-1990), qui intervient dans les années 2000, en réaction de l’après-guerre froide des années 1990. La nouvelle guerre froide procède d’une nouvelle volonté russe de réviser l’ordre européen. La Russie estime que ce dernier s’est construit sans elle et contre elle à un moment – les années 1990 – où elle se trouvait en position de faiblesse. Figure-clef de la guerre froide, excellent connaisseur de l’URSS, inventeur du concept de containment qui a servi de fondement à la doctrine Truman d’endiguement de l’expansionnisme soviétique, le grand diplomate américain George Kennan (1904-2005) avertissait en 1997 que la décision d’admettre au sein de l’OTAN les anciens satellites de l’URSS en Europe de l’Est était une « erreur fatidique » [4]. On mesure aujourd’hui toute la justesse prémonitoire de cette phrase…

Dans le nouveau contexte international des années 2000, marqué par la sortie des États-Unis de leur statut d’hyperpuissance, celui de l’après-guerre froide, et le redéploiement de leur engagement vers les terrains moyen-oriental et asiatique, ainsi que par la montée en puissance rapide de la Chine, la Russie cherche à regagner en puissance en développant une « rivalité asymétrique » avec les États-Unis qui, à certains égards, emprunte au répertoire de la guerre froide[5]. La nouvelle guerre froide est caractérisée par un contexte international beaucoup plus complexe, plus fragile et plus fluctuant que l’ancien monde bipolaire. Si la nouvelle guerre froide a fini par se réchauffer plus vite que l’ancienne, c’est que la position asymétrique de la Russie face à l’Occident a amplifié la perception, par ses dirigeants, d’une montée de la menace occidentale. La rivalité asymétrique se déployant simultanément sur de multiples théâtres d’opération – militaro-stratégique, économique, financier, informationnel, idéologique – elle a déstabilisé le pouvoir russe, contraint de s’adapter en permanence, et a considérablement amplifié la perception d’une menace multiforme en provenance de l’Occident.

Sur cette première chaîne de causalité géopolitique s’en greffe une deuxième, d’ordre civilisationnel et culturel. C’est le registre du monde russe, en vertu duquel la Russie est un État porteur d’une civilisation – le monde russe[6], rousskii mir – menacée dans son existence même par une russophobie occidentale latente et diffuse – une sorte de stase qui conduirait les dirigeants occidentaux à toujours viser, plus ou moins consciemment, la destruction de la Russie pour s’emparer de ses ressources naturelles, contrôler les corridors logistiques du continent eurasiatique, voire, aujourd’hui, pour mieux contenir la Chine. Cette stase civilisationnelle russophobe de l’Occident serait le vrai motif des entreprises d’invasion de la Russie par l’Occident en 1812, en 1941…

Selon cette vision très culturaliste, que l’on retrouve par exemple dans la pensée d’Alexandre Soljenitsyne, l’Ukraine n’est pas une nation en soi, mais le rameau d’un grand peuple russe qui, défini selon les catégories d’avant-1917, en comprenait trois : les Grands-Russiens (Russes), les Blanc-Russiens (Biélorusses) et les Petits-Russiens (Ukrainiens)[7]. La Russie devrait donc avoir pour mission de rassembler dans un même ensemble politique dirigé par Moscou la Russie proprement dite, la Biélorussie, l’Ukraine et les Russes vivant dans les États limitrophes (Nord-Kazakhstan). Aujourd’hui, poursuivons cette logique de pensée, l’Ukraine serait devenue le maillon faible du monde russe, car elle aurait en quelque sorte perdu sa conscience identitaire sous l’influence d’un nationalisme ukrainien revanchiste, voire « néo-nazi », influencé, manipulé de l’extérieur. Poutine l’a très clairement réaffirmé dans le long discours, aux tonalités très identitaires, qu’il a prononcé devant le Conseil de sécurité de la Russie le 21 février dernier. En substance : l’Ukraine appartient au tout premier cercle du monde russe, elle ne s’appartient plus à elle-même, car ses dirigeants actuels font le forcing contre leur propre histoire, l’Ukraine subit une trop forte influence occidentale, surtout depuis que l’Occident (en 2014) a organisé un coup d’État pour installer, à Kiev, un gouvernement qui n’est qu’un cheval de Troie dressé contre la Russie. Je cite ici les termes d’un long message posté sur Telegram par le président de la Douma, Viatcheslav Volodine, le 27 février dernier. Il faut donc faire cesser cette menace existentielle pour le monde russe. Et il faut agir avant qu’il ne soit trop tard : ceci explique le timing de l’invasion.

L’OTAN n’a-t-elle pas retrouvé une raison d’être avec cette nouvelle guerre ?

C’est la menace soviétique qui a présidé à sa création en 1949, et la disparition de l’URSS et de son bloc l’avaient laissée en quelque sorte orpheline. La guerre contre l’Ukraine en 2022 consacre cette menace russe dans toute sa réalité, elle l’objective pleinement. C’est une aubaine, car seule la menace russe permet de légitimer l’OTAN, qui n’a jamais réussi à se définir autrement que comme un rempart contre Moscou. Car comment la définir autrement ? Le bouclier armé du monde libre et des démocraties ? C’est difficile, car la très autoritaire Turquie d’Erdogan en est un pilier, et son caractère strictement défensif battu en brèche par l’invasion de Chypre Nord par la Turquie en 1974, les opérations menées au nom de l’OTAN en Serbie puis en Afghanistan…

Et la France, quel pourrait être son rôle ?

Quant à la France, elle ne réussit pas à jouer un rôle positif dans la désescalade des tensions entre Russie et Occident. Elle n’est plus perçue, à Moscou, comme un acteur disposant d’un degré suffisant d’autonomie pour exercer une influence. D’autre part, il me semble y avoir un problème d’interprétation des signaux émis par des gestes et des discours contradictoires. En témoigne le grand décalage entre la visite de Macron à Moscou (7 février dernier), aux accents presque gaulliens, qui visait à désamorcer la crise en faisant entendre une autre voix occidentale, et les propos très bellicistes du ministre de l’Économie déclarant « une guerre économique et financière totale à la Russie », comme si l’objectif premier de la politique française était de sanctionner la Russie, et non d’épargner l’Ukraine qui se retrouve sous les bombes…

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Notes

[1] Les accords de Minsk-II, signés le 12 février 2015, sont signés selon le « Format Normandie » (Russie-Ukraine-Allemagne-France, avec des représentants des républiques autoproclamées du Donbass et de Lougansk). La Russie et l’Ukraine s’accusent mutuellement de ne jamais avoir eu l’intention d’en respecter les termes. Le 31 janvier 2022, le secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense de l’Ukraine déclarait que « le respect des accords de Minsk, signés sous la menace des Russes sous le regard des Allemands et des Français, signifie la destruction du pays ».

[2] Proposition russe d’engager des négociations immédiates autour d’un « traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » d’une part et d’un « accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et les États membres de l’OTAN » d’autre part. Les demandes russes : renoncement à tout élargissement de l’OTAN (à l’Ukraine et à d’autres États), pas d’armement supplémentaire dans les États ayant adhéré à l’OTAN après 1997 (tous les États d’Europe de l’Est), interdiction de l’implantation de nouvelles installations militaires américaines sur le territoire des États issus de l’URSS (Pays baltes).

[3] Jean-Robert Raviot (dir.), Russie : vers une nouvelle guerre froide ?, La Documentation française, 2016.

[4] George F. Kennan, « A Fateful Error », New York Times, 5 février 1997.

[5] Andrei P. Tsygankov, Russia and America. The Asymmetric Rivalry, Polity Press, 2019.

[6] Marlène Laruelle, The ‘Russian World’. Russia’s Soft Power and Geopolitical Imagination, 2015: https://www.ponarseurasia.org/the-russian-world-russia-s-soft-power-and-geopolitical-imagination/

[7] Alexandre Soljenitsyne, Comment réaménager notre Russie ?, Fayard, 1990. Avant 1917, les « Russiens »

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À propos de l’auteur
Jean-Robert Raviot

Jean-Robert Raviot

Docteur en sciences politiques. Professeur de civilisation russe contemporaine à l'université Paris-Nanterre.
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