<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La droite espagnole selon Isabel Díaz Ayuso

26 mars 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Isabel Diaz Alonso par Croquis sartoriaux
Abonnement Conflits

La droite espagnole selon Isabel Díaz Ayuso

par

La présidente de la Communauté urbaine de Madrid bénéficie d’une grande popularité dans sa région et dans le pays. Elle vivifie une droite espagnole secouée par les échecs et les impasses et s’impose comme l’une des grandes figures politiques de l’Espagne.

 

Le 27 novembre 2021, la présidente de la Communauté de Madrid (région qui correspond à la capitale espagnole et à son aire urbaine), Isabel Díaz Ayuso, quitte un concert qui se déroule au WiZink Center, palais des sports du centre de la ville. Elle se retourne alors vers la foule qui, en contrebas, l’acclame. Elle la salue et on devine un sourire se dessiner derrière son masque. Une clameur dont rêveraient de nombreux dirigeants – surtout s’ils n’ont « que » des responsabilités régionales. De fait, la même scène se répète depuis un an maintenant. Dans la rue, au restaurant ou pour une rencontre sportive, Isabel Díaz Ayuso savoure les vivats qui l’accompagnent. Elle accorde autographes et selfies.

Une étoile est née

Une situation qui peut surprendre lorsque l’on sait qu’elle était quasi inconnue du grand public au début de l’année 2019. En janvier de cette année-là, le président de sa formation, le Parti populaire (démocratie chrétienne), la choisit comme tête de liste pour les élections régionales du mois de mai. Pablo Casado la connaît en effet depuis 2005. C’est à cette époque qu’elle adhère au PP, alors qu’il en dirige l’organe de jeunesse, Nouvelles Générations, et que les deux jeunes gens (elle est de 1978, lui de 1981) sympathisent. Rien ne destine cette militante à devenir la femme politique d’envergure nationale qu’elle est aujourd’hui. Licenciée en journalisme, titulaire d’un master en communication politique, elle travaille d’abord pour divers médias. Si elle gravit les échelons de sa formation à partir de 2006, sous la houlette de la présidente régionale madrilène de l’époque, Esperanza Aguirre (2003-2012), elle reste dans l’ombre. Il faut dire qu’Isabel Díaz Ayuso est plus à l’aise dans le rôle de la communicante qui manie les réseaux sociaux – en premier lieu pour Aguirre puis pour l’un de ses successeurs, Cristina Cifuentes (2015-2018).

À lire également

Nouveau Numéro : Syrie, Assad vainqueur du jeu de massacre

Une gagnante choisie pour perdre ?

La confiance que lui accorde Pablo Casado en 2019 paraît suspecte aux yeux de certains commentateurs. Les sondages prédisent un score très faible pour le PP, qui dirige la Communauté de Madrid sans discontinuer depuis 1995. D’aucuns estiment que Díaz Ayuso conduit la liste du Parti populaire car aucun poids lourd de la formation ne s’est porté volontaire. La gauche a des chances de revenir au pouvoir et personne ne veut compromettre ses chances pour la prochaine échéance, en 2023. Il est vrai que la campagne est compliquée à Madrid pour les conservateurs. Les « perles » d’Isabel Díaz Ayuso dans les médias (surnommées avec dédain des ayusadas) font parler. Elle affirme ainsi que les embouteillages aux abords de la ville à trois heures du matin lui « manquent ».

Le résultat du PP aux élections régionales madrilènes du 26 mai est historiquement bas. Il n’arrive qu’en deuxième position, derrière les socialistes, avec 22,23 % des bulletins et 30 sièges sur les 132 de l’Assemblée régionale. L’on est loin des 72 élus (51,73 % des voix) d’Esperanza Aguirre en 2011. Pourtant, le PP peut se maintenir au pouvoir en s’alliant aux centristes de Citoyens et à la droite radicale de Vox – deux partis dont l’émergence a justement handicapé le Parti populaire.

Et si Margareth Thatcher était parmi nous…

De convictions conservatrices et libérales, Isabel Díaz Ayuso défend la monarchie et la tauromachie, se fait l’avocate du libre marché, valorise l’effort et croit dans le « dur labeur » des « honnêtes gens ». Elle veut baisser les impôts régionaux (ce qu’elle a fait à plusieurs reprises depuis), réduire la taille de l’administration et soutenir les valeurs familiales (ce qui la pousse à critiquer l’IVG). Elle ne perd jamais une occasion de tirer à boulets rouges sur le gouvernement « socialo-communiste » de Pedro Sánchez et Pablo Iglesias (Unidas Podemos). Ils sont, à ses yeux, le symbole d’une « anti-Espagne » qui soutient les régimes autoritaires à Cuba ou au Venezuela, traite les séparatistes catalans avec égard et s’allie à Bildu, formation basque qui n’a jamais vraiment coupé le cordon avec l’ETA. Les Espagnols diraient volontiers que son style est desenfadado (décontracté, désinvolte). Issue de la petite classe moyenne, puisque ses parents tenaient un magasin d’articles médicaux, elle se voit comme une fille du peuple, qui « parle vrai » et ne renie pas ses idéaux.

Ses partisans la placent dans la droite ligne du libéralisme initié par Esperanza Aguirre. Isabel Díaz Ayuso récolte également les fruits d’une forme de « régionalisme madrilène » qui se développe au tournant des années 2000 : une identité ouverte, axée sur le travail et la liberté (son maître-mot) ainsi que sur la mondialisation. Ce mode de vie à la madrilène, dont elle est la championne, n’est cependant pas apprécié de tous. Ses détracteurs la voient comme une Margaret Thatcher hispanique, à la fois intransigeante, amie des puissants et adversaire des plus modestes. Ils n’ont aucun doute : c’est presque une fasciste – après tout, sa bonne entente avec Vox est de notoriété publique.

Face à l’adversité

La pandémie de coronavirus qui débute en 2019-2020 marque un tournant pour Díaz Ayuso. Ses contempteurs l’accusent en effet d’abandonner à leur sort les personnes âgées qui meurent seules dans les maisons de retraite et soutiennent qu’elle affiche un des pires résultats parmi toutes les régions espagnoles en nombre de morts. Elle ne les écoute pas. Lorsque les communautés autonomes récupèrent leurs compétences sanitaires, après le confinement national de mars-juin 2020, la presidenta ne veut plus paralyser l’économie au gré des vagues de Covid. Pour elle, il faut « laisser vivre les Madrilènes ». Entourée de personnalités jadis proches d’Esperanza Aguirre (à l’image de son « gourou économique », Javier Fernández-Lasquetty), elle pratique donc une politique d’ouverture des commerces, des établissements de loisir et de lieux de vie. Les touristes étrangers paraissent affluer, notamment de France, pour profiter des restaurants, bars, musées, théâtres et discothèques qui sont fermés sur presque tout le continent… mais aussi dans le reste du pays. Les commerçants et restaurateurs semblent lui en être reconnaissants. Partout où elle passe, elle est complimentée. Ses portraits s’affichent dans les vitrines des échoppes, des boutiques de produits dérivés à sa gloire font un tabac sur internet, de nouveaux plats sont nommés en son honneur. Du jamais-vu. Mais cet enthousiasme n’a d’égal que la détestation que lui vouent les secteurs de gauche.

Incertaine de sa majorité, alors que les centristes de Citoyens retournent leurs alliances en faveur du PSOE dans certaines autonomies, Isabel Díaz Ayuso décide, le 10 mars 2021, de prendre les devants. Elle annonce la dissolution anticipée de l’Assemblée et un scrutin régional prévu pour le 4 mai. Débute alors une campagne d’une extrême dureté, entre insultes et lettres de menace anonymes. La plupart des sondages donnent le PP largement gagnant et le dépouillement confirme un résultat en nette hausse avec 65 sièges sur 136. La majorité absolue échappe de peu à la présidente sortante mais elle peut conserver son siège grâce au soutien de Vox (13 sièges).

Bien que la gauche « radicale » de Más Madrid progresse, le bloc d’opposition est sonné : les socialistes perdent 13 députés régionaux dans la bataille. Le triomphe d’Isabel Díaz Ayuso lui confère une stature nationale. Même les commerçants et restaurateurs de Catalogne, qui ont été obligés de fermer boutique durant des mois, réclament une « Ayuso catalane ». Il faut dire que c’est aussi sous son mandat que la Communauté de Madrid devient la première économie régionale d’Espagne de façon durable, devant la communauté autonome de Barcelone.

Vers l’affrontement

Autant de raisons qui, conjuguées à sa soudaine popularité à droite, créent la rupture avec le président du PP, Pablo Casado. Diversement apprécié au sein de son électorat, ce dernier se sent menacé par l’aura grandissante de celle qu’il a contribué à faire connaître. Le chef de l’opposition refuse obstinément de voir Díaz Ayuso devenir présidente de la fédération madrilène du Parti populaire. Une bataille médiatique s’engage alors et écorne l’image de la formation. Certains rêvent que Pablo Casado passe la main à la présidente régionale madrilène, qui réaliserait selon eux un meilleur score que lui au niveau national. Seul le temps dira qui sortira victorieux de l’affrontement.

À lire également

2001-2021 : 20 ans après 2001. Quel bilan pour l’Espagne ? Nicolas Klein.

Erratum : dans le portrait du dernier numéro consacré à Mario Draghi, une erreur s’est glissée dans les chiffres de morts du covid en Italie. Le site tracking de Reuters fait état de 138 697 décès liés au coronavirus en Italie, du début de la pandémie à début janvier 2022.

Mots-clefs : , ,

À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest