3 janvier 2026

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La France océane

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Dès le XVIe siècle, la France s’est projetée hors de l’Europe pour conquérir des terres et les mettre en valeur. Des conquêtes qui, selon les époques, ont été régies par des logiques différentes : puissance, commerce, idéologie, évangélisation.

Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires. 

L’histoire de la France ne passe pas que par l’Europe. Si la France s’est projetée outre-mer après le Portugal et l’Espagne, occupée qu’elle était par la guerre de Cent Ans, puis la conquête de l’Italie, elle a néanmoins noué un destin mondial dès le XVIe siècle avec une projection vers le Canada et le fleuve Saint-Laurent, avant de s’intéresser aux Antilles, puis au Pacifique et à l’océan Indien. La conquête de l’Afrique sera plus tardive, essentiellement au XIXe siècle, pour des raisons impériales.

Les hommes et les rêves

Pour que de telles projections soient possibles, trois ingrédients sont essentiels : les hommes, la technique, les rêves.

Les hommes, tout d’abord, qu’ils soient explorateurs ou politiques. François Ier, Richelieu, Louis XVI, Napoléon III, Charles de Gaulle, comptent parmi les grands penseurs de la France mondiale. Jacques Cartier, Bougainville, La Pérouse, Dumont d’Urville parmi les grands noms de l’époque moderne ; Jean-Baptiste Charcot, Paul-Émile Victor, Éric Tabarly, parmi ceux du XXe siècle. L’histoire de la France océane est celle de ces hommes qui ont su dompter la technique, innover, inventer et faire usage de la technologie pour pousser plus loin l’exploration et la connaissance. La plupart des expéditions sont tout autant à finalités politiques que scientifiques. Les récits de voyage de Bougainville ont contribué à façonner l’esprit des Lumières, comme les films du commandant Cousteau ont forgé l’imaginaire de générations d’enfants et d’adultes. Cette technique est mise au service de rêves : ceux de la connaissance et de la découverte, ceux de l’exploration, de la conquête aussi. C’est un mélange d’individualisme et de collectif, de soif personnelle et de grandeur étatique. Il fallut, également, de l’inconscience et du courage pour partir avec de frêles esquifs à travers l’Atlantique, vers des lieux inconnus, pour aborder un océan Pacifique peuplé de tribus hostiles, pour supporter des mois de mer avec les maladies, les manques de vivres, le scorbut et les attaques ennemies.

La projection mondiale suppose également des outils. Il y faut des ports, des arsenaux, des chantiers navals, des financements, des scientifiques. C’est d’abord l’expression d’une soif du monde avant d’être une volonté de puissance. Cette soif a animé l’expédition d’Égypte avec Bonaparte, comme les expéditions à travers l’Afrique, à la découverte des tribus et des peuples inconnus.

À cette dimension scientifique et technique s’est ajouté un dessein politique. Les rois veulent se projeter pour desserrer l’étau des Habsbourg et pour soutenir la concurrence européenne, notamment celle des Hollandais et des Anglais. Puis les républicains firent la colonisation, pour poursuivre la Révolution afin d’évangéliser politiquement et philosophiquement des populations qu’ils estimaient inférieures et dont ils s’étaient imaginés avoir le devoir de « civiliser ». Une telle vision émancipatrice, forgée dans l’universalisme, perdure dans les visions humanitaires et chez ceux qui pensent que la France doit intervenir pour aider au développement.

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Terres françaises ?

Assez rapidement, plusieurs visions se sont télescopées et forgent aujourd’hui les drames et les non-dits des outre-mer. Ces espaces sont-ils « la France » ou sont-ils « à la France » ? Dès le XVIIIe siècle, la question se pose pour les Antilles et Haïti. Faut-il verser le sang et l’or français pour conserver ces territoires, faut-il mourir pour Chandernagor et Pondichéry, comme plus tard pour Oran et Saïgon ? La même question s’est posée pour l’Algérie. « Française » ou « à la France » ? Et l’Indochine, et la Françafrique et désormais la Nouvelle-Calédonie ? La France océane a diffusé son lot d’incompréhension et de divergences de vues. Quand des hommes comme Alexis de Tocqueville et Frédéric Bastiat militent pour l’abolition de la traite et de l’esclavage, les Français des Antilles veulent la maintenir, car ils y voient l’indispensable instrument de leurs activités économiques. Quand, plus tard, Raymond Aron et François Mauriac plaideront pour le départ algérien, ils se heurteront à ceux pour qui la pérennité de l’Empire était la condition indispensable au maintien de la puissance française.

Cette question de la puissance, pourtant centrale, n’est jamais évoquée. Il était évident, en son temps, qu’il fallait contrôler le Québec, l’Indochine, l’AOF, les îles éparpillées de l’océan Indien, car c’était d’indispensables leviers de la puissance française. Jusqu’au jour où certains estimèrent que c’étaient surtout des boulets de la puissance et qu’il fallait donc s’en séparer. Du moins pour les territoires qui n’avaient pas été perdus par les armes. La question se pose aujourd’hui pour Mayotte, la Guadeloupe, la Guyane : ces territoires sont-ils des leviers de puissance ?

Dès le XVIIIe siècle, un débat s’est fait jour, qui perdure jusqu’à aujourd’hui, celui de la dialectique entre les points d’appui et le contrôle de l’espace. Faut-il ne contrôler que des points d’appui, essentiellement des ports et des villes carrefours, par exemple, les comptoirs indiens et les ports africains, ou faut-il contrôler de vastes espaces, pour s’assurer la jouissance des mines, des ressources et des populations ? Corollaire de ce débat stratégique : faut-il laisser aux populations locales leurs modes de vie et leurs coutumes, ou faut-il les faire nôtres ? La République coloniale a choisi la seconde option : contrôler les territoires et transformer les peuples soumis en Français, via l’assimilation. La décolonisation, moins d’une génération plus tard, a démontré l’échec d’une telle vision politique.

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S’il y a un tel non-dit autour des outre-mer, c’est que leur présence entre en contradiction frontale avec le mythe républicain assimilationniste et universaliste. La République se veut une et indivisible, mais elle ne l’est plus dès qu’elle s’exporte au-delà des mers. En Corse, c’est une série de lois particulières qui s’appliquent, notamment en matière fiscale. À Wallis-et-Futuna, ce sont trois monarchies qui sont intégrées dans la République. En Nouvelle-Calédonie, comme à Mayotte et en Guyane, les lois coutumières et le rôle des chefferies sont souvent à égalité avec les lois républicaines. À Mayotte, le droit du sang finira probablement par s’appliquer, tout comme le droit coutumier musulman. En Guyane, les gangs et les cartels font leur loi ; l’armée ne disposant pas des moyens humains et techniques pour maintenir la souveraineté réelle et effective de la France. Dans tous ces territoires, en contradiction avec la doctrine officielle, l’armée française agit et intervient, alors qu’elle est censée ne pas s’immiscer dans les affaires de police. À tel point que c’est sur ce sol de France que l’on recense, ces dernières années, le plus de décès de militaires en mission.

Les outre-mer sont ainsi une contradiction et un échec. Contradiction par rapport aux discours politiques et aux postures ; échec vis-à-vis de la philosophie politique en cours en métropole. Et c’est parce qu’il y a cette contradiction et cet échec qu’il est aussi difficile de penser les outre-mer et donc d’y agir. Tant que la pensée sera enfermée dans ces non-dits, il sera impossible de penser les outre-mer comme levier de puissance. C’est-à-dire d’accepter leurs spécificités, leurs autonomies, non pas politique, mais philosophique et culturelle. D’accepter, enfin, de reconnaître que les habitants des outre-mer sont autres, avec leur culture et leur histoire, et que celle-ci passe aussi par la France. Les outre-mer sont le tombeau de l’universalisme français, et c’est pour cela qu’il est si difficile à beaucoup d’y porter un regard objectif.

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Retour aux savants

Loin des politiques et des militaires, ce sont les savants qui ont le mieux compris les outre-mer et qui en ont le plus tiré leurs richesses. C’est Jean Malaurie menant les expéditions du Grand Nord, à la suite de Paul-Émile Victor et de Jean-Baptiste Charcot, ce sont les scientifiques aujourd’hui déployés sur la base de la terre Adélie, les ingénieurs qui explorent le gaz du canal du Mozambique et, peut-être un jour, le pétrole de Guyane, les savants qui explorent la faune et la flore, qui compilent et recensent toutes les richesses et les diversités de ces territoires. Du piton de la Fournaise (La Réunion) à la Soufrière (Guadeloupe), des fonds sous-marins tahitiens aux îles froides de Saint-Pierre-et-Miquelon, c’est tout un monde divers et pluriel que les savants français continuent d’explorer et de connaître. Si les outre-mer renvoient à l’échec d’une politique, ils sont aussi l’image des succès scientifiques et économiques ; et ce sont ces succès qu’il faut continuer de développer aujourd’hui. Faire de la Guyane, après un contrôle strict du territoire, une base d’échanges et de commerce avec le Brésil et l’Amérique latine et des Antilles le pôle d’action de la France américaine. Renouer avec le Pacifique, dans une stratégie de France asiatique, entre l’Océanie et le monde chinois en essor. Pour cela, il faut abaisser les contraintes afin d’attirer les talents et accroître les budgets militaires afin de disposer des hommes et des moyens nécessaires à la surveillance et au maintien du territoire. À l’heure où la nation française se cherche un destin commun et une cohésion, revenir à la France océane lui redonnerait grandeur et vision.

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.

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