En ce début de l’année 2026, une série de signaux faibles davantage audibles ont été émis, tant du côté des Européens, Berlin, Rome, Paris, Varsovie, notamment que du côté de Moscou, sur une volonté de reprise de dialogue. La question est de savoir quelle forme de dialogue peut-on envisager ? Dialogue de sourds ou véritable nouveau départ ?
Et pourtant, la chute du rideau de fer et l’effondrement de l’URSS ne pouvaient laisser imaginer que 35 ans plus tard, on ne parle tant d’une « menace russe » sur l’Europe ? Si nous laissons de côté les analyses simplistes qui, d’un côté, comparent la Russie de Poutine à l’Allemagne nazie de Hitler, ou de l’autre, font du Président russe le nouveau héros de l’Occident, nous pourrons avec objectivité souligner le grand malentendu qui s’est instauré des deux côtés et a, de fait, rétabli une nouvelle division de l’Europe que nous avions cru enterrée en 1991. Dans les têtes, le « rideau de fer » n’a jamais vraiment disparu.
1/ Dialogue Russie – Europe : retour sur l’histoire récente
L’Ouest au chevet de la Russie
On se souvient de l’image restée célèbre, quand Boris Eltsine, Président de la Fédération de Russie, le 25 décembre 1991, interpelle Mikhail Gorbatchev, Président de l’URSS et secrétaire général du PCUS, pour lui dire « Vous devez plier bagage ». L’URSS, en tant que pays, n’existe plus. La même nuit, le drapeau russe était hissé sur le Kremlin, en remplacement du drapeau rouge avec la faucille et le marteau. Le 26 décembre 1991, l’Union soviétique a été formellement dissoute.
Face à cette métamorphose, la Communauté européenne a dû adapter sa stratégie diplomatique. En décembre 1991, elle a adopté des « directives de reconnaissance des nouveaux États » qui fixaient des critères d’accession à la reconnaissance internationale : le respect de la Charte des Nations unies, des principes de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), la reconnaissance des droits des minorités, le respect de l’inviolabilité des frontières et l’engagement en faveur du désarmement et de la non-prolifération nucléaire. La Russie, en tant qu’État successeur de facto de l’URSS, a rapidement satisfait à ces conditions, et, le 23 décembre 1991, la Communauté européenne et ses États membres ont noté que la Russie exercerait les droits et obligations internationaux de l’ancienne URSS. C’était là déjà une forme de volonté, inconsciente ou pas, de garder, d’un côté et de l’autre, une position d’hostilité et de reconnaître que l’URSS n’avait jamais été qu’une prolongation de la Russie tsariste.
L’Accord de partenariat et de coopération (PCA), signé le 24 juin 1994 entre la Communauté européenne et ses douze États membres d’une part et la Fédération de Russie d’autre part, constitue le fondement juridique des relations bilatérales, toujours en vigueur aujourd’hui, même s’il a perdu toute signification. Le PCA comporte plusieurs éléments constitutifs qui reflètent l’optimisme de l’époque face à la « fin de l’histoire ». `
Premièrement, il met en place un dialogue politique régulier au plus haut niveau, avec notamment des sommets prévus annuellement.
Deuxièmement, il énumère un ensemble d’objectifs ambitieux : promouvoir les libertés politiques et économiques, soutenir les réformes démocratiques et la transition russe vers une économie de marché, établir les conditions d’une zone de libre-échange, et créer un cadre de coopération dans les domaines de l’environnement, de l’énergie, de l’espace et de la culture.
Troisièmement, le texte se fonde sur le principe de « partenariat mutuel » : ni l’UE ne peut imposer un modèle unique ni la Russie ne doit subir une marginalisation dans le système de sécurité collective européen.
Pendant les années 1990, les Occidentaux se sont installés en Russie comme en pays conquis, profitant de l’aubaine : investissements dans le secteur énergétique, industrie, grande distribution, achat de terres agricoles. L’Union européenne, ses principaux états membres et les USA ont envoyé des cohortes d’experts internationaux pour apprendre aux Russes ce qu’était l’économie de marché et ses mystères. Ils en ont profité aussi pour recruter et former des milliers de jeunes Russes dans l’idée d’en faire de bons « Occidentaux ». Le programme européen TACIS [1] a financé l’expertise occidentale, s’appuyant sur des relais locaux, en alimentant souvent malheureusement la corruption, car avec la perte de valeur du Rouble, l’attrait du Dollar était irrésistible. Malheureusement, cette ère Eltsine a surtout coïncidé avec une dégradation dramatique du pays, mis en coupe réglée par les oligarques, bandes mafieuses et aussi cohortes d’experts occidentaux les poches pleines de dollars. L’Union européenne était particulièrement mal préparée à jouer ce rôle de tuteur de la période de transition. Avant la chute du mur, le service de la Commission européenne en charge des relations avec les pays du bloc communiste comportait seulement cinq personnes.
En 1996, l’adhésion de la Russie au Conseil de l’Europe de Strasbourg marque aussi son entrée dans le concert des nations européennes démocratiques. Elle devient d’ailleurs le principal contributeur au budget du Conseil de l’Europe.[2]Cette ère s’acheva en 1999 avec la deuxième guerre de Tchétchénie et l’arrivée au pouvoir d’un certain Vladimir Poutine, dont le projet initial était de remettre de l’ordre et de la stabilité dans le pays, même au prix de mesures radicales.
Les espoirs déçus
Avec l’accession de Vladimir Poutine à la présidence en 2000, la Russie a commencé à se redresser économiquement, notamment grâce à la hausse des prix du pétrole et du gaz naturel. Dans ce contexte de regain relatif de puissance, Moscou a cherché à transformer sa relation avec l’UE : au lieu de subir passivement les règles d’une architecture européenne dominée par les institutions occidentales, la Russie s’est positionnée comme un « partenaire stratégique » à part entière. Ce discours s’appuyait sur l’idée que la Russie, en tant que grande puissance eurasiatique, méritait une place de premier plan dans la définition de l’ordre de sécurité européen.
Le dialogue énergétique lancé en 2000 incarne cette nouvelle posture. La Russie, exportant 63% de son gaz naturel et 53% de son pétrole vers le marché européen dès 1999-2000, détenait un levier majeur sur les économies européennes dépendantes de ses hydrocarbures. En contrepartie, le marché européen était essentiel à la Russie : représentant près de 35% de ses exportations totales et 25% de ses importations. Or, cette coopération énergétique, bien que bénéfique pour les deux côtés, a aussi renforcé une asymétrie : l’UE accroissait sa dépendance aux exportations russes, tandis que la Russie se concentrait sur la rente énergétique plutôt que sur la diversification économique.
Le sommet de Saint-Pétersbourg de mai 2003 marque un tournant décisif : au lieu de simplement mettre en œuvre le PCA, l’UE et la Russie décident de créer quatre « espaces communs » censés approfondir l’intégration fonctionnelle et politique. Ces quatre espaces couvrent quatre domaines : économique et environnemental, la liberté, de la sécurité et de la justice, sécurité externe, et recherche, éducation et culture.
C’est pendant cette période que la Douma, la chambre basse du Parlement russe, a fait adopter de nombreuses lois inspirées des directives européennes, dans des domaines tels que le droit des sociétés, la protection des consommateurs, le droit de l’environnement. Aujourd’hui encore, le cadre juridique post-communiste de la Russie est très largement inspiré par le droit communautaire. On a même décidé, lors d’un Sommet entre Vladimir Poutine et les Européens, d’ouvrir une filiale du Collège d’Europe, Organisme communautaire en charge de former les futures élites de Bruxelles, auprès de la prestigieuse Académie de Relations internationales MGIMO à Moscou avec la venue de professeurs venus de l’UE pour préparer les diplomates russes au fait européens [3].
Lors d’une rencontre à Bruxelles, Poutine apostropha Romano Prodi, Président de la Commission européenne : « Que diriez-vous si j’avais dans ma serviette une demande d’adhésion de la Russie à l’UE ? « Interloqué, Prodi lui dit en montrant du doigt une carte murale : « La Russie, c’est grand ». Bien plus tard, le 21 février 2022, trois jours avant l’invasion de l’Ukraine, Poutine reviendra sur cet épisode : « le Président de la Commission m’a ri au nez quand j’ai parlé d’une demande d’adhésion ».
Il est certain que lors du premier mandat de Poutine, certains de ses conseillers envisageaient très sérieusement un rapprochement avec l’UE.
Mais, les Européens, de plus en plus influencés à partir de 2004 par certains dirigeants des ex-pays de l’Est, toujours en désir de vengeance envers l’ancien occupant[4], marquaient de plus en plus leurs distances. Du côté russe, les événements de la « révolution orange » de Kiev en 2004, quand les ONG occidentales avaient soutenu l’arrivée au pouvoir de Viktor Iouchtchenko contre son rival soutenu par Moscou, ont fait naître de l’inquiétude sur de possibles ingérences dans le processus politique interne de la Russie. D’autre part, dans une partie de la population, grandissait le sentiment de s’être fait voler par les Occidentaux, les territoires voisins où vivent encore beaucoup de Russes ou russophones, notamment les pays baltes et en Ukraine.
Dans le même temps, l’OTAN arrive aux portes de la Russie. En parallèle, le « Partenariat oriental », institué par l’UE en mai 2009 pour tisser des liens plus étroits avec six États postsoviétiques (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, est interprétée par Moscou comme une tentative d’élargir la « sphère d’influence » européenne à son détriment, ce qui n’est pas faux. La décennie 2000 sera ainsi celle des malentendus et des espoirs déçus.
Vers la rupture : 2008-2014
Le 7 août 2008, la Russie a lancé une intervention militaire contre la Géorgie, en réaction à une attaque contre la région séparatiste d’Ossétie du Sud soutenue par Moscou.La réaction de l’UE a été lente et désorganisée. C’est Nicolas Sarkozy, qui exerçait alors la présidence de l’UE au second semestre 2008, qui a pris l’initiative personnelle de négocier un accord de cessez-le-feu le 12 août.
En janvier 2009, un différend commercial entre la société russe Gazprom et sa contrepartie ukrainienne Naftogaz s’est transformé en crise énergétique affectant dix-huit pays européens.
En 2011, les élections législatives en Russie sont perturbées par des accusations de fraude et une vague de protestation dans le pays. Le retour au pouvoir au Kremlin de Vladimir Poutine pour un nouveau mandat, après l’intermède libéral de Dimitri Medvedev, donne le signal d’un durcissement autoritaire du régime. Entre 2008 et 2013, les relations UE-Russie se sont figées progressivement.
Depuis 2012, la Commission européenne négocie un accord de partenariat ambitieux avec l’Ukraine, ouvrant la voie à une union douanière et à un processus d’adhésion, même lointain. L’interlocuteur de Bruxelles était le Président Viktor Ianoukovytch, ukrainien représentatif du « clan » de Donetsk dans le Donbass, et notoirement « pro-russe ». Moscou, inquiet, demande à être associé à ces négociations afin de ne pas subir des conséquences commerciales négatives, étant à cette époque le premier partenaire commercial de l’Ukraine. La Commission européenne s’y refusa toujours obstinément. Vladimir Poutine se mit donc à faire pression sur Ianoukovytch pour qu’il refuse de signer l’accord. Le paroxysme de la crise fut atteint lors du Sommet du partenariat oriental à Vilnius les 28/29 novembre 2013[5]. À son retour de Vilnius, n’ayant pas obtenu les garanties financières qu’il souhaitait, le Président Ianoukovytch annonce qu’il refuse le partenariat avec l’UE, ce qui déclenche l’occupation de la place Maïdan à Kiev par les forces nationalistes et pro-européennes. Après deux événements sanglants d’origine trouble, le 18 février 2014, le président ukrainien Viktor Ianoukovytch s’enfuit de Kyiv et son gouvernement est renversé. Moins de deux semaines plus tard, des troupes russes sans insignes visibles prennent le contrôle de la Crimée, soutenu par l’exécutif local séparatiste. L’annexion formelle de la péninsule est proclamée par la Russie le 18 mars 2014 après un référendum organisé dans la précipitation le 16 mars.
L’UE a réagi en adoptant une première série de sanctions individuelles contre les officiels russes et criméens le 17 mars 2014, avant l’annexion formelle. Le 12 juin 2014, le Conseil de l’UE a introduit notamment des restrictions commerciales et d’investissement en Crimée.
Parallèlement, une insurrection soutenue par Moscou s’est développée dans le sud et l’Est de l’Ukraine. À Slaviansk, Odessa, Marioupol et autres, on assiste à des confrontations violentes qui dégénèrent dans une guerre. Une partie des territoires du Donbass passe sous la coupe des séparatistes et un cessez-le-feu est finalement négocié entre Ukrainiens et Russes avec la France et l’Allemagne comme garants . [6] Des combats sporadiques se sont poursuivis jusqu’en 2022 dans le Donbass. En rétorsion, la Russie a pris en 2015 des sanctions contre 89 personnalités européennes.[7]
La confrontation de 2014
À partir de 2014, l’UE a progressivement imposé un ensemble complexe de restrictions économiques contre la Russie. Elles ont pris trois formes principales : des restrictions d’accès aux marchés financiers occidentaux et aux services financiers pour les entreprises d’État russes majeures, des embargos sur les exportations de technologies pétrolières et des biens militaires et des gels d’actifs ainsi que des interdictions de voyage. L’UE restait divisée sur l’attitude vis-à-vis de la Russie entre États favorables à la fermeté (Pologne, États baltes) et États préconisant le pragmatisme (Allemagne, France, Italie, Finlande, Espagne)
Le 24 février 2022, la Russie a lancé une invasion à grande échelle de l’Ukraine, pour engager une guerre conventionnelle massive impliquant des milliers de chars, d’avions et de forces terrestres déployées depuis la Biélorussie, et les territoires occupés. Cet événement a provoqué une rupture majeure dans la posture de l’UE face à la Russie.
La Commission européenne, dirigée par Ursula von der Leyen, a immédiatement annoncé des sanctions « massives » qualifiées comme « le plus dur paquet de sanctions jamais imposé » par l’UE. Contrairement aux réticences de 2014, cette réaction a été d’une ampleur sans précédent. Entre février 2022 et janvier 2026, l’UE a adopté dix-neuf paquets successifs de sanctions cumulatifs, ciblant : le système financier russe (gel des actifs de la banque centrale russe estimé à 210 milliards d’euros, limitation de l’accès des banques commerciales aux marchés), le secteur énergétique (embargos sur le pétrole et le gaz, limitation des prix), la technologie, la défense, etc.
Parallèlement, les Européens se sont engagés dans un soutien sans précédent à l’Ukraine, votant des paquets d’assistance financière sous différentes formes d’un montant total dépassant les 190 milliards d’euros, elle a aussi autorité que les États membres livrent des armes à l’Ukraine, ce qui était impensable dans la période antérieure, et a suspendu certaines règles commerciales pour favoriser les exportations ukrainiennes. Fin 2025, le Conseil de l’UE a décidé d’une aide supplémentaire de 90 milliards d’euros pour l’Ukraine, qui sera financée par emprunts, en raison de l’opposition de plusieurs états membres à la saisie des avoirs russes gelés en Europe.
Le sabotage des pipelines Nord Stream le 26 septembre 2022 a porté un coup fatal à l’approvisionnement direct de l’Europe en gaz russe, ce qui a conduit l’UE à un projet appelé « RepowerEU » visant à réduire rapidement sa dépendance au gaz russe. ,
Depuis 2022, la Russie et l’UE vivent effectivement dans une situation de rupture quasi totale. Les contacts diplomatiques de haut niveau ont cessé : le secrétariat permanent de l’UE à Moscou a réduit son personnel, et les diplomates russes en Europe ont été souvent expulsés pour suspicion d’espionnage.
Dès son retour à un pouvoir, Donald Trump a repris contact avec Vladimir Poutine et les deux super puissances ont repris le dialogue pour tenter de résoudre le conflit ukrainien. L’Europe est restée, globalement, sur une posture très défensive vis-à-vis de Moscou, à l’exception de quelques initiatives individuelles de la Hongrie et de la Slovaquie.
Prise à revers par le changement de pied américain, l’Europe institutionnelle a paru courir derrière un train en marche pendant l’année 2025, cherchant à se faire une place, mais sans rien proposer de constructif. La « coalition des volontaires » de Macron, Merz et Starmer ressemble plus à un train fantôme quand on sait que les seules vraies garanties de sécurité pour l’Ukraine ne peuvent venir aujourd’hui que des USA.
Mais depuis le début de 2026, les relations UE-Russie montrent quelques signes d’évolution incertains. En janvier 2026, le Kremlin a célébré ce qu’il perçoit comme une « volonté » de certains États européens de reprendre le dialogue. Des dirigeants italiens (Giorgia Meloni) et français (Emmanuel Macron) ont suggéré qu’il était temps pour l’Europe de rétablir un dialogue direct avec Moscou, en partie pour regagner une influence sur les négociations de paix en Ukraine, jusqu’ici dominées par les États-Unis et le Kremlin. Le chancelier allemand Friedrich Merz a également évoqué la Russie comme une « nation européenne ».
2/ Un dialogue est-il de nouveau possible ?
Les conséquences de la confrontation
L’Union européenne, est de plus en plus isolée dans une vision jusqu’au-boutiste de « défaite de la Russie », ayant en face le reste du monde, pays des BRICS et USA déterminés à trouver une issue à ce conflit autant sanglant qu’inutile. Une défaite de la première puissance nucléaire au monde est un leurre. L’UE paye aujourd’hui le prix fort avec un ralentissement économique dû au renchérissement des coûts de l’énergie. L’économiste Christian Saint Etienne estime à 0,5 à 1 point de croissance de plus ce que rapporterait à l’Europe une réactivation des relations avec la Russie.
Pour la Russie, le poids économique et humain de « l’opération spéciale » est de plus en plus douloureux pour ce pays immense et faiblement peuplé. Le sursaut d’orgueil national qui a suivi l’invasion de l’Ukraine s’estompe peu à peu dans une opinion publique qui, majoritairement, rêve d’un retour à la normale, de voyages et de mode de vie à l’occidentale. La perspective d’une normalisation avec les USA et de coopérations économiques fructueuses est plus qu’alléchante pour le Kremlin qui, sans le dire ouvertement, craint une dépendance trop forte vis-à-vis de la Chine, le véritable danger sur le long terme. Le camp des « pro-occident » existe toujours à Moscou et n’attend que la porte « s’entrouvre ». Malheureusement, celle de Bruxelles est toujours fermée à double tour. Il est temps donc que les Européens proposent une perspective à moyen et long terme, non pour plaire au Président russe actuel, mais pour conforter ce camp et surtout pour les générations futures.
Les conditions d’un nouveau départ
Un nouveau départ des relations Russie-Europe signifierait que l’Europe s’engage plus en avant avec les USA pour le règlement du conflit avec l’Ukraine. Pas seulement pour compléter les garanties de sécurité pour Kiev et cofinancer la reconstruction de l’Ukraine, mais aussi pour offrir une perspective de long terme de coopération avec la Russie. Dans les années Eltsine et au début de l’ère Poutine, l’UE a visiblement loupé le coche d’un partenariat plus étroit, ce qui aussi a renforcé à Moscou le camp des « durs ».
Les questions de souveraineté elles-mêmes peuvent être entendues d’une manière pragmatique. On peut prendre deux exemples proches de nous : l’Irlande du Nord et la République de Chypre. Dans le premier cas, la République d’Irlande au Sud a obtenu un droit de regard sur le nord administré par le Royaume-Uni. Mais par les accords du BREXIT, l’Irlande du Nord est de fait intégré à l’Union européenne économiquement et on a maintenu la liberté de circuler sans contrôles aux frontières entre les deux parties. À Chypre, bien que l’UE ne reconnaisse pas l’occupation par la Turquie de la partie nord, on peut circuler facilement et l’Union finance des projets dans la partie nord qu’elle considère comme faisant partie du marché intérieur européen.
Par ailleurs, il nous faut aussi reprendre l’héritage des pères fondateurs de la construction européenne, Jean Monnet et Robert Schuman. Par la stratégie des petits pas et de la mise en commun des ressources et des compétences dans des domaines précis, ils ont facilité la réconciliation franco-allemande que l’on pensait impossible et ont établi la paix en Europe de l’Ouest pour 70 ans, ce qui ne s’était jamais produit depuis au moins 8 siècles. Aujourd’hui il reste à réaliser la réconciliation entre les Russes et leurs voisins, ce que l’UE et la Russie n’ont pu ou voulu faire depuis 35 ans.
Pistes pour un nouveau départ
Sur les questions territoriales, l’Union européenne peut proposer un dialogue constructif avec Moscou dans une approche moderne et pragmatique pour un paquet global qui concernerait aussi bien l’est et le sud de l’Ukraine, que l’enclave de Kaliningrad, la Transnistrie, et peut être même les territoires pro-Moscou de la Géorgie. Pour les territoires occupés militairement, on peut s’inspirer de la solution nord-irlandaise ou de l’arrangement chypriote. Pour d’autres, comme Kaliningrad, la Transnistrie ou dans le Caucase, pensons à des zones économiques spéciales favorisant les investissements étrangers du type de Hong Kong. La Russie avait d’ailleurs déjà imaginé un statut spécial pour Kaliningrad et, pendant près de 15 ans, il était simple de passer de l’enclave russe vers la Pologne ou la Lituanie.
Sur les garanties de sécurité, comme imaginé intelligemment par le plan Trump en 28 points présenté fin 2025 pour trouver un accord de paix durable sur l’Ukraine, ne peut-on imaginer un accord USA-Europe-Russie, affirmant des garanties de paix réciproques, valables sur l’ensemble du continent et pas seulement l’Ukraine, une version révisée des accords d’Helsinki ?
Sur le plan économique et scientifique, il s’agirait de s’inspirer de la méthode Monnet-Schuman. C’est-à-dire bâtir des solidarités de fait construites autour du bien commun. À cet effet, on pourrait reprendre le plan Schuman 2.0 proposé par la Fondation Clementy pour l’héritage du vénérable Robert Schuman[8], élaboré lors d’entretiens entre Russes, Américains et Européens tenus sous l’égide du Vatican, c’est-à-dire une Union économique de l’hémisphère Nord (USA-Europe-Russie-Asie centrale) permettant la mise en commun des ressources énergétiques, des terres rares, de l’Arctique, de la recherche spatiale, médicale et numérique ?
Enfin, il faut reconnaître que, Russie et Europe et USA, partagent largement les mêmes racines culturelles, gréco-romaines et chrétiennes. La culture « woke » venue des USA d’un côté et d’autre part, les radicalismes identitaires que l’on trouve dans les droites extrêmes en Russie, en Ukraine, en Allemagne et autres (pan slavisme, pan germanisme) ont détourné une partie des opinions publiques de la réalité de nos racines communes. Une Convention annuelle rassemblant Intellectuels, Sociologues, Sociétés civiles et responsables politiques entre Europe et Russie et éventuellement Amérique du Nord permettrait de se retrouver sur un socle commun de valeurs pour œuvrer à la réconciliation entre tous les peuples européens. Il s’agirait aussi de développer les échanges de jeunes, pas seulement étudiants, la valorisation de notre patrimoine commun, les échanges culturels, les productions cinématographiques communes, expositions tournantes.
Formes institutionnelles à proposer
Il est temps de reprendre la vieille idée des trois cercles concentriques, développée en son temps par le Premier ministre Edouard Balladur :
Le premier et le plus novateur serait un grand cercle « Nord Global », comprenant à la fois les USA (pourquoi pas aussi Canada et Mexique) L’Europe, la Russie et, éventuellement, l’Asie centrale. Elle a le mérite d’associer étroitement les USA, ce qui est alléchant pour la Russie, qui voit en Washington, pour l’instant, son partenaire favori à l’Ouest. L’idée est en filigrane dans le plan en 28 points de Donald Trump pour obtenir la paix.
On pourrait à cette occasion réveiller de son sommeil l’OSCE[9] et ses milliers de fonctionnaires dans un nouvel accord d’Helsinki révisé, incluant un panier militaire, un panier économique et un panier culturel. Le point essentiel serait la mise en commun progressive et contrôlée des ressources énergétiques, minières, scientifiques et spatiales.
Le second cercle serait une Confédération de la Grande Europe, sur l’idée qu’avaient eu Vaclav Havel et François Mitterand en 1990-91 avec les premières (et dernières !) assises de Prague les 13 et 14 juin 1991[10]. L’objectif serait la réconciliation, les échanges, la culture et le patrimoine. À cet effet, on pourrait s’appuyer sur le Conseil de l’Europe de Strasbourg, autre Institution endormie, mais qui a pour mérite d’être établie en France, à Strasbourg.
Enfin, le dernier cercle, serait le noyau dur de pays disposés à s’engager dans une intégration plus poussée, une forme d’États unis d’Europe, comme en rêvaient Jean Monnet et Valéry Giscard d’Estaing.
En conclusion, il est temps que l’Europe se mette au diapason du nouveau monde en nous élargissant à une vision globale. Il n’y a pas d’alternative. Une UE russophobe, voire américanophobe, repliée sur elle-même, s’isolant politiquement du reste du monde et, en même temps en déclin industriel, ouvert aux quatre vents, submergée par les importations venues du monde asiatique, incapable de contrôler les mouvements migratoires, va vite se heurter au réel, c’est-à-dire au succès grandissant des anti-Eu et au départ progressif de ses Membres. Franchissons donc le pas d’une ouverture à un « Nord Global’, au sein duquel un jour une Europe puissance[11], renforcée et renouvelée, serait le pivot !
[1] Technical Assistance to the Communauty of Inbdependant States.
[2] En 2022 la Russie quitte le Conseil de l’Europe, juste avant d’en être expulsée
[3] La filiale du Collège d’Europe fonctionnera jusqu’en 2015 et cessera du fait de l’arrêt des financements de Bruxelles.
[5] L’auteur de l’article a participé à ce Sommet.
[6] Accords de Minsk I et II en 2014 et 2015 qui prévoyaient une « fédéralisation » du pays et le retour de l’entièreté du Donbass sous souveraineté ukrainienne. Il n’a pas fonctionné parce que les deux parties prenantes n’ont pas tenu leurs engagements, sans réactions déterminées des garants.
[7] L’auteur de cet article a été mis sous sanctions par la Russie dans cette liste.
[8] Fondation Clementy pour l’héritage du Vénérable Robert Schuman, enregistrée auprès de l’Académie des Sciences du Vatican.
[9] OSCE : L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ) est une organisation régionale de sécurité qui a succédé en 1995 à la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe Héritière des accords d Helsinki de 1975. Elle traite notamment se sécurité, de coopération économique, politique et culturelle. Elle comprend la Russie, les États-Unis, le Canada, tous les pays d’Europe et d’Asie centrale.
[10] L’auteur de l’article était parmi les 150 participants de ces Assises
[11] Voir « l’Europe, Stop ou Encore », de Rudy Aernoudt et Henri Malosse, éditions Mardaga parution printemps 2026









