La romanité, une opportunité pour la France et l’Italie

4 avril 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Photo :

Abonnement Conflits

La romanité, une opportunité pour la France et l’Italie

par

Les Italiens et les Français devraient faire de la « romanité » un principe géopolitique fondé sur leur culture juridique, religieuse et maritime commune. Une alternative au « bloc occidental », création héritée de la Guerre froide.


Article paru dans la revue italienne Limes.


La romanité, plus qu’un héritage, constitue une manière singulière de regarder et d’organiser le monde. Portée par son centre culturel qu’est Rome et par son extension, Paris, elle offre un cadre intellectuel capable de renouveler l’approche géopolitique européenne. Pourtant, si son influence culturelle demeure évidente, sa traduction politique et économique reste embryonnaire. La romanité agit sans être pensée. Il devient alors nécessaire de la conceptualiser, non pour l’enfermer, mais afin de lui donner une capacité d’action : éclairer les choix des nations qui l’incarnent, renforcer leur cohérence, et leur permettre d’aborder le monde avec une vision unique, libre, dépassionnée et énergique.

Les critères de la romanité

La romanité est avant tout une manière de concevoir le monde[1]. Elle repose sur une philosophie héritée des Grecs, des juristes romains et des penseurs chrétiens, qui identifie la primauté de la personne humaine et la distingue de la tribu. Cette distinction essentielle est concrétisée dans un encadrement juridique qui reconnaît le droit de l’individu. La longue maturation depuis Cicéron qui discerne le ius de la lex, en passant par Augustin d’Hippone qui soumet la loi à la justice, puis par les Lumières, aboutit au modèle d’État de droit, le plus à même de protéger la personne humaine. L’apport chrétien est fondamental pour sa conception du rapport à Dieu où la liberté de l’Homme est sans cesse sollicitée. En découle un mode de vie : famille monogame, complémentarité de l’homme et de la femme, protection de l’enfant, etc.

Lire aussi : La romanité structure l’espace mondial

L’Église est aussi l’une des principales composantes de la romanité, surtout parce qu’en s’inscrivant dans la continuité de la civilisation romaine, elle l’a entretenue et enrichie. Rome aurait-elle survécu aux Wisigoths, aux empereurs germaniques, aux appétits des puissances, sans moines pour transmettre les textes antiques, sans cardinaux et sans papes pour contribuer au renouveau des arts ? Les civilisations peuvent disparaître, mais l’Église, par sa temporalité unique, a su préserver l’essence de la romanité, l’entretenir, et la vivifier.

La romanité se trouve également partout où l’on boit du vin. César, dans la Guerre des Gaules, constatait que les Gaulois buvaient du vin du fait de leurs relations anciennes avec l’Italie, tandis que les Germains, préférant la bière, interdisaient son importation[2]. Ils lui reprochaient d’engourdir les sens et d’énerver le courage des hommes. L’empreinte géographique du vin marquait déjà la limite de l’influence romaine.

Enfin, la romanité entretient un rapport unique à son berceau, la Méditerranée. Espace d’échanges, de mobilité, d’aventure maritime, d’innovation, elle est à l’origine d’un esprit ouvert sur la mer, et donc sur le monde.

Découvrir aussi : Podcast – L’Europe et la romanité. Entretien avec Rémi Brague

Une influence mouvante

La romanité, en tant qu’espace d’influence, n’a pas de frontières figées. Sa plus forte vivacité se trouve dans les pays d’Europe où l’Empire romain eut la plus forte empreinte. Rome en est le centre, épaulée par Paris. Dans cet espace de forte romanité, le catholicisme continue de modeler la forma mentis. Si rien n’est figé pour autant, les grandes révolutions de cet espace n’ont jusque-là jamais cherché à se débarrasser de la romanité. Au contraire, elles ont souvent voulu la restaurer. Ainsi la Révolution française est-elle allée puiser dans la Rome antique des institutions et des symboles politiques.

Au-delà de cet espace, l’influence de la romanité varie selon les choix politiques et les guerres, qui effacent ou approfondissent son empreinte. Lorsque Pierre le Grand choisit de faire entrer la Russie dans le monde européen, il la plonge toute entière dans la romanité. À l’inverse, Lénine, en imposant le bolchévisme, entreprend d’en effacer les traces. Malgré une tentative de réorientation au cours des années 2000, la Russie s’est de nouveau éloignée de la romanité, mouvement qui s’est accéléré depuis 2022. La guerre en Ukraine montre pourtant que la Russie considère les affaires européennes comme les siennes. Mais rejetée par les pays de la romanité, elle se laisse aller à son vieil instinct qui la tourne vers l’Asie. Dans certains territoires, la romanité a disparu. Au Maghreb, qui fut une importante province de l’Empire romain, il ne reste de Rome que des sites archéologiques, tels Volubilis et Carthage. Et les traces de la colonisation européenne, elles aussi, s’effacent.

Le monde orthodoxe n’est pas le cœur de la romanité, puisqu’il s’en est détaché volontairement au cours des querelles religieuses et politiques avec les papes et dans l’opposition entre Rome et Byzance, mais il est bien resté dans le bassin de la romanité.

Écouter aussi : Podcast – Géopolitique de l’orthodoxie 1/2

La romanité suit l’empreinte de l’Église. Partout où l’Église recule, la romanité s’efface. L’exemple le plus frappant et sûrement aussi le plus désolant est l’Orient, qui a pourtant été l’un des moteurs de la romanité. De nombreux penseurs et créateurs de la Rome tardive étaient orientaux : l’astronome, mathématicien et géographe Ptolémée (100-168) et le philosophe Plotin (205-270) étaient originaires de Haute-Égypte, le philosophe Damascius et le satiriste Lucien étaient Syriens.

Malgré la conquête islamique, la romanité est restée vivante en Orient. Les communautés chrétiennes, souvent composées de marchands et de notables, ont continué d’entretenir des liens étroits avec l’espace romain tout en préservant leur identité arabe. Plusieurs d’entre elles ont d’ailleurs joué un rôle déterminant dans la Nahda[3], ce mouvement intellectuel qui portait l’espoir d’une renaissance arabe fondée sur la modernité européenne. Mais à mesure que ces communautés chrétiennes déclinent du fait des guerres et des persécutions, la romanité orientale s’efface. Cette disparition progressive marque non seulement le recul de la romanité dans la région, mais aussi un véritable effondrement culturel.

Dans ses limites, la romanité dépasse l’Occident, concept largement dépendant du containment de la guerre froide et de l’opposition entre les « démocraties » et les « républiques populaires » communistes. Se pose ici une question essentielle. De même que la démocratie définit l’Occident, fait-elle aussi la romanité ? Le droit, sans doute, opère le rapprochement, mais ne définit pas à lui seul la romanité. Considérant l’ensemble de nos critères, la Russie est plus romaine que le Japon, alors que le Japon est considéré comme un pays occidental. L’Occident est surtout une pensée géopolitique d’après une politique, initiée par les États-Unis à partir des années 1950, et qui s’efface à mesure que l’Amérique abandonne son empire.

Un impensé de la géopolitique

Si la romanité se déploie partout dans le monde, l’on se désole de sa faible concrétisation économique et politique.

La fréquente volonté de la France et de l’Italie d’avancer ensemble – les communautés économiques du XXe siècle, l’UE et le traité du Quirinal en témoignent – s’inscrit bien dans l’irrésistible logique d’une fraternité. Mais cette relation ne se projette jamais sur la base de la romanité. La construction européenne, qui n’a pas été pensée comme une institutionnalisation de la romanité, ne repose sur aucun socle politique solide. Jamais non plus la romanité n’intervient dans les relations entre l’Europe et le reste du monde. L’Occident a comme éclipsé l’existence pourtant bien concrète de la romanité. En réalité, la romanité fait sans doute partie des grands impensés de la géopolitique.

Toutes les nations européennes sont aujourd’hui engagées dans une quête de renouvellement. Leurs illusions nées de l’après-Seconde Guerre mondiale — la paix durable, la victoire du « monde libre », l’universalisation des valeurs démocratiques — se sont progressivement dissipées : la guerre demeure, l’universalisme s’essouffle, plusieurs démocraties doivent se réformer et les logiques ethniques réapparaissent. Dans ce contexte, la cohérence de l’Occident qui s’était bâtie autour d’un modèle de développement semble s’être grippée, d’autant que les puissances autrefois émergentes participent désormais pleinement à la compétition mondiale.

Les États-Unis, pour leur part, ont amorcé un recul stratégique visible depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Or, de même que la Ligue de Délos (Ve siècle grec av. J.-C.) s’est effritée avec l’affaiblissement d’Athènes, l’Occident politique perd en substance à mesure que la toute-puissance américaine recule.

Lire aussi : La grande stratégie de la Grèce

Un concept puissant et toujours attractif

L’influence de la romanité est pourtant puissante et demeure attractive. Cela s’explique d’abord par son rapport à l’universel. Elle est, au sens propre « excentrique », c’est-à-dire que ses centres culturels se situent en dehors de Rome[4] : En Grèce (Athènes) et au Proche-Orient (Jérusalem). La culture romaine est fondamentalement héritière et à ce titre l’élite de la Rome antique s’est toujours considérée comme devant transmettre quelque chose[5]. Cela lui permet d’entretenir un rapport unique aux autres cultures et espaces, à l’Autre. L’Autre peut ainsi se reconnaître dans la romanité, parce que la romanité peut se reconnaître en lui. Seule la romanité peut être universelle.

La force de la romanité est ainsi de ne pas être hermétique à l’Autre. Elle est souple, mobile dans son rapport à l’espace et aux cultures différentes. L’Église, par sa vision du temps long, permet à la romanité contemporaine de se rappeler qu’elle est une continuité d’Athènes, de Rome et de Jérusalem. Par sa nature ouverte et mouvante, donc, la romanité ne s’inscrit pas dans un schéma d’opposition civilisationnelle. Ce qui devrait lui permettre – en principe – de développer un sens aigu de la politique, de prioriser l’opportunité réaliste plutôt que le choc des cultures.

Lire aussi : Alexandre le Grand, les Romains et l’empire universel

Ce rapport unique à l’universel est ce qui permet à la romanité de fasciner le monde entier, de rapprocher les peuples et de se diffuser. Elle ne cesse d’exercer une immense attraction culturelle et religieuse. En plus des millions de touristes annuels, flux gonflés par le jubilé, les élites du monde entier se rendent au moins une fois à Rome, spécialement les pays où la romanité a une empreinte.

Outre une relation unique à l’universel, la grande force de la romanité est son intense modernité. Modernité que le poète français Charles Baudelaire a sans doute le mieux définie comme « ce qu’il y a d’éternel dans le transitoire[6] ». Il y a dans la romanité la volonté de toujours revenir à Rome pour se renouveler dans le présent, comme une recherche permanente d’une renaissance. Ainsi dès le VIe siècle, le philosophe et politiste Boèce appelait à continuer l’étude des classiques grecs et latins, Charlemagne a tenté de faire renaître l’Empire romain, les princes médiévaux se sont identifiés aux empereurs en revêtant leurs attributs, en reprenant leurs titulatures, et se sont imprégnés de romanité pour légitimer leur pouvoir. La Renaissance italienne et française a ensuite cherché à retrouver la romanité pour donner un nouveau souffle à l’Europe. Même la Révolution française se voulut comme le début d’une nouvelle Rome. Les Allemands, habituellement si rétifs à la romanité, y ont plongé un temps, aboutissant au classicisme allemand. Toujours, Rome inspire le renouvellement car elle est le point de repère. Elle est ce qu’il y a d’éternel dans le transitoire, source de modernité et de renaissance.

La romanité, opportunité géopolitique pour l’Italie et la France

Dans un monde qui se recompose, l’Italie et la France doivent trouver en la romanité une opportunité géopolitique. Parce qu’elle s’extrait du système de bloc occidental mis en place par le containment, elle permet de redessiner le rapport avec les États-Unis, un allié sans soumission, et surtout de penser un rapport très libre au monde. Et régionalement, c’est à l’Europe entière que la reconnaissance de la romanité pourrait profiter.

Le principal frein à la construction européenne est son manque de cohérence idéologique, principalement entre le nord et le sud. Si pour le sud, l’influence romaine est un acquis, ce n’est pas le cas du nord qui est influencé par l’Allemagne. Le massacre de Teutobourg (9 ap. J.-C.), où 20 000 légionnaires furent tués dans une embuscade, marque le refus des Germains d’entrer dans la romanité. Cette bataille fut ensuite fréquemment mobilisée par le nationalisme allemand. Cette opposition entre Rome et la culture germanique est théorisée par le « Kulturkampf » bismarckien. Ainsi, à l’initiative de la Prusse, l’Allemagne unifiée a opposé la culture germanique liée à un peuple et un imaginaire (la « kultur ») à la civilisation européenne, d’influence romaine, que les princes allemands partageaient avec les autres puissances (la « zivilisation »). Malgré la fin du nazisme, qui avait mené cette distinction à son paroxysme, l’Allemagne sous influence prussienne ne s’est jamais défaite de l’idée. En janvier 1963, le général de Gaulle a bien tenté de faire entrer l’Allemagne dans le socle de la romanité avec le traité de l’Élysée. Il envisageait un partenariat approfondi avec la France. Mais alors que le Bundestag s’apprêtait à ratifier le traité en juillet 1963, Jean Monnet a présenté aux députés de la CDU un préambule vidé de toute la substance politique initiale, sur ordre de Washington. Avec l’adoption de ce préambule, le traité a écarté une alliance forte entre l’Allemagne et l’Europe du Sud, centre de la romanité. Les États-Unis avaient bien compris que le meilleur moyen de diviser l’Europe était d’empêcher toute réunion autour d’un même socle civilisationnel, et d’entretenir le rejet allemand de la romanité. Rejet qui n’est d’ailleurs pas partagé par toute l’Allemagne, puisqu’elle-même est profondément divisée entre son Ouest, où l’empreinte romaine est forte, et son Est germanique.

La construction européenne ne saurait reposer solidement sur autre chose que la romanité. Par sa connaissance de l’universel, la romanité permettrait de trouver un rapport sain entre les nations européennes. Elle seule est capable de réaliser l’unité dans la diversité des nations. Unifier en sauvegardant les particularismes, c’est le modèle qu’a toujours suivi Rome, et après elle l’Église.

Lire aussi : L’année sainte, une manifestation de la romanité

La romanité est aussi une clé pour dépassionner les guerres qui se déroulent aux limes de l’Europe. Nous pensons très concrètement à la guerre en Ukraine. La réaction européenne ne se comprend pas sans l’influence polonaise ni des pays baltes qui voient en la Russie une menace civilisationnelle. Ce que, au fond, ni l’Italie ni la France ne partagent parce que la romanité se retrouve aussi en Russie. Mais l’éloignement de la Russie de Rome encourage une montée aux extrêmes selon un processus analysé par René Girard[7] : à mesure qu’il s’éloigne de la même influence civilisationnelle, l’adversaire est dépersonnifié. Partager une même civilisation est se reconnaître l’un dans l’autre. Sans cela, l’adversaire devient un monstre. Viennent ensuite les décisions irrationnelles et la lutte jusqu’à l’épuisement. Considérer l’empreinte romaine en Russie donnerait, nous le pensons, à la France et à l’Italie une cohérence diplomatique dépassionnée et libre.

Dans le nouveau monde qui s’esquisse sous nos yeux, où les identités s’affirment de plus en plus fortement, le rapport à l’universel de la romanité est un atout magnifique. Cette capacité à unir dans la diversité, sans pour autant vouloir faire œuvre civilisatrice, fait toute sa force, et cela est possible parce que son influence dépasse largement l’Occident.

La romanité peut aussi s’appuyer – elle le fait déjà en partie – sur l’Église, qui loin d’être une faiblesse, est un formidable véhicule diplomatique et un élément essentiel de l’empreinte romaine.

Quelle place pour le réalisme ?

Le lecteur pourrait opposer que la romanité peut entrer en conflit avec l’intérêt et le réalisme nécessaire des États. La question se pose notamment pour les chrétiens d’Orient. Si le monde romain a tout intérêt à veiller à son empreinte orientale en protégeant les communautés chrétiennes, a-t-il pour autant intérêt à intervenir dans les pays concernés pour les sauver ? Très concrètement, les chrétiens fuient la nouvelle Syrie d’al-Charaa et il ne reste plus grand-chose de la romanité dans cette région épuisée par vingt-cinq ans de guerre. Faut-il pour autant intervenir pour préserver la romanité en Syrie ? Ce serait là risquer une nouvelle guerre. Ce n’est pas à la romanité de dessiner les systèmes politiques, comme l’Occident a voulu le faire avec des conséquences toujours sanglantes, mais plutôt de composer avec. C’est par la diplomatie et les relations économiques que la romanité peut se renforcer, et ainsi protéger les communautés chrétiennes qui entretiennent son empreinte.

Lire aussi : Théophile Delcassé, le réalisme à la française

[1] Jean-Baptiste Noé, « La romanité structure l’espace mondial », Revue Conflits, juillet-août 2025.

[2] César, Guerre des Gaules, IV, 2.

[3] On retrouve en figures chrétiennes majeures de ce mouvement l’écrivain libanais Gibran Khalil Gibran (1883-1931), qui a notamment modernisé la poésie arabe, l’Égyptien Salama Moussa (1887-1958), figure centrale de la Nahda égyptienne, puis les Syriens Georges Antonius (1891-1942), interprète majeur de la renaissance arabe, et Michel Aflaq (1910-1989), penseur du nationalisme arabe.

[4] Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Criterion, 1992, Paris.

[5] Ibid.

[6] Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, Michel Lévy frères, 1868.

[7] René Girard, Achever Clausewitz, Carnets Nord, 2007.

Mots-clefs :

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

La Corse hors de Corse

L’histoire de la Corse dépasse largement les frontières de l’île. Portée par une forte émigration, la diaspora corse s’est déployée entre France, Empire colonial et Amériques, façonnant durablement son développement. Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse...

À propos de l’auteur
Guy-Alexandre Le Roux

Guy-Alexandre Le Roux

Journaliste