« L’aide américaine n’a pas disparu, elle est distribuée autrement ». Entretien avec Max Primorac

24 août 2026

Temps de lecture : 13 minutes

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« L’aide américaine n’a pas disparu, elle est distribuée autrement ». Entretien avec Max Primorac

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Pour Max Primorac, ancien haut responsable de l’USAID, l’accusation selon laquelle le démantèlement de l’agence aurait « tué des millions de personnes » est une désinformation financée par ceux qui profitaient du système.

L’aide américaine n’aurait pas disparu : elle passerait désormais par des accords bilatéraux avec une trentaine de pays, censés leur faire prendre en main leurs propres services de santé.

Face aux prêts chinois et à leurs « pièges de la dette », Washington miserait sur le commerce, l’investissement privé et les minerais critiques — un tournant déjà engagé par plusieurs Européens.

Propos recueillis par Geopolitika. Traduction Conflits.

Max Primorac est senior research fellow au Margaret Thatcher Center for Freedom de la Heritage Foundation, à Washington, où ses travaux portent sur l’aide étrangère, le développement international et la politique extérieure des États-Unis. Il œuvre depuis plus de trois décennies dans les affaires internationales et l’assistance extérieure, avec une expérience couvrant l’administration, le secteur des ONG, la reconstruction post-conflit et l’aide humanitaire.

Il a occupé de hautes fonctions au sein de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), notamment comme directeur des opérations par intérim, et a dirigé son Bureau de l’assistance humanitaire. Il a également travaillé au département d’État sur la reconstruction et la stabilisation de l’Irak, et fut l’envoyé du vice-président Mike Pence en Irak pour les programmes d’aide aux minorités religieuses affectées par l’État islamique.

Cette combinaison d’une expérience de haut niveau à l’intérieur de l’USAID, d’une implication directe dans les opérations humanitaires et de reconstruction, puis d’un travail sur la politique d’aide, fait de Primorac une voix influente dans le débat sur l’avenir de l’assistance américaine. Son parcours éclaire particulièrement les questions relatives à l’USAID, au rôle des ONG, au financement humanitaire et à l’accent croissant mis sur le commerce et l’investissement privé dans la politique de développement occidentale.

Primorac a accordé à Geopolitika un long entretien sur la manière dont les États-Unis, sous l’administration Trump, envisagent l’aide étrangère, sur les raisons pour lesquelles Washington s’éloigne du modèle traditionnel de l’USAID, et sur ce qu’un accent renforcé sur les partenariats bilatéraux, le commerce et l’investissement privé pourrait signifier pour les pays en développement comme pour les intérêts stratégiques américains.

« Tout cela est fabriqué »

On accuse les États-Unis et l’administration Trump d’avoir tué beaucoup de gens en coupant les financements de l’USAID. Que pensez-vous de cet argument ?

Eh bien, tout cela est fabriqué. C’est entièrement faux. Malheureusement, ces accusations trouvent un public réceptif, même sans le moindre fait à l’appui. Par exemple, l’an dernier, en 2025, selon les Nations unies, nous avons enregistré le plus faible nombre de décès dus au sida dans le monde depuis trente ans. Ce sont, là encore, des chiffres de l’ONU.

Ce nombre est tombé à environ 550 000. Et il a baissé au moment même où l’administration Trump suspendait les financements de lutte contre le sida. Or des personnalités connues comme Bono, de U2, ou Bill Gates affirmaient que des millions de gens mouraient, alors qu’en réalité, après que les États-Unis eurent dépensé 130 milliards de dollars au cours des vingt-cinq ou trente dernières années, nous avions le taux de mortalité le plus bas. C’est un fait, et c’est un chiffre de l’ONU.

Beaucoup de ces accusations reposent sur des modèles informatiques utilisés par diverses organisations, comme The Lancet. Et bien sûr, dans un modèle informatique, on peut introduire des hypothèses qui biaisent complètement le résultat. Le meilleur endroit où vérifier s’il y a réellement des morts, ce sont les ministères de la Santé de ces pays. Or ils ne citent jamais ces chiffres, parce que cela ne se produit pas.

Pouvez-vous donner un exemple ?

Prenons Ebola. L’administration est accusée d’être responsable de l’épidémie en République démocratique du Congo. C’est une accusation extraordinaire, car il s’agit de la dix-septième épidémie d’Ebola. Pendant le premier mandat de Trump, j’étais le responsable fédéral de la réponse aux catastrophes mondiales. J’étais donc chargé d’éteindre deux épidémies d’Ebola simultanées en RDC.

C’étaient les épidémies numéro 11 et numéro 12. Entre-temps, il y en a eu bien d’autres sous l’administration Biden, mais on ne le lui a pas reproché.

Ce qui est notable, c’est que la maladie est restée circonscrite à la RDC. Elle s’est surtout déclarée dans des zones de conflit et de migration de réfugiés. C’est une région dangereuse, à la frontière de l’Ouganda. Mais dans ce pays, il n’y a eu que quelques cas. Je ne crois pas qu’il y ait eu le moindre décès. Leur ministère de la Santé a réussi à empêcher la propagation vers d’autres pays. C’est une grande victoire pour la communauté internationale. Mais, bien sûr, cela non plus, vous ne l’entendrez pas.

Des coupes qui redistribuent, plutôt qu’elles ne suppriment

Que s’est-il donc passé avec ces coupes ?

Il y a bien eu des coupes dans le financement de l’USAID, mais l’aide étrangère américaine ne s’est pas arrêtée pour autant : elle est simplement distribuée autrement. Ce qui s’est passé, c’est que le département d’État a cessé, à juste titre, de financer des tiers pour mener ces programmes, et travaille désormais directement avec les pays bénéficiaires.

Cette solution a des implications majeures pour la sécurité sanitaire. Au lieu d’allouer les fonds à des organisations internationales et à des ONG qui font tourner des systèmes parallèles maintenant ces pays dépendants d’étrangers pour la plupart de leurs services sociaux, le département d’État a signé des accords bilatéraux avec environ 34 pays.

Nous travaillons dans un véritable partenariat pour aider ces pays à assumer eux-mêmes ces responsabilités. Les États-Unis leur fournissent des ressources par des programmes de trois à cinq ans qui aident les gouvernements à prendre en main ces services sociaux.

Comme la moitié de l’argent servait aux frais de structure de ces organisations « humanitaires » et de ces ONG, ces pays voient aujourd’hui, pour la première fois, exactement combien les États-Unis dépensent chez eux.

« La moitié de l’argent servait aux frais de structure de ces organisations « humanitaires » et de ces ONG. »

Quant au Plan présidentiel d’urgence de lutte contre le sida (PEPFAR), il dure depuis vingt-cinq ans et les États-Unis y ont consacré 130 milliards de dollars. Or il était conçu comme un programme de court terme, ainsi que le laisse entendre le « E » de l’acronyme : emergency, urgence.

Il devait être progressivement supprimé dans ces pays après quelques années, mais il est devenu un programme permanent d’assistance internationale, surtout au bénéfice de ces organisations humanitaires internationales qui se sont enrichies grâce à l’argent du contribuable. Avec le nouveau dispositif, elles ne sont plus nécessaires.

En quoi ce nouveau dispositif profite-t-il aux pays bénéficiaires ?

Premièrement, le département d’État dépense des milliards et des milliards de dollars en aide humanitaire et en santé mondiale. Il a suspendu ces programmes et annulé ceux qui étaient tout simplement grossièrement inefficaces, gaspilleurs, voire corrompus.

Ces accords sanitaires bilatéraux sont vraiment la bonne manière de responsabiliser les pays africains et leurs gouvernements, et de tirer le meilleur parti de l’investissement du contribuable américain. Désormais, ils dépensent aussi leur propre argent pour les questions de santé.

Ce que nous observons ici, ce sont des pays africains qui assument réellement la responsabilité de la sécurité sanitaire chez eux. Prenez le Ghana. Les détracteurs prétendent que ces pays n’ont pas d’argent et ne peuvent donc pas s’occuper d’eux-mêmes. Or le gouvernement a réuni un fonds de 300 millions de dollars de ses propres deniers pour prendre davantage en charge ses programmes de santé.

Je dirais aussi que c’est la meilleure façon pour l’Occident, l’Europe et les États-Unis, de se protéger contre la menace des épidémies mondiales. Si les pays d’origine de ces épidémies sont incapables de réagir efficacement, alors nous sommes en danger. Et cette nouvelle manière d’apporter l’aide les rend parties prenantes.

Autre exemple, le tremblement de terre dévastateur au Venezuela. J’ai moi-même été chargé de répondre à ce type de crises catastrophiques, je sais donc exactement comment se déroulent ces réponses. Au Venezuela, la réponse a été forte et immédiate, et elle a montré que l’USAID n’est plus nécessaire, parce que le département d’État en a les capacités.

Ce dont on n’a pas non plus parlé, c’est que, si le président Trump n’avait pas écarté du pouvoir le dictateur vénézuélien Nicolás Maduro, l’armée américaine n’aurait pas pu venir en aide au Venezuela avec du matériel d’urgence, de la nourriture et des experts acheminés par avions militaires. Cela aurait pu conduire à une situation terrible : maladies, migrations de masse et violence sociale. Le départ de Maduro a permis à la communauté internationale de réagir beaucoup plus vite.

« Un conflit d’intérêts »

Vous rejetez donc totalement les accusations selon lesquelles la décision de fermer l’USAID aurait causé de nombreux morts dans le monde ?

Oui, absolument, toutes ces accusations sont simplement fausses. Elles sont délibérément formulées par des gens qui contrôlent ces organisations humanitaires, parce qu’ils ont intérêt à ce que les financements leur soient rendus. On appelle cela normalement un « conflit d’intérêts ». Mais, pour une raison ou une autre, dans ce cas précis, les médias et les responsables politiques qui les soutiennent n’y font jamais référence.

Des gens comme Bono et Bill Gates mentent tout simplement, parce que tout leur engagement est lié au financement public. Il ne fait aucun doute que la Fondation Gates a donné beaucoup d’argent, mais elle comptait aussi sur des milliards de dollars de cofinancement du gouvernement américain pour ses programmes, et elle vient de les perdre.

Alors Bill Gates, Bono et d’autres, qui profitent du statu quo, ont investi des millions de dollars dans une campagne internationale de désinformation pour affirmer que des millions de gens meurent. Mais c’est tout simplement faux.

« Une campagne internationale de désinformation pour affirmer que des millions de gens meurent. C’est tout simplement faux. »

Je vous accorde que le secteur des ONG connaît beaucoup de problèmes et qu’il sert, à bien des égards, ses propres intérêts. Mais quand vous donnez l’argent directement à des gouvernements africains, comment savez-vous qu’il n’est pas absorbé par des fonctionnaires corrompus ?

Parce que l’argent ne va pas dans le Trésor général, où il pourrait être détourné. Il est placé sur un compte distinct et nous en suivons la trace. Il faut d’ailleurs des cosignatures avant tout déblocage de fonds.

C’est un fonds très contrôlé, séparé, et les États-Unis ont la possibilité de voir au jour le jour les justificatifs de dépenses. Il y a donc un facteur de contrôle anticorruption intégré dans ces accords.

La Norvège, à contre-courant des donateurs

La Norvège, bien que très petit pays, est l’un des plus gros contributeurs en valeur absolue, et de loin le plus gros en valeur relative. La mise à l’arrêt de l’USAID a été accueillie avec dédain par les acteurs du secteur. J’ajoute qu’après la disparition de l’USAID, le gouvernement norvégien a débloqué des fonds supplémentaires pour combler une partie du vide. Qu’en pensez-vous ? Et que diriez-vous à l’industrie de l’aide, ici en Norvège, qui recourt encore majoritairement aux ONG pour distribuer l’aide dans le monde en développement ? La Norvège peut-elle faire mieux et obtenir plus pour son argent ?

Eh bien, les ONG humanitaires norvégiennes ont figuré parmi les grands bénéficiaires des financements du gouvernement américain. Elles ont donc beaucoup dépendu des fonds américains dans le monde entier. Il n’est pas étonnant qu’elles s’opposent à la disparition de l’une de leurs principales sources de financement.

Mais, avant même le retour de Trump à la Maison-Blanche, le vent tournait dans le secteur de l’aide au développement. De nombreux pays européens avaient déjà réduit de façon spectaculaire leur aide humanitaire et les autres formes d’aide transitant par les ONG, quelle que soit la couleur du gouvernement.

Le Parti travailliste, au Royaume-Uni, a dû réduire les financements. L’Allemagne et la France ont fait de même, ainsi que le Danemark et les Pays-Bas, indépendamment du parti au pouvoir.

S’ils l’ont fait — et j’ai eu plusieurs réunions avec le responsable du bureau de l’aide extérieure britannique —, c’est parce qu’ils n’étaient pas satisfaits de la qualité de la réponse apportée par les ONG. Ils estimaient bien plus efficace de miser sur le commerce et l’investissement comme véritable méthode de lutte contre la pauvreté, plutôt que de poursuivre ces interminables programmes d’assistance internationale qui ne réduisaient pas la pauvreté.

Les États-Unis sont donc arrivés tardivement à cette conclusion, alors que les pays européens avaient déjà entamé le mouvement de réduction de l’aide et de passage d’un système de subventions fondé sur les ONG à un accent mis sur l’engagement commercial — car, évidemment, la croissance économique est la meilleure voie pour améliorer la vie des gens. Même au niveau de l’UE, on l’observe avec le mécanisme Global Gateway, qui cherche à catalyser l’investissement privé dans les pays en développement.

Il y a donc, en réalité, un alignement transatlantique en cours. La différence, je crois, c’est qu’aux États-Unis nous avions pris du retard ; les choses sont donc allées vite : réorientation rapide des priorités et mise au jour publique du gaspillage, de la fraude et des abus qui prévalaient à l’USAID, mais aussi au département d’État et dans l’ensemble des agences fédérales qui touchaient une part du gâteau de l’aide.

Ce qui ne s’est pas non plus produit en Europe, c’est cette gigantesque campagne de lobbying, financée principalement par Bill Gates, visant à désinformer l’opinion américaine et mondiale sur les gains obtenus par le démantèlement de l’USAID, dans le seul but de faire chanter l’administration pour qu’elle rétablisse les fonds dont ces acteurs profitent.

C’est une campagne vraiment sale. Je n’ai jamais rien vu d’aussi massif et d’aussi extraordinaire par la profondeur de la désinformation en cours.

Vous dites que le reste de l’Europe a pris la direction opposée. Mais en Norvège, l’industrie de l’aide et des ONG est très, très importante, et je crois qu’elle a même reçu davantage de fonds ces dernières années. Pourquoi, selon vous ? Nous avons un Premier ministre qui a un passé à la Croix-Rouge norvégienne. Il a lui-même fait partie de l’industrie de l’aide, et beaucoup de responsables au Parlement et au gouvernement ont appartenu à ce complexe humanitaro-politique, comme certains l’appellent.

Je n’ai pas suivi le cas norvégien de près, mais dans tous ces pays on trouve une communauté d’ONG très bruyante qui tente de se présenter comme la seule option possible pour prévenir une catastrophe mondiale. C’est tout simplement faux, et elle est en situation de conflit d’intérêts évident. Elle agit pour préserver ses avantages. La communauté mondiale des ONG est en réalité une industrie, et une industrie bien organisée.

Les réformes que l’on voit à travers l’alliance transatlantique visent précisément à couper leurs financements. Elles se battent donc avec acharnement, et elles réussissent peut-être bien mieux en Norvège qu’ailleurs en Europe. La Norvège ne suit manifestement pas le consensus des autres donateurs. Tous les autres réduisent la voilure et privilégient d’autres leviers créateurs de richesse — à savoir le commerce et l’investissement — plutôt que des rentes permanentes.

Le modèle chinois et la réponse américaine

On dirait que cela ressemble au modèle chinois de développement. Les Chinois misent davantage sur l’investissement et le commerce que sur les subventions. Marchons-nous dans les pas de la Chine dans notre manière de faire de l’aide et du développement ?

Voici ce qui est extraordinaire — et je l’ai dit dans mes différents témoignages devant le Congrès américain : sur les vingt premiers bénéficiaires des financements de l’USAID, principalement en Afrique, dix-neuf sont membres de l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la soie.

Trois des principaux bénéficiaires — la Tanzanie, le Mozambique et l’Afrique du Sud — ont tous mené des exercices militaires avec la marine de la Chine communiste. Notre aide étrangère n’avait donc absolument rien à voir avec cet argument selon lequel « si vous coupez l’aide, la Chine prendra la place ». Eh bien, elle était déjà là, que nous ayons donné de l’argent ou non.

Cela montre à quel point notre aide était déconnectée de toute application stratégique. Et à quel point elle était déconnectée de nos valeurs, l’extrême gauche s’étant emparée de l’industrie de l’aide pour en faire une plateforme mondiale destinée à promouvoir certaines des idées les plus gauchistes, absurdes et « woke » que l’on ait vues.

Une grande partie de l’aide était conditionnée à l’adoption de positions sur des sujets allant de l’avortement à la demande aux droits des personnes transgenres et à la politique climatique, y compris dans l’aide humanitaire. En Afrique et dans une grande partie de l’Amérique latine, les sociétés sont plutôt conservatrices. Tous ces praticiens de l’aide n’avaient aucun respect pour leurs vues et poussaient des idées totalement étrangères et irrespectueuses de leurs cultures.

« L’extrême gauche s’était emparée de l’industrie de l’aide pour en faire une plateforme idéologique mondiale. »

Je me souviens de Samantha Power, dernière administratrice de l’USAID, déclarant que les droits des personnes transgenres étaient si importants qu’elle les intégrait dans la distribution de l’aide humanitaire. Quelle cruauté. Vous avez des gens qui fuient des zones de guerre avec pour seuls biens les vêtements qu’ils portent, sans nourriture, désespérés ; et pour obtenir un sac de vivres, ils doivent écouter et recevoir une brochure sur les droits des transgenres.

C’est cruel, et cela montre à quel point ces gens étaient devenus fous. Le président Trump avait donc raison de déclarer que l’USAID était dirigée par des illuminés. Il était parfaitement exact sur ce point.

Vous aviez donc des Africains qui n’étaient pas reconnaissants de l’aide étrangère, parce qu’ils savaient qu’une grande partie n’atteignait jamais l’Afrique, et qu’elle servait à les forcer à renoncer à leurs valeurs traditionnelles. Cette époque est révolue, du moins pour ce qui concerne l’aide américaine.

Il existe aussi une dimension stratégique de l’aide au développement : il ne s’agit pas seulement d’aider des pays à se développer, mais aussi de gagner les cœurs et les esprits dans le monde en développement. À cet égard, les Chinois ont leur modèle, davantage tourné vers le commerce et l’investissement, et il semble qu’ils l’emportent, de mon point de vue au moins. Les États-Unis cherchent-ils à le contrer, à copier leur façon de faire ?

Les Chinois ne distribuent pas d’argent gratuitement, et ils n’ont pas suivi le modèle d’aide qui était le nôtre. Prenez le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Les États-Unis viennent d’engager 4,8 milliards de dollars supplémentaires pour le Fonds mondial. La Chine, elle, donne 11 millions. Je ne vois pas la Chine envoyer des avions militaires livrer de l’aide humanitaire là où le besoin est désespéré.

Leur méthode consiste à accorder des prêts bon marché pour remporter des contrats dans lesquels ils ne respectent pas les normes mondiales en matière d’environnement ou de travail. Ils n’emploient que leurs propres entreprises et discriminent la main-d’œuvre locale. Ils corrompent les responsables politiques, et leur travail est de mauvaise qualité.

Ce ne sont pas de grands contributeurs à l’aide mondiale. Notre modèle a toujours reposé sur les subventions, et en matière de santé mondiale et d’aide humanitaire, il en restera ainsi. Ce sont des milliards et des milliards de dollars. La Chine, elle, accorde des prêts — des prêts bon marché qui créent des pièges de la dette pour beaucoup de ces pays, que la Chine exploite ensuite à des fins politiques : obtenir l’accès à des ports, par exemple, et créer pour sa marine des occasions de les utiliser.

« La Chine accorde des prêts bon marché qui créent des pièges de la dette, qu’elle exploite ensuite à des fins politiques. »

La Chine ne remplace donc pas les États-Unis ou l’USAID. Cela n’arrive pas, et cela n’arrivera pas, parce que ce n’est pas leur modèle.

Quoi qu’il en soit, les gouvernements africains continuent de les inviter. Ne sont-ils pas gagnants lorsqu’on les laisse entrer et développer des projets avec leurs propres entreprises dans le monde en développement, étendre les Nouvelles Routes de la soie et utiliser tout cela dans leur politique de développement ? En somme, leur politique de développement est plus efficace pour protéger leurs intérêts et accroître leur puissance aux dépens des puissances occidentales.

Quand on parle de réduire l’aide et de savoir si c’est une victoire stratégique pour la Chine, ce que je dis, c’est que c’est sans objet. Ça l’a toujours été. Nous ne nous retirons pas de cet espace. D’abord, nous ne réduisons pas l’aide étrangère. L’Afrique reçoit toujours des milliards de dollars d’aide. Cela n’a pas lieu.

Deuxièmement, nous travaillons plus étroitement avec les gouvernements africains, en partenariat, ce que nous ne faisions pas auparavant, et nous mettons en avant la perspective de projets d’investissement de grande ampleur dans ces pays. C’est ce que veulent les Africains, et c’est nouveau.

De l’Export-Import Bank des États-Unis à l’U.S. International Development Finance Corporation (DFC), en passant par le département du Commerce et celui de l’Énergie, nous mobilisons la puissance de nos marchés de capitaux, que la Chine ne peut égaler, et nous nous appuyons sur ce que le gouvernement américain apporte pour catalyser des flux massifs de capitaux américains vers ces régions.

C’est ce qui se passe. C’est ce que veut l’Afrique, et c’est exactement le type de réponse à l’initiative des Nouvelles Routes de la soie qui nous manquait. En fait, quand on regarde les chiffres, les contributions de la Chine diminuent. Elles ont fortement baissé, parce que sa propre économie souffre réellement. Elle n’a plus les ressources d’autrefois.

Nous ne faisons donc pas que la rattraper en matière d’investissement et de commerce : nous apportons aussi ce qu’elle n’a jamais fourni, à savoir des milliards de dollars de subventions pour soutenir les peuples africains dans leurs besoins de santé mondiale et d’aide humanitaire.

Vous dites donc que la nouvelle stratégie de Trump pour le monde en développement est en somme un substitut au modèle de développement par prêts bon marché des Nouvelles Routes de la soie ?

C’est une réponse à la menace stratégique que représente la Chine, mais nous le faisons selon ce que nous savons faire de mieux : le secteur privé. Les Chinois s’appuient sur des entreprises d’État. C’est toujours l’État. Chez nous, c’est le secteur privé, avec toute la technologie, le savoir-faire et le capital qui l’accompagnent. On le voit dans notre approche des minerais critiques, avec des milliards de dollars investis dans des mines partout dans le monde, du Brésil à la RDC.

La prochaine étape, pour la relation transatlantique, c’est que les États-Unis et les pays européens suivent ce type de stratégie. C’est ce dont nous avons besoin, et je crois que cela advient. Des discussions sont en cours au niveau transatlantique, mais aussi avec les États du Golfe, la Corée du Sud et le Japon.

Tous ces gouvernements reconnaissent également que la meilleure voie pour stabiliser le monde en développement et nouer des relations plus fortes avec lui — d’autant qu’il nous fournit des minerais critiques très importants — passe par des relations financières et économiques bien plus mûres. Elles valent mieux que les relations d’autrefois, dans lesquelles nous maintenions, de fait, les pays dans la pauvreté.

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