De victime collatérale à cible délibérée, le patrimoine est au cœur de la guerre en Ukraine. Tranchées, trous d’obus, terrains ravinés par le passage des blindés, travaux de déminage, les stigmates du terrain révèlent un héritage insoupçonné. Des vestiges enfouis émergent du sol dans la violence des combats. L’archéologie devient un enjeu de lutte des belligérants sur fond de réécriture de l’Histoire.
Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
Crimée, province perdue
Les oblasts orientaux de l’Ukraine sont connus pour conserver un maillage dense de tumulus funéraires appelés « kourganes ». Certains, remontant au IVe millénaire, sont les plus anciens témoins du Néolithique en Europe. Directeur de l’Institut d’archéologie de Crimée, Serhii Telizhenko, spécialiste de l’âge du bronze, renseigne aujourd’hui les forces armées ukrainiennes.
Le chercheur relève les découvertes archéologiques et leur devenir sur la ligne de front. Selon lui, plus de 2 000 sites auraient été pillés dans les régions annexées. Depuis son rattachement à la « Nouvelle-Russie », la Crimée est devenue le point névralgique du conflit.
Par son positionnement stratégique, la riche péninsule était déjà colonisée par les Grecs en prise avec les Scythes originaires d’Asie centrale. Lors de l’invasion, les études archéologiques se sont arrêtées, mais, paradoxalement, les fouilles se sont multipliées.
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Les conséquences des combats sont catastrophiques pour la conservation des vestiges. La rupture du barrage de Nova Kakhovka sur le Dniepr le 6 juin 2023 a redessiné le front au nord-ouest de la Crimée, révélant de nombreux sites. Une partie de l’embouchure du fleuve, touchée par le raz-de-marée, est aujourd’hui un no man’s land exposé à des tirs destructeurs.
Les études archéologiques se sont arrêtées, mais, paradoxalement, les fouilles se sont multipliées
Postés de part et d’autre, des soldats creusent des tranchées, découvrent des objets qu’ils gardent sur eux en souvenir, jusqu’à ce qu’ils soient tués. Avec eux, le contexte archéologique est perdu.
Sensibiliser les militaires
Les sapeurs du génie sont les plus souvent confrontés à des découvertes fortuites. Partant de ce constat, Serhii Telizhenko a publié en 500 exemplaires un guide militaire en collaboration avec l’Union des archéologues d’Ukraine. Le carnet de terrain indique la bonne conduite à tenir en cas de trouvailles archéologiques.
L’archéologue a aussi proposé une liste de 27 professionnels à l’état-major. Depuis Kiev, Serhii recueille les artefacts qui lui viennent du front. Une surveillance satellite couplée aux données issues des réseaux sociaux lui permet d’identifier de nouveaux sites.
La carte archéologique d’Ukraine s’est donc considérablement enrichie sur la zone de front. Serhii entend préparer l’après-guerre, plaidant pour la constitution d’un programme national de surveillance du patrimoine archéologique.
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Cette initiative se conforme à la convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflits armés. L’article 7 préconise un partenariat entre les forces armées et la société civile pour mettre en œuvre les mesures de protection du patrimoine. Or, c’est également la réflexion que partage, en face, l’occupant russe.
Une guerre des narratifs
Inlassablement, l’Ukraine dénonce les dommages causés par la Russie envers son patrimoine culturel. En 2024, Serhii a publié les coordonnées de sites détruits ou endommagés, y compris par les forces ukrainiennes contraintes à la guerre de position. Le constat est implacable : les territoires occupés subissent un pillage non plus d’opportunité, mais d’instigation militaire.
Les territoires occupés subissent un pillage non plus d’opportunité, mais d’instigation militaire
Une course archéologique a pris place sur le front. La Fédération de Russie favorise des fouilles pour défendre une posture révisionniste niant l’identité des territoires reconquis. En décembre 2025, le chef de la section archéologie du musée de l’Ermitage, Alexandre Boutiaguine, est arrêté en Pologne.
Accusé de fouilles illégales en Crimée et d’avoir exporté les trouvailles en Russie, il est dans l’attente d’être jugé par un tribunal ukrainien. Si la fouille est un acte irrémédiable au profit d’une étude scientifique, les excavations conduites pour des motifs politiques sont d’autant plus destructrices.
L’archéologie alimente ici le discours d’une stratégie de russification des territoires conquis.
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Une initiative comme la création du fonds HeritageWatch.AI pourrait jouer un rôle d’observatoire neutre pour arbitrer les exactions en matière de patrimoine en zone de conflits. Pour l’heure, le respect du droit international en matière de protection du patrimoine dépend du rapport de force.
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