<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le Brésil a conquis le soja

8 novembre 2026

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Le Brésil a conquis le soja

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  • Il y a cinquante ans, le Brésil récoltait 12 millions de tonnes de soja ; il en a récolté plus de 180 millions en 2025-2026 et fournit désormais les trois quarts du soja importé par la Chine.

  • Cette conquête n’a rien d’un don de la nature : fruit d’un long travail agronomique, elle a déplacé vers le nord le centre de gravité de l’agriculture brésilienne — au prix de la savane du Cerrado.

Il y a cinquante ans, le Brésil récoltait 12 millions de tonnes de soja. Il en a récolté plus de 180 millions en 2025-2026 et fournit désormais les trois quarts du soja importé par la Chine. Cette conquête n’a rien d’un don de la nature : elle est d’abord le fruit d’un long travail de recherche agronomique, qui a permis à une plante des pays tempérés de pousser sous les tropiques. Elle a aussi déplacé vers le nord tout le centre de gravité de l’agriculture brésilienne, au prix de la savane du Cerrado.

Une plante du Sud

Pendant la plus grande partie de son histoire brésilienne, le soja a été une culture du Sud. Les premiers essais tentés dans la Bahia en 1882 échouent, et la plante ne s’installe que dans le Rio Grande do Sul, où les colons d’origine allemande et italienne la cultivent dès les années 1910. Il faut attendre les années 1960, quand elle devient la culture d’été qui alterne avec le blé d’hiver, pour qu’elle pèse dans l’économie brésilienne. Jusqu’à la fin des années 1970, le soja commercial ne pousse nulle part dans le monde en dessous du 30ᵉ parallèle. Les agriculteurs brésiliens semaient des variétés américaines adaptées aux seules latitudes de Porto Alegre et de Curitiba. À la fin des années 1980, le Rio Grande do Sul et le Paraná réunissent plus de la moitié des surfaces de soja du pays : 5,6 millions d’hectares sur 10,6 millions en 1988, selon l’institut national de la statistique, l’IBGE.

Cette géographie tient à une contrainte biologique. Le soja fleurit en fonction de la durée du jour. Sous les tropiques, où les journées restent courtes toute l’année, les variétés importées fleurissent trop tôt et donnent des plants chétifs, aux rendements dérisoires. Impossible donc de cultiver du soja au nord : à moins de modifier la plante, ce que firent les agronomes brésiliens.

Tropicaliser le soja

Les sélectionneurs brésiliens ont trouvé la parade en retenant des plantes à longue période juvénile, qui retardent leur floraison même quand les jours sont courts. Le travail a pris une vingtaine d’années. Santa Rosa, diffusée en 1966, est l’une des premières variétés commerciales mises au point au Brésil. Dans les années 1970, UFV-1, de l’université fédérale de Viçosa, dans le Minas Gerais, et FT Cristalina, de l’entreprise FT Sementes, réussissent cet exploit et permettent de cultiver le soja plus au nord.

Créée en 1973, l’Embrapa, l’entreprise publique de recherche agronomique, ouvre en 1975 un centre consacré au soja à Londrina, dans le Paraná. Elle diffuse en 1980 Doko, sa première variété pour le Brésil central, puis BR 9, dite Savana, sélectionnée pour les États qui forment aujourd’hui le Matopiba. Depuis sa fondation, l’Embrapa Soja a créé environ 440 variétés et conserve une banque de quelque 65 000 échantillons de soja venus du monde entier.

La sélection a ensuite changé d’objet. Une fois la plante adaptée aux tropiques, il a fallu la protéger. Dans les années 1990, les programmes se concentrent sur le nématode à kyste, un ver des racines identifié au Brésil lors de la récolte 1991-1992. Le soja transgénique tolérant au glyphosate arrive dans les années 2000, après des années de semences introduites en contrebande depuis l’Argentine dans le Rio Grande do Sul. En 2007, l’Embrapa enregistre BRS 284, une variété à cycle court récoltée assez tôt pour permettre de semer du maïs dans le même champ la même année. Les variétés Bt des années 2010 portent enfin leur propre protection contre les chenilles.

Corriger le Cerrado

Si la plante a été transformée, il a aussi fallu adapter les sols, dont plusieurs étaient impropres à la culture du soja. Le Cerrado, cette immense savane arborée du plateau central, était impropre à la culture : ses sols sont acides, riches en aluminium toxique et pauvres en phosphore. Pour qu’ils puissent être cultivés, il a fallu développer le chaulage, grâce à du calcaire broyé et des engrais, selon des méthodes mises au point par les agronomes de l’Embrapa Cerrados. Alysson Paolinelli, ministre de l’Agriculture de 1974 à 1979 sous le général Geisel, a fait de la mise en valeur du Cerrado une priorité nationale, avec des programmes de crédit et de recherche et une coopération avec le Japon, le Prodecer, lancée en 1979. Lobato, Paolinelli et l’Américain Colin McClung, qui avait mené les premiers essais de chaulage dans les années 1950, ont reçu ensemble en 2006 le World Food Prize, l’équivalent d’un prix Nobel de l’agriculture.

L’azote a posé un problème plus coûteux encore, résolu par la biologie. En inoculant les semences avec des bactéries fixatrices d’azote, à partir des travaux pionniers de la chercheuse Johanna Döbereiner, les agriculteurs brésiliens ont pu se passer de presque tout l’engrais azoté que leurs concurrents américains continuent d’acheter. L’économie se compte en milliards de dollars par an. Le dernier étage de l’édifice est venu avec la safrinha, la seconde récolte : les variétés de soja à cycle court libèrent les champs dès janvier ou février, et le maïs semé aussitôt après profite de la fin de la saison des pluies. Une même terre donne désormais deux récoltes par an dans le Mato Grosso, ce qui a fait du Brésil, en quelques années, l’un des premiers exportateurs mondiaux de maïs.

La marche vers le nord

La carte des surfaces plantées, État par État, montre le résultat de ce demi-siècle de recherche scientifique. En 1988, le Brésil cultivait 10,6 millions d’hectares de soja ; en 2024, il en cultive 46,2 millions, selon l’IBGE. Les rendements ont plus que doublé dans l’intervalle, mais l’essentiel de la hausse vient de la terre. Le Sud n’a pas reculé : le Rio Grande do Sul est passé de 3,5 à 6,7 millions d’hectares, le Paraná de 2,1 à 5,8 millions. Sa part dans le total est pourtant tombée de 57 % à 29 %, parce que les autres régions ont grandi beaucoup plus vite. Le Centre-Ouest réunit désormais 46 % des surfaces. Le Mato Grosso, qui plantait 1,3 million d’hectares en 1988, en plante 12,4 millions, plus du quart du total national ; la seule commune de Sorriso y cultive 600 000 hectares de soja, la superficie d’un département français moyen.

Le front pionnier s’est ensuite décalé vers le nord et l’est. Les quatre États du Matopiba — le Maranhão, le Tocantins, le Piauí et la Bahia — cultivaient à peine un quart de million d’hectares en 1988 ; ils en cultivent 5,8 millions en 2024. São Desidério, dans l’ouest de la Bahia, est devenue la première commune productrice du pays, avec 2,1 millions de tonnes. Le Pará, en Amazonie orientale, qui ne connaissait pas le soja il y a trente ans, en plante 1,2 million d’hectares. Le centre de gravité des surfaces, que suit le point noir de la carte, a quitté le Paraná pour le sud-ouest du Goiás.

Cette migration a été aussi humaine. Beaucoup des pionniers du Cerrado étaient des fils d’agriculteurs gaúchos ou paranaenses, à l’étroit sur des exploitations familiales divisées par les héritages. Ils sont partis vers le nord avec leurs machines et leur savoir-faire, au point qu’on trouve des centres de traditions gaúchas et du chimarrão jusqu’à Sorriso. La terre bon marché a fait le reste, et la demande chinoise a donné un débouché à cette production. La récolte 2025-2026 a atteint le record de 180,4 millions de tonnes, selon la Conab, l’agence fédérale d’approvisionnement, contre 12,1 millions cinquante ans plus tôt. Le Brésil a exporté 108,7 millions de tonnes de soja en 2025, un autre record, et il a fourni 73,6 % des importations chinoises, contre 15 % pour les États-Unis, pris dans leur guerre commerciale avec Pékin.

La seule commune de Sorriso cultive 600 000 hectares de soja, la superficie d’un département français moyen.

Les limites du modèle

Cette conquête a un coût environnemental. Une grande partie des nouvelles surfaces a remplacé la végétation naturelle du Cerrado, un biome bien moins protégé par la loi que l’Amazonie. Le code forestier impose d’y conserver 20 % à 35 % de chaque propriété, contre 80 % en forêt amazonienne. En Amazonie, le moratoire du soja — un accord signé en 2006 par lequel les négociants s’engageaient à ne plus acheter de soja cultivé sur des terres déboisées après juillet 2008 — a été largement abandonné. Les principaux négociants et leur association, l’Abiove, l’ont quitté en janvier 2026, après qu’une loi du Mato Grosso eut supprimé les avantages fiscaux des entreprises signataires. En août, la Cour suprême a validé la légalité du moratoire, tout en validant aussi les lois des États qui privent ses signataires d’avantages fiscaux. L’Abiove a fait savoir qu’elle n’y reviendrait pas.

La dépendance est l’autre fragilité. Le Brésil, qui nourrit la Chine, importe la plus grande partie de ses engrais, notamment la potasse et l’azote, dont une part importante vient de Russie et du Bélarus ; et le négoce du grain reste dominé par les grandes maisons étrangères : les américains ADM, Bunge et Cargill, Louis Dreyfus, d’origine française, et le chinois Cofco. Le programme fédéral de récupération des pâturages dégradés parie que la croissance future pourra venir de terres déjà ouvertes plutôt que de nouveaux défrichements : les dizaines de millions d’hectares de prairies mal entretenues que compte le pays représentent une réserve considérable.

Le Brésil, qui nourrit la Chine, importe la plus grande partie de ses engrais — dont une part importante vient de Russie et du Bélarus.

Les entreprises brésiliennes du soja

Le chiffre d’affaires indiqué est celui de 2024, d’après le classement Agro100 de Forbes Brasil, sauf mention contraire.

Production, négoce et trituration

Recherche, semences, engrais et défensifs

Machines agricoles

Le marché des tracteurs et des moissonneuses reste dominé par les groupes étrangers qui produisent au Brésil : l’américain John Deere, CNH (Case IH, New Holland) et AGCO (Massey Ferguson, Valtra). L’ensemble du secteur des machines agricoles a réalisé 66,7 milliards de reais de ventes en 2025, selon l’Abimaq. Les constructeurs brésiliens tiennent toutefois des créneaux spécialisés.

Sources

IBGE, Produção Agrícola Municipal, tableau SIDRA 1612, surfaces plantées en soja par État, 1988-2024 ; The Brazilian Report, lettre sur l’expansion du soja (novembre 2026), d’après la Conab et l’IBGE ; Forbes Brasil, exportations de soja record en 2025 ; Forbes Brasil, le Brésil détient 73,6 % du marché chinois du soja ; Forbes Brasil, classement Agro100 2025 ; Forbes Brasil, le marché des machines agricoles ; AgFeed, Jacto ; World Food Prize, lauréats 2006 (Lobato, McClung et Paolinelli).

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À propos de l’auteur
John Mackenzie

John Mackenzie

Géopolitologue et grand reporter, John Mackenzie parcourt de nombreuses zones de guerre.