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Le 3 novembre 2026, la Banque centrale du Paraguay plaçait Ueno Bank, cinquième banque du pays, en procédure de résolution. Deux jours plus tard, le président Santiago Peña était emporté par la crise.
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Derrière la faillite d’une banque numérique, le Paraguay découvre les failles d’une supervision contestée et d’un pouvoir étroitement lié aux intérêts bancaires.
Au petit matin du 3 novembre 2026, la Banque centrale du Paraguay (BCP) a placé Ueno Bank en procédure de résolution après avoir constaté que son indice de solvabilité était tombé à moins de la moitié du seuil légal et qu’il fallait gérer de manière ordonnée la défaillance de l’entreprise. Deux jours plus tard, le président du pays, Santiago Peña, proposait sa démission sous la pression d’un Congrès qui venait d’engager sa destitution. Cependant, les parlementaires n’ont pas accepté ce départ volontaire et ont poursuivi la procédure. L’effondrement d’une banque numérique s’est ainsi transformé en crise politique nationale car près de trois millions de clients se sont retrouvés privés d’accès à leurs comptes tandis que quelque 800 à 850 millions de dollars de fonds publics se retrouvaient exposés.
Un tel choc n’est pas lié à l’effondrement généralisé du système bancaire paraguayen. En effet, il dévoile plutôt une faille située au croisement d’une expansion financière fulgurante, d’une supervision contestée et d’un pouvoir politique étroitement lié aux intérêts de la banque.
La vitrine investment grade se fissure
À première vue, le Paraguay avait peu de raisons de figurer au cœur d’une crise financière de cette ampleur. Ce pays sud-américain sans accès à l’océan s’était bâti, au fil de deux décennies, une réputation de discipline budgétaire, de croissance soutenue et de faible inflation. Après l’agence Moody’s, qui lui a accordé le statut investment grade (c’est-à-dire de nation sans risque de défaut majeur) en juillet 2024, Standard & Poor’s a par exemple franchi ce pas en décembre 2025. En juillet 2026, Moody’s maintenait même la note souveraine à Baa3, assortie d’une perspective stable. Dans tous les cas, les agences saluaient alors un cadre monétaire crédible et une dette publique relativement modérée.
Les indicateurs de croissance renforçaient cette image. Le produit intérieur brut (PIB) réel du Paraguay a de fait progressé de 6,6 % en 2025 et de 5,8 % sur un an au premier trimestre 2026. Le Fonds monétaire international (FMI) anticipait encore une hausse de 4,4 % pour l’ensemble de 2026 et l’inflation atteignait 2,1 % sur un an en juin (sous la cible des 3,5 % établie par la BCP). Quant à la dette publique, elle représentait 41,3 % du PIB en 2025, ce qui la plaçait parmi les plus bas niveaux d’Amérique latine et des Caraïbes. La solidité macroéconomique paraguayenne était donc réelle mais elle ne signifiait pas que les institutions de contrôle étaient à l’abri de conflits d’intérêts.
Ce constat est crucial pour comprendre la portée de la crise. L’économie paraguayenne dépend largement de quelques moteurs, à savoir le soja, la viande bovine et l’hydroélectricité (produite notamment par les barrages partagés avec le Brésil et l’Argentine) et demeure par conséquent exposée aux sécheresses et aux chocs climatiques. En outre, 62 % de la population active travaille dans l’économie informelle, ce qui limite la portée des protections sociales et la capacité de l’État à absorber les secousses. Le Paraguay peut donc afficher de bons résultats de croissance et des notes souveraines élevées tout en restant vulnérable à une défaillance de gouvernance dans un secteur financier en expansion.
Du statut de fintech à celui de cinquième acteur bancaire national
L’ascension de Ueno Bank illustre le versant spectaculaire de ladite expansion. Lancée en 2021 à partir d’activités financières préexistantes, l’entreprise s’est développée comme une banque numérique puis a absorbé son concurrent Visión Banco en 2024, ce qui lui a permis d’élargir son réseau et son portefeuille de clients. À la fin de 2025, elle était devenue la cinquième banque privée du pays par les dépôts (avec 8,9 % de part de marché) et par les crédits (avec 5,9 %). Elle comptait alors 2,7 millions de clients et, à la mi-2026, en annonçait même près de trois millions, soit environ 60 % de la population adulte paraguayenne.
La croissance de la firme reposait par ailleurs sur des capitaux et des emprunts internationaux. En mars 2026, Ueno a par exemple émis pour 350 millions de dollars d’obligations, soit la plus importante opération de ce type jamais réalisée par une banque paraguayenne. OTP Bank, groupe bancaire européen, était pour sa part entré au capital à la fin de 2025 avec un apport de 30 millions de dollars puis en a investi 17 millions supplémentaires en juin 2026. Ueno déclarait en outre avoir obtenu 814 millions de dollars auprès d’institutions financières, de fonds internationaux et des marchés mondiaux. De semblables engagements prouvent que la banque avait réussi à inspirer confiance bien au-delà du Paraguay.
Une telle confiance s’appuyait en partie sur les chiffres publiés par la banque elle-même. En septembre, Ueno disait disposer de 4,2 milliards de dollars d’actifs, de 2,8 milliards de dépôts, de 2,5 milliards de prêts et d’un ratio de capital réglementaire de 14,5 % (au-dessus du minimum légal de 12 %). Elle avançait également un taux de créances douteuses de 0,6 %. Toutefois, ces données n’avaient pas intégré diverses modifications exigées par la BCP lors de l’examen de la qualité de ses actifs et de ses opérations avec des sociétés liées. Or, lorsque le régulateur a corrigé les comptes de la firme, la marge de sécurité affichée s’est effondrée : l’indice de solvabilité est tombé sous la moitié du minimum légal. Ce contraste entre les comptes publiés et le diagnostic final constitue un des nœuds du scandale.
Une route circulaire pour 74 millions de dollars
Les premières alertes concernant Ueno Bank portaient sur les prêts consentis à des entreprises liées au groupe Vázquez (puissant conglomérat paraguayen), principal actionnaire de la banque. Un rapport technique de la BCP daté du 8 juin 2026 a ainsi relevé des crédits accordés sans garanties suffisantes, pour des montants jugés disproportionnés et avec une documentation déficiente. Un mémorandum signé le 10 juillet par Fernando Rivarola, alors responsable de la supervision, mettait en garde contre le transfert à Vinanzas S.A. (qui fait partie du groupe Vázquez) d’un portefeuille de prêts en souffrance puisque l’opération risquait selon lui de contourner le plafond légal des crédits aux sociétés. Ces alertes sont aujourd’hui au cœur des questions adressées au régulateur sur la manière dont il a surveillé la banque.
L’opération en question porte plus précisément sur une cession de crédits de 74,4 millions de dollars effectuée le 15 juin 2026 par Ueno au bénéfice de Vinanzas. Selon l’hypothèse retenue par le Ministère public paraguayen, l’acquéreur aurait financé son achat avec des ressources qui provenaient indirectement de Ueno elle-même, après que ces sommes ont circulé par plusieurs sociétés intermédiaires. Autrement dit, l’argent aurait servi à donner l’apparence d’une vente au comptant et d’un assainissement du bilan sans qu’un apport véritable de capitaux extérieurs ne vienne couvrir les pertes.
La crise est devenue irréversible à la fin du mois d’octobre. Des médias paraguayens ont alors rapporté que Ueno avait indiqué le 29 octobre ne pas pouvoir reconstituer environ 70 millions de dollars utilisés au titre de ses réserves obligatoires. Le 2 novembre, après examen et ajustements comptables, le conseil d’administration de la BCP a voté à l’unanimité l’ouverture d’une procédure de résolution. Annoncée avant l’aube le 3 novembre, cette procédure, prévue par la loi 2334/03, doit permettre de protéger les actifs et d’organiser le traitement des dépôts.
Un État exposé et un régulateur contesté
Il faut ajouter que Ueno n’était pas seulement la banque de millions de particuliers : elle gérait effectivement entre 800 et 850 millions de dollars de fonds publics. Environ 380 millions de dollars provenaient par exemple de l’Institut de prévision sociale (IPS), organisme paraguayen de sécurité sociale. La banque détenait également des fonds d’autres entités publiques et la Confédération sud-américaine de football (CONMEBOL) avait près de 14,3 millions de dollars placés chez elle. Un acteur financier devenu cinquième banque du pays concentrait par conséquent des sommes qui reliaient épargne privée, ressources publiques, retraites et flux d’une organisation régionale.
Ainsi donc, l’exposition de l’IPS à un défaut de Ueno a rapidement pris une dimension politique. L’opposition accuse aujourd’hui l’exécutif paraguayen d’avoir laissé la caisse de pensions dépasser les limites prudentielles applicables aux dépôts dans une seule banque. L’IPS a néanmoins assuré que les retraites et le treizième mois seraient payés aux bénéficiaires selon le calendrier prévu (précisant que les prestations seront financées par les cotisations des salariés et des employeurs, et non par les revenus de ses investissements bancaires). Environ 32 000 retraités recevaient leurs prestations sur un compte Ueno et l’IPS a engagé le transfert de leurs comptes vers d’autres établissements.
La question de la supervision s’est pour sa part concentrée sur la personne de Carlos Carvallo. Avant sa nomination à la tête de la BCP, en août 2023, il dirigeait de fait l’établissement financier qui allait devenir Ueno Bank. Son accession à un tel poste puis l’autorisation accordée à la banque de croître et d’absorber Visión Banco ont donc nourri des accusations de complaisance. Le 3 novembre, après la décision de résolution, le président du Paraguay, Santiago Peña, a demandé le départ de Carlos Carvallo, qui a quitté la présidence de la Banque centrale.
Le rôle de Santiago Peña est lui aussi au centre de plusieurs procédures. Économiste et ancien collaborateur du FMI, il avait été choisi en 2023 comme candidat du Parti Colorado, dont l’ancien président Horacio Cartes (2013-2018) demeure la principale figure. Or, Santiago Peña a été actionnaire du groupe qui contrôle Ueno jusqu’en mars 2025, date à laquelle il affirme avoir cédé ses parts. Il a ensuite nommé Carlos Carvallo à la tête de la BCP. Les députés lui reprochent par conséquent des conflits d’intérêts, une mauvaise protection des fonds publics et des défaillances institutionnelles. Quant au Parquet, il a ouvert trois enquêtes pénales sur la crise, dont certaines visent Santiago Peña, son vice-président et des responsables politiques passés ou présents.
Trois millions de comptes à l’arrêt
La conséquence la plus immédiate de la crise s’est manifestée par des files d’attente devant les agences de Ueno Bank. Près de trois millions de clients ont en effet perdu l’accès à leurs applications, cartes et comptes au moment où la banque a cessé ses opérations. Pour nombre d’entre eux, le compte bloqué servait à recevoir un salaire, régler un loyer ou effectuer les achats courants. Dans ce contexte, la BCP se veut rassurante, présente le dossier comme un cas isolé et affirme que les autres banques du système paraguayen restent solides.
Pour les clients touchés, la garantie ordinaire des dépôts couvre jusqu’à 75 salaires minimaux par déposant et par établissement, soit 228,3 millions de guaraníes. Selon des estimations préliminaires, ce plafond devrait couvrir intégralement environ 97 % des dépôts de Ueno. Pour accélérer les versements, le Congrès du Paraguay a adopté une loi d’urgence autorisant une avance pouvant atteindre 40 salaires minimaux (soit environ 121,8 millions de guaraníes).
Dans les faits, la première phase de remboursement a été plus restreinte que le plafond prévu par la loi. Le 5 novembre, la BCP a ainsi annoncé le paiement de ses créances aux clients dont les dépôts ne dépassaient pas 10 millions de guaraníes mais uniquement à condition qu’ils n’aient pas de dettes envers Ueno et possèdent un compte dans une autre banque ou une autre institution financière du pays. Les premiers versements ont de fait commencé dès le 5 novembre et la BCP a précisé le lendemain les modalités des tranches suivantes. Pour les soldes supérieurs au plafond garanti et pour les dépôts institutionnels, le recouvrement dépendra de l’inventaire des actifs, de leur transfert ou de leur vente puis de l’ordre de priorité des créanciers.
La justice a de son côté accéléré son action. Le Ministère public a effectivement ouvert des enquêtes sur les opérations financières et les responsabilités institutionnelles au cœur du dossier. Vingt-sept personnes ont été mises en cause dans le volet relatif aux opérations présumées irrégulières tandis que des mandats d’arrêt visent actuellement huit dirigeants ou cadres de la banque.
Santiago Peña offre sa tête mais le Sénat joue les prolongations
Autre conséquence de la situation : la chute de Ueno a fragilisé l’équilibre au sein du Parti Colorado, équilibre qui avait précisément permis à Santiago Peña de gouverner. Le 5 novembre, Horacio Cartes a retiré son soutien au président et la Chambre des députés a voté par 78 voix contre 0 pour engager la procédure de destitution du président et transmettre le dossier au Sénat, comme le prévoit la procédure. Isolé, Santiago Peña a annoncé sa démission dans une vidéo, invoquant la nécessité de maintenir la stabilité du pays et la paix sociale. Néanmoins, cette annonce n’a pas clos la crise car les élus n’ont pas accepté sa démission et le Sénat a choisi de poursuivre son procès politique.
C’est que cette bataille porte en réalité sur le statut dont Santiago Peña pourrait bénéficier en cas de départ négocié. La Constitution paraguayenne prévoit de fait qu’un ancien président devient sénateur à vie et les adversaires de Santiago Peña craignent que les protections parlementaires associées à cette fonction compliquent d’éventuelles poursuites pénales. Ils préfèrent donc qu’une destitution soit menée à son terme. Le 6 novembre, les sénateurs ont rejeté la demande de Santiago Peña de disposer de 72 heures supplémentaires pour répondre aux accusations dont il fait l’objet, alors qu’il disait avoir reçu son dossier accusatoire (environ 300 pages) quelques heures seulement avant l’audience. Plusieurs membres de son entourage (dont son ministre de l’Intérieur, son chef de cabinet et son conseiller juridique) ont démissionné dans la foulée.
Si Santiago Peña est effectivement destitué, le vice-président Pedro Alliana doit lui succéder jusqu’à la fin du mandat, prévue en août 2028.
Le coût de la crise dépasse les frontières
La faillite de Ueno a déjà affecté la perception du Paraguay sur les marchés. Son indicateur EMBI (qui mesure la prime de rendement demandée aux États émergents par rapport aux bons du Trésor américain) est ainsi passé de 115 points de base à la fin septembre à 143 le 5 novembre. Cette hausse marque de fait une défiance accrue mais le niveau paraguayen reste malgré tout parmi les plus faibles de la région.
La réputation du pays comme porte d’entrée stable vers les marchés sud-américains est elle aussi en jeu. Ueno avait en effet emprunté 350 millions de dollars sur les marchés internationaux et en avait reçu 47 millions supplémentaires de la part d’OTP Bank tout en administrant des centaines de millions de fonds publics. En somme, la question posée aux investisseurs n’est pas seulement de savoir si la banque pourra honorer ses obligations mais aussi comment un établissement en croissance rapide a pu présenter des indicateurs rassurants en dépit de telles irrégularités. Au moment où nous écrivons ces lignes, les agences de notation n’ont pas annoncé de déclassement souverain ; toutefois, la confiance à long terme dans le Paraguay dépendra de la transparence de l’enquête et de l’indépendance future du régulateur.
Les retombées sont aussi concrètes à l’échelle régionale. Les quelque 14,3 millions de dollars détenus par la CONMEBOL montrent que les dépôts chez Ueno concernaient une organisation continentale et non pas uniquement des épargnants paraguayens. En parallèle, la circulation des fonds publics et la question des pensions alimentent un débat plus large dans le Mercosur (organisation commerciale dont Asunción fait partie) : qui contrôle l’épargne collective et quelles garanties protègent les institutions qui déposent leurs ressources dans des banques privées ?
L’effondrement de Ueno Bank expose enfin les limites d’une lecture de la stabilité fondée principalement sur la croissance, l’inflation et la dette publique. Les résultats macroéconomiques du Paraguay demeurent remarquables à l’échelle continentale. Cependant, l’existence d’un cadre budgétaire sérieux ne suffit pas si les autorités chargées de protéger les déposants n’examinent pas à temps les concentrations de crédit, les liens capitalistiques et la qualité des actifs.
Le test à venir sera donc double pour le Paraguay. Sur le plan judiciaire, les enquêtes devront établir si les dirigeants privés et les responsables publics ont sciemment organisé ou couvert les opérations dénoncées. Sur le plan institutionnel, il faudra renforcer l’indépendance de la BCP, rendre les dépôts publics plus transparents et éviter que la croissance numérique d’une banque ne la soustraie aux règles applicables à tout établissement systémique.
En résumé, tant que les fonds restent immobilisés et que le procès politique de Santiago Peña se poursuit, le Paraguay ne peut se contenter de préserver sa note souveraine : il doit démontrer que la confiance des épargnants, des retraités et des investisseurs repose sur des contrôles effectifs et pas seulement sur une image de solidité.








