<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le déclin des néoconservateurs ?

4 octobre 2025

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Photo : Une fiole de mensonge qui a empoisonné les États-Unis.

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Le déclin des néoconservateurs ?

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Les néoconservateurs forment le courant intellectuel étasunien de droite qui a le plus fait parler de lui en Europe durant les années 2000. Jugé responsable des interventions en Irak et en Afghanistan et de leur bilan désastreux, devenu l’incarnation de l’impérialisme, il reste toutefois mal connu du grand public. Vingt ans plus tard, que reste-il de ce mouvement ?

Article paru dans le N59 Droite. La nouvelle internationale ?

Né en 1965 au sein de la revue The Public Interest, il est parvenu aux manettes sous la première administration Reagan à partir de 1980 et s’incarne dans des think tanks comme l’American Enterprise Institute et le Hudson Institute. L’essor du trumpisme et de son credo America First acterait leur déclin. Il a fini par se confondre avec le conservatisme classique à partir de l’ère Reagan, intégrant le credo « fusionniste », nom donné à la synthèse conservatrice née en 1955 de l’association des libertariens aux conservateurs sociétaux. La mutation actuelle de la droite américaine vers un mouvement illibéral, sceptique à l’égard de l’héritage des Lumières, nationaliste et opposée à l’immigration, semble rompre définitivement avec le néoconservatisme. Qu’en est-il vraiment ? Qui sont ces néoconservateurs ?

Une idée de New York

Ce courant de pensée est né en 1965 dans le cadre de deux revues intellectuelles new-yorkaises, The Public Interest et le mensuel juif Commentary. C’est en effet un courant d’intellectuels, il n’a jamais formé un mouvement de masse ni n’a possédé de militants de terrain. S’il est aujourd’hui principalement connu pour être synonyme de promotion musclée de la démocratie à l’étranger, son histoire commence toutefois dans les politiques domestiques. Celle-ci est bien connue. Des intellectuels de gauche, anciens trotskystes, sont passés progressivement dans le camp conservateur dans le contexte d’une critique de la New Left des campus, de la capacité d’action de l’État, de la liberté de pensée dans les universités et de la dénonciation d’une « crise d’autorité » en Amérique. Le plus emblématique était Irving Kristol, aux côtés notamment de Norman Podhoretz, ou Daniel Patrick Moynihan, célèbre pour son rapport de 1965 accusant les structures familiales afro-américaines de porter une responsabilité dans l’échec économique des Afro-Américains. Ils se sont rencontrés au City College of New York, un des rares établissements universitaires new-yorkais à ne pas discriminer les juifs. L’héritage principal de ce groupe du CCNY est un anticommunisme virulent, ainsi qu’un dégoût envers les libéraux qui sympathisaient avec le communisme sans voir le mal qu’il représentait. Si une bonne partie du groupe du CCNY était trotskyste, c’était pour dénoncer la brutalité et le cynisme du régime stalinien. Comme l’explique Francis Fukuyama dans son court essai D’où viennent les néo-conservateurs ?, le thème du danger des bonnes intentions poussées à l’extrême a longtemps sous-tendu leurs travaux. Au moment de la Seconde Guerre mondiale, la quasi-totalité du groupe du CCNY avait rompu avec le marxisme. Le virage vers la droite s’explique non seulement par les révélations progressives sur les exactions de la terreur stalinienne, mais en outre parce que les États-Unis capitalistes étaient intervenus contre l’Allemagne nazie. C’est l’exercice même d’une puissance américaine apparemment illimitée qui avait entraîné ce que tous considéraient comme une conclusion parfaitement morale à la Seconde Guerre mondiale. Cette idée ne les quittera pas.

Les trois âges du mouvement

L’historien Justin Vaïsse, dans son Histoire du néoconservatisme aux États-Unis, établit trois âges du néoconservatisme.

Le premier commencerait en 1965 et correspond à une réaction à l’évolution vers la gauche du libéralisme américain et à l’ingénierie sociale. La critique des programmes de « Grande Société » du président démocrate Lyndon Johnson (de grands programmes d’ingénierie sociale lancés en 1965 pour éradiquer la pauvreté et les inégalités) formulée par ces écrivains jeta les bases intellectuelles d’un passage à droite qui allait suivre dans la politique sociale jusqu’aux années 1990. Les limites de l’ingénierie sociale sont pour The Public Interest un thème fédérant les critiques de politique sociale. Les bonnes intentions en faveur de la justice sociale, faisaient-ils valoir, menaient souvent à des sociétés pires qu’auparavant, soit parce qu’ils requéraient des interventions massives de l’État perturbant les relations sociales organiques (par exemple, la mixité raciale obligatoire dans les écoles), soit parce qu’ils produisaient des conséquences imprévues (comme l’accroissement du nombre des familles monoparentales du fait du système de sécurité sociale). Il y a donc un lien direct entre la critique de la politique publique américaine et l’anticommunisme premier du groupe du CCNY : la crainte qu’un excès d’État conduise au totalitarisme.

Le deuxième âge débuterait en 1972, en réaction au candidat démocrate George McGovern, issu de l’aile libérale (au sens américain, c’est-à-dire progressiste) du parti, et dure jusqu’aux années 1990. Ils se retrouvent au sein de la Coalition for a Democratic Majority, un groupe de démocrates, mais aussi au sein du Committee on the Present Danger, groupe d’intérêt anticommuniste en politique étrangère. Au cours de cette période, les néoconservateurs basculent du centriste Jimmy Carter à l’intégration à l’administration Reagan. Critiquant le manque de fermeté du président démocrate Jimmy Carter face à l’URSS, mais aussi le respect de l’ONU, les néoconservateurs intégrèrent la première administration Reagan à partir de 1981. L’article de Jeane Kirkpatrick de 1979 dans la revue Commentary au sujet du soutien aux dictatures anticommunistes « Dictatorships and double standards » marque un tournant. Apprécié par Reagan, celui-ci voulut rencontrer l’auteure du papier fin février 1980. Richard V. Allen, qui devint NSA (conseiller à la sécurité nationale) de Reagan entre 1981 et 1982, se chargea de faire l’entremetteur. Dès le printemps 1980, Richard V. Allen a recruté 26 membres du CPD pour faire partie des 68 conseillers officiels de politique étrangère, nombre d’entre eux finirent placés dans l’administration Reagan. Richard Perle, notamment, fut l’assistant du secrétaire à la défense au sujet de la politique de sécurité internationale de 1981 à 1987, puis conseiller de George W. Bush à partir de 2001.

« Les républicains doivent repenser leur rapport à l’Amérique et au monde »

Le troisième âge des néoconservateurs débuterait au milieu des années 1990, dans un contexte de moment unipolaire américain après la chute du bloc soviétique en 1991. Tenus à l’écart par George H. W. Bush, une nouvelle génération reconstruisit le mouvement dans le cadre d’une nouvelle revue en 1995 intitulée The Weekly Standard lancée par Bill Kristol (fils d’Irving Kristol), qui lança aussi en 1997 le think tank Project for the New American Century avec Robert Kagan et Gary Schmitt. Ceux-ci ne se définissaient pas néoconservateurs, mais « néo-reaganiens », cherchant à raviver la politique extérieure affirmée des années Reagan, convaincues qu’elle est responsable de la chute du bloc soviétique. Toutefois, si leur centre d’intérêt géopolitique était l’URSS sous la guerre froide, la disparition du bloc soviétique et la guerre du Golfe ainsi que la montée de l’islamisme ont défini un nouveau thème de prédilection : le Moyen-Orient et la défense d’Israël.

Quatre grands principes

Francis Fukuyama a listé quatre de leurs grands principes. Le premier est la conviction inspirée du philosophe Leo Strauss que le caractère interne des régimes a de l’importance et que la politique étrangère doit refléter les valeurs les plus profondes des sociétés démocratiques libérales et l’idée que la nature du régime importe à son comportement extérieur. Le deuxième est la conviction que la puissance américaine a été et doit être utilisée à des fins morales, et que les États-Unis doivent rester engagés dans les affaires internationales. Le troisième est la défiance systématique à l’encontre des ambitieux projets d’ingénierie sociale, au cœur du néoconservatisme depuis sa naissance. Enfin, le dernier point est le scepticisme au sujet de la légitimité et de l’efficacité de la législation et des institutions internationales pour imposer la sécurité ou la justice. À cet égard, les néoconservateurs sont d’accord avec les réalistes pour affirmer que la loi internationale est trop faible pour imposer des règles et refréner les agressions, et ils sont extrêmement critiques envers les Nations unies.

D’un mouvement strictement cantonné aux sujets de politique domestique, il est devenu, à partir des années 1990, un mouvement traitant principalement d’enjeux liés à la projection de la puissance américaine pour façonner un ordre global démocratique. C’est à partir d’une stratégie militaire produite lorsque Dick Cheney était secrétaire à la défense avec Paul Wolfowitz comme numéro 3 du Pentagone que le mouvement a ainsi muté, tandis que les néoconservateurs de la première ère, Irving Kristol en tête, restaient rétifs à l’idée d’une exportation de la démocratie.

Le tournant de 2001

C’est la présidence de George W. Bush de 2001 à 2009, « divine surprise » pour les néoconservateurs, qui porte sur le devant de la scène jusqu’en Europe ce courant de pensée encore méconnu ici avec les interventions en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003 à la suite du 11-Septembre et la présence importante de membres de ce courant dans l’entourage de W. Bush. Cet apogée marque aussi le début de leur déclin. Après des années de guerre, leur influence décline durant la seconde moitié de la deuxième administration Bush entre 2006 et 2008. La démission du secrétaire à la défense Donald Rumsfeld en novembre 2006 marque le début de leur déclin, suivi de la chute de Scooter Libby, chef de cabinet du vice-président, et de la démission en 2006 du faucon John Bolton, nommé ambassadeur à l’ONU. De nouvelles tactiques plus pragmatiques et moins idéologiques, à l’écoute du terrain, furent alors essayées en Irak, incluant des chefs sunnites contre Al-Qaida. Ce fut aussi le retour en grâce de Condoleezza Rice, secrétaire d’État depuis 2004 et conseillère de Bush fils durant les années 1990, plus réalistes, posant de premiers pas en direction de la Corée du Nord et l’Iran sur le nucléaire. En 2008, leur déclin fut consommé avec l’élection de Barack Obama, président à deux reprises, prenant le contre-pied du néoconservatisme en politique étrangère avec son discours du Caire en 2009, posant un nouveau départ dans les relations de l’Amérique avec le Moyen-Orient et son « pivot vers l’Asie » qui prévoyait un rééquilibrage stratégique vers l’Asie-Pacifique.

Colin Powell tient une fiole à l’ONU

Une fiole de mensonge qui a empoisonné les États-Unis.

Et sous Trump ?

Quid du néoconservatisme dans la droite étasunienne actuelle ? Le Parti républicain et l’écosystème conservateur qui l’accompagne ont été profondément modifiés par l’arrivée de Donald J. Trump au pouvoir en 2016. Rompant idéologiquement tant avec son prédécesseur démocrate qu’avec la ligne néoconservatrice de l’ère Bush, il inaugura un nouveau rapport au monde fait de critique de la mondialisation néolibérale, de refus de l’interventionnisme en politique étrangère et de refus de l’immigration, qui était acceptée par les néoconservateurs. Dans un premier temps, l’incrédulité s’empara de la droite américaine. Allait-il ancrer sa révolution dans le temps ? Nous savons aujourd’hui que la réponse est affirmative. Donald Trump a même noyauté le Parti républicain en plaçant ses proches et sa famille à des postes clés, dans un esprit clanique inédit aux États-Unis, poussant vers la sortie les derniers néoconservateurs comme Liz Cheney. Passé l’attentisme des premiers temps, deux attitudes virent le jour face à la révolution trumpienne dans le camp conservateur : la résistance et la mise en conformité. Les derniers néoconservateurs formèrent ceux que l’on appelle les « Never Trumpers » avec la création en 2018 du site The Bulwark soutenu par Bill Kristol conçu avec les équipes de son Weekly Standard. Bill Kristol lança même en mai 2020 son Republican Accountability Project, rassemblant des républicains militant contre Trump pour la présidentielle de 2020 dans le cadre d’une vaste campagne publicitaire à 10 millions de dollars ciblant les Blancs diplômés des États clés. Mais ces initiatives sont plus des barouds d’honneur qu’une réelle influence décisive, même si elles ont pu faire pencher quelques électeurs indécis en faveur de Joseph Biden.

Personnalité politique en conférence de presse

The french néo-conservateur. La mise en scène est essentielle.

A contrario, des think tanks ont « théorisé à rebours » (selon l’expression de Maya Kandel, auteure d’Une première histoire du trumpisme) la révolution trumpienne : le Claremont Institute et la Heritage Foundation en particulier. Le Claremont, longtemps think tank mineur de Californie, fut formé en 1979 par des néoconservateurs non interventionnistes étudiants de Harry V. Jaffa. Il a décuplé son audience en défendant Donald J. Trump en septembre 2016 dans le cadre d’un éditorial de Michael Anton, « The Flight 93 Election », popularisé par le célèbre animateur radio Rush Limbaugh. En 2025, Michael Anton est devenu le directeur de la planification politique (Director of Policy Planning), poste clé des affaires étrangères au sein du département d’État américain. La Heritage Foundation de Kevin D. Roberts a rapidement fait sa mue trumpienne elle aussi, oubliant son reaganisme mâtiné de néoconservatisme et proposant au candidat Donald J. Trump en 2024 son Project 2025 illibéral, anti-immigration, prévoyant un renforcement de l’exécutif présidentiel et préparant et fournissant de nombreux membres de l’administration américaine actuelle. L’America First Policy Institute est un autre think tank trumpiste créé en 2021 pour préparer un retour au pouvoir de Trump, avec en son sein d’anciens de la première administration. Il a fait concurrence à la Heritage Foundation, développant son propre projet de gouvernement et plaçant ses membres, notamment dans l’équipe de transition à l’automne 2024, triant les CV pour garnir la nouvelle administration Trump. Russell Vought, un des rédacteurs du Project 2025 et directeurs de la plateforme républicaine de 2024 (le programme de campagne du parti), a été nommé à la tête de l’Office of Management and Budget, poste clé de l’exécutif présidentiel.

Comme l’explique Julian Blum dans une note de l’IFRI sur les think tanks américains sous Trump II, les think tanks néoconservateurs classiques, comme l’American Enterprise Institute, le Hudson Institute et l’Atlantic Council sont marginalisés aujourd’hui malgré leur tentative de rapprochement lors de la campagne de 2024. La nomination du faucon Mike Waltz en tant que NSA (conseiller à la sécurité nationale) a été la seule concession de la nouvelle administration Trump à ce mouvement, mais l’affaire de la conversation confidentielle Signal infiltrée par un journaliste l’a fragilisé et l’a conduit rapidement à la démission. Ce sont les « restrainers », partisans d’une retenue dans la politique étrangère, qui ont aujourd’hui le vent en poupe dans les secrétariats de Trump II. Surtout, c’est la Chine qui est considérée comme l’ennemi principal. L’interventionnisme en politique étrangère américaine est focalisé désormais sur la Chine dans le cadre classique d’une rivalité entre grandes puissances, sans l’enrobage idéologique néoconservateur. Marco Rubio, secrétaire d’État actuel, est plus un nationaliste agressif et chrétien pro-Israël qu’un néoconservateur, notamment en politique intérieure où il est partisan de la doctrine sociale de l’Église. Toutefois, Julian Blum nuance cette idée d’un décès du néoconservatisme, arguant que des élus au Congrès restent en contact avec le Hudson Institute par exemple, tandis que des médias conservateurs comme Fox News et la National Review maintiennent des voix néoconservatrices en leur sein.

En conclusion, nous pouvons résumer que le déclin du néoconservatisme est amorcé depuis la fin de l’administration Bush II, et finit relégué aux marges des cercles de pouvoir de la droite américaine actuelle tenus par les trumpistes tout en survivant dans des think tanks historiques de l’establishment washingtonien. Discrédité moralement par le bilan des guerres américaines au Moyen-Orient, il est devenu le repoussoir de la droite américaine actuelle. Donald Trump le vilipendait encore nommément lors de son discours historique de Riyad le 13 mai 2025 au forum d’investissement américano-saoudien. Dans ce discours s’inscrivant dans la lignée du discours du Caire d’Obama en 2009, il a attaqué les « neocons » et « nation-builders » qui ont échoué à développer Kaboul ou Bagdad malgré des sommes colossales engagées tout en vantant l’esprit d’entreprise de ses partenaires arabes et annonçant une volonté de dialoguer avec l’Iran pour parvenir à un accord sur le nucléaire, revenant ainsi sur sa décision de quitter l’accord en 2018.

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Gabriel Solans

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