Longtemps porteur d’un espoir étatique, le projet kurde en Syrie s’est heurté au retour brutal des contraintes géopolitiques régionales. Entre désengagement occidental, pressions turques et réalignement de Damas, l’expérience du Rojava marque moins un échec conjoncturel qu’un moment de lucidité stratégique, révélant l’émergence fragile d’une conscience kurde transfrontalière sans traduction institutionnelle.
La question kurde demeure l’un des défis les plus persistants à l’ordre westphalien au Moyen-Orient. Fragmenté entre quatre États, le peuple kurde a longtemps pensé son avenir à travers l’horizon de l’État-nation, or comme le rappelle Henry Kissinger, « l’ordre international repose moins sur la justice que sur une perception partagée de la légitimité ». Or, le projet étatique kurde n’a jamais bénéficié de cette perception. En revanche, les Kurdes ont progressivement acquis une légitimité fonctionnelle, née de leur capacité à administrer et à combattre. L’expérience syrienne a constitué le test de cette hypothèse : une légitimité fonctionnelle peut-elle se substituer à une légitimité westphalienne ? La réponse est sans ambiguïté : non. La fonctionnalité confère une utilité temporaire, jamais une pérennité institutionnelle.
Pendant une décennie, l’expérience kurde syrienne s’est construite dans une dissociation assumée vis-à-vis du Kurdistan régional d’Irak. Les cadres du Nord-Est syrien considéraient le modèle du Gouvernement Régional du Kurdistan (KRG) comme une impasse stratégique, trop dépendant de compromis avec Ankara et Bagdad. Cette distance structurait une vision fondée sur la conviction que la centralité militaire acquise contre l’État islamique permettrait de s’affranchir des contraintes géopolitiques régionales. La séquence 2024-2026 met brutalement fin à cette illusion, car, sous la pression de Damas, des puissances régionales et du désengagement occidental, les Kurdes de Syrie découvrent que la légitimité militaire ne se convertit pas en reconnaissance politique. Nechirvan Barzani déclarait déjà le 22 janvier 2025 : « Sans légitimité étatique reconnue, sans garanties internationales formelles, toute autonomie reste révocable. Le Moyen-Orient ne pardonne pas l’isolement ». Ce basculement intervient lorsque les marges de manœuvre se sont déjà réduites, les opportunités politiques qui existaient entre 2016 et 2019 (fenêtre durant laquelle un compromis avec Damas aurait pu être négocié en position de force) n’ont pas été saisies. La crise, ainsi, marque moins un échec conjoncturel qu’un retour tardif au réalisme.
La défaite comme révélateur transfrontalier
L’effacement progressif de l’autonomie syrienne agit comme un traumatisme stratégique partagé. Il révèle que même une autonomie fonctionnelle, jugée indispensable par les puissances occidentales, peut être dissoute une fois l’équilibre stratégique modifié. C’est dans cette défaite que se cristallise une conscience kurde transfrontalière inédite. Elle se manifeste empiriquement le 18 janvier 2025 dernier, où les Barzani reçoivent à Erbil une délégation des FDS, rupture majeure après des années de distance prudente. Le communiqué commun affirme que « la question kurde transcende les frontières étatiques ». Le 25 janvier 2025, plus de 50 000 Kurdes manifestent simultanément à Berlin, Paris, Stockholm et Bruxelles, incluant des délégations irakiennes, iraniennes et turques. Toutefois, cette conscience ne se traduit ni par une institution commune ni par une stratégie coordonnée, elle constitue davantage un moment cognitif qu’une transformation structurelle.
Les fractures intra-kurdes et la contrainte turque
Affirmer l’émergence d’une conscience transfrontalière ne signifie nullement que les divisions kurdes ont disparu. Ces rivalités ne sont pas seulement idéologiques, elles sont géostratégiques. En particulier, la Turquie constitue la variable structurante de toute géopolitique kurde. Sa doctrine post-2015 repose sur un principe : empêcher toute continuité territoriale kurde de la Méditerranée à l’Iran. La chute d’Assad a été perçue à Ankara comme une fenêtre stratégique pour liquider le Rojava, l’offensive visait à fragmenter le territoire kurde syrien en poches isolées, stratégie de balkanisation visant à empêcher toute consolidation future. Le précédent du référendum de 2017 illustre les limites du possible kurde. Malgré un « oui » à 92,7 %, le référendum d’indépendance a provoqué une réaction régionale coordonnée : en deux semaines, le KRG a perdu 40 % de son territoire et 50 % de ses revenus. Cette défaite explique la prudence extrême actuelle. Paradoxalement, la Turquie assume le rôle de gardien de l’ordre westphalien contre toute recomposition transnationale kurde : elle défend l’intégrité territoriale syrienne, irakienne et turque. Cette cohérence stratégique fait d’Ankara l’acteur le plus déterminé à empêcher toute évolution du statut kurde et tant que cette configuration persiste, la conscience transfrontalière kurde restera limitée au symbolique et au mémoriel. Elle ne pourra se traduire en coordination institutionnelle.
Du contre-modèle à la référence tardive
Longtemps, le Kurdistan irakien a été perçu par les Kurdes de Syrie comme un rival politique, son pragmatisme était interprété comme un renoncement. La crise actuelle inverse cette lecture. Le KRG apparaît désormais comme une autonomie stabilisée non par la victoire, mais par l’acceptation précoce des contraintes. Comme le soulignait Raymond Aron, « la politique internationale est le domaine du tragique », car elle impose des choix imparfaits. Le KRG a fait ces choix tôt (reconnaissance de la souveraineté irakienne, coopération avec Bagdad, compromis avec Ankara) là où le Rojava a misé sur l’exceptionnel. Cette réévaluation ne signifie pas admiration, mais reconnaissance d’une efficacité institutionnelle, car, malgré ses crises, le KRG persiste enchâssé dans la Constitution irakienne de 2005, mais avec des revenus, institutionnalisés avec un Parlement, une présidence et une force armée. Ce virage est réel dans les discours, mais il intervient alors que les leviers politiques sont déjà neutralisés.
La conscience avant l’institution
Ce moment kurde n’est ni révolutionnaire ni sécessionniste. Il marque le passage d’une phase d’expansion à une phase de lucidité stratégique. Cette conscience se structure autour de trois acquis partagés : l’expérience du possible (entre 2012 et 2024, le Rojava a démontré qu’une autonomie kurde en Syrie était possible, créant un référent symbolique mobilisable), la conscience de la vulnérabilité (la légitimité fonctionnelle ne suffit pas face à la reconstitution de l’ordre régional), l’impératif de coordination (pour la première fois, les élites kurdes reconnaissent publiquement que leur fragmentation constitue une faiblesse structurelle). Kissinger notait que la stabilité internationale résulte rarement de la victoire totale, mais d’un équilibre jugé préférable à l’incertitude. Les Kurdes entrent aujourd’hui dans cette logique d’équilibre contraint, non par choix, mais par nécessité.
Conclusion : le désenchantement stratégique
La Syrie n’a pas été le moment de l’État kurde, mais celui du désenchantement stratégique. En surestimant la convertibilité de leur centralité militaire en reconnaissance politique, les Kurdes de Syrie ont différé le temps du compromis. Cette erreur n’annule pas l’émergence d’une conscience kurde transfrontalière, elle en constitue le moteur. Le fait kurde sort affaibli institutionnellement, mais renforcé sur le plan cognitif. Mais l’histoire kurde enseigne que les projets écrasés ne disparaissent jamais complètement. Le Rojava, comme avant lui les républiques de Mahabad (1946) et d’Ararat (1927-1930), devient moins un précédent institutionnel qu’un répertoire idéologique mobilisable. L’échec du Rojava clôt un cycle. Il ouvre paradoxalement une séquence nouvelle : celle où les Kurdes pensent leur destin non plus territoire par territoire, mais comme fait transfrontalier. Cette conscience, même limitée, constitue peut-être l’acquis le plus durable de la décennie 2012-2026. Dans un Moyen-Orient qui se referme, elle pourrait devenir la ressource la plus précieuse pour habiter les prochaines failles de l’ordre régional.












