Le mouvement mondial de la Gen Z : feu de paille ou printemps du « Sud Global » ?

17 mars 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : October 14, 2025, Antananarivo, Analamanga, Madagascar: (Credit Image: © iAko Randrianarivelo/ZUMA Press Wire)/20251014_zip_r268_005/ZEUS/2510141957

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Le mouvement mondial de la Gen Z : feu de paille ou printemps du « Sud Global » ?

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  • En 2025, une jeunesse exaspérée a pris la rue au Togo, au Népal, à Madagascar et au Maroc, exigeant une meilleure gouvernance et bousculant des pouvoirs établis.

  • Au Bangladesh, les élections de février 2026 ont mis fin à l’ère Sheikh Hasina, portées en partie par la mobilisation estudiantine ; au Népal, la pression populaire a contraint le Premier ministre à la démission.

  • Mais la fraîcheur de ces mouvements est aussi leur faiblesse : faute de structuration politique, la Gen Z risque de laisser d’autres acteurs — armées, élites — capter les fruits de sa mobilisation.

Alors qu’il est de bon ton, en Occident, de se plaindre des générations actuelles, incultes, fainéantes, obsédées par TikTok, ce fléau qui abrutit les jeunes, dans le reste du monde, la Gen Z se mobilise, notamment par le biais des réseaux sociaux. On l’a vu en 2025, au Togo, au Népal, à Madagascar ou encore au Maroc : une jeunesse exaspérée par un avenir de plus en plus sombre y a pris les rues pour exiger une meilleure gouvernance.

Renverser la table

Au Népal, c’est la décision du gouvernement, en septembre 2025, de bloquer 26 plateformes de réseaux sociaux — Facebook, Instagram, WhatsApp, X, YouTube… —, qui fut le déclencheur de la vindicte populaire. Des manifestations qui donnèrent lieu à des scènes incroyables d’attaques des bâtiments gouvernementaux, dont le Parlement ou la Cour suprême, et qui ont vu le ministre des Finances et vice-Premier ministre, Bishnu Prasad Paudel, être poursuivi dans les rues de Katmandou et presque lynché par la foule.

Si la répression a fait plusieurs dizaines de morts, la pression populaire aura quant à elle forcé le Premier ministre, KP Sharma Oli, à démissionner, enclenchant un processus de nouvelles élections législatives, dont la campagne électorale a déjà commencé, avec près de 3 400 candidats présentés, dont un tiers a moins de quarante ans — incluant un ancien rappeur, Balendra Shah, 35 ans. Si ce dernier est aussi ingénieur et ancien maire de Katmandou, donc pas un novice en politique, il est néanmoins le reflet d’une jeune génération prête à changer les choses. Preuves en sont ses thèmes de campagne : lutte contre la corruption et changement du système politique traditionnel, considéré comme sclérosé et peu digne de confiance par la jeune génération.

« La fraîcheur de la Gen Z est aussi sa faiblesse : la jeunesse a tout intérêt à se structurer politiquement si elle compte récolter les fruits de sa mobilisation. »

Au Bangladesh, après deux ans de contestation, c’est avec les élections nationales de février 2026 que la Gen Z a apporté son grain de sel, mettant fin au mandat de Sheikh Hasina, 78 ans, au pouvoir de 1996 à 2001, puis de 2009 à 2024 — soit, pour cette jeune génération avide de changement, plus ou moins toute leur vie. Très écouté, le mouvement étudiant a participé à la mise à l’écart du parti de la Première ministre sortante, l’Awami League. Les élections, avec un taux de participation de 59 % — bien supérieur à celui de 2024 —, furent accompagnées d’un référendum constitutionnel portant sur des réformes politiques et remportées par le BNP, le Bangladesh Nationalist Party, désignant Tarique Rahman comme Premier ministre, de retour après plusieurs années d’exil. Si la tenue de nouvelles élections a été une victoire de la Gen Z, les partis qui la représentaient, dont le NCP (National Citizen Party), ont quant à eux obtenu des résultats modestes.

De la spontanéité… à la naïveté

Ce qui caractérise ces mouvements de jeunesse, outre leur spontanéité organique, est la réaction du pouvoir face à eux : au Maroc, par exemple, une militante du mouvement « Gen Z 212 France », Wissal Oubaha, a été interpellée pour avoir incité, via les réseaux sociaux, à participer à des manifestations non autorisées, dans le cadre d’une répression accrue face à des mouvements en ligne considérés comme pouvant déstabiliser le gouvernement.

Mais si le pouvoir peut réagir de façon frontale, la réponse peut être plus pernicieuse, comme on le voit à Madagascar. Après une mobilisation à la fois numérique et physique de la jeune génération, dans un contexte social explosif — coupures d’eau, d’électricité, inflation, chômage des jeunes —, le président Andry Rajoelina a été déposé par l’armée, qui assure aujourd’hui la « transition » sous la conduite du colonel Randrianirina. Tout en mettant à l’écart les jeunes des décisions concrètes, qui furent pourtant l’étincelle et l’impulsion de cette contestation. L’armée semble en effet capter et consolider son assise, au risque de transformer le pays en junte à l’agenda très orienté. Car si le mouvement contestataire a été officiellement inclus au Comité national de pilotage (CNP), dont la composition est censée être inclusive — représentants de la société civile, des partis et de la jeunesse —, son influence semble fortement limitée.

Un projet d’usine de production d’armes cristallise par exemple les inquiétudes : alors que le pays est toujours en proie aux crises qui ont provoqué le sursaut populaire, cette dépense militaire paraît très éloignée des préoccupations populaires et fait craindre une militarisation du pays sous l’impulsion du colonel Randrianirina, faisant écho à l’instabilité politique de nombreux pays africains marqués par une recentralisation militaire du pouvoir. Les contours restent flous entre stabilisation et prise de pouvoir indirecte ; le mouvement se retrouve dans une position plus consultative que décisionnelle.

Cela s’explique aisément : ce qui fait la force de la Gen Z, sa fraîcheur, est aussi sa faiblesse. La fraîcheur peut vite se transformer en naïveté, et la jeunesse a tout intérêt à se structurer politiquement si elle compte récolter les fruits de sa mobilisation. Il est toujours plus difficile de l’emporter face à des acteurs déjà implantés et organisés, tels que l’armée, les élites politiques et financières. L’Histoire ne manque pas d’exemples à ce sujet. Il n’en demeure pas moins qu’on doit être attentif — et admiratif — d’une génération qui refuse de retomber dans les travers de gouvernance, et donc de développement, de ce que l’on appelle le « Sud Global ».

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À propos de l’auteur
Yannick Campo

Yannick Campo

Journaliste au Petit Bastiais