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Le sort d’Alep sera-t-il celui de Darayya ?

Le sort d’Alep sera-t-il celui de Darayya ?

Agnès Richieri

Agnès Richieri

Journaliste spécialiste du Moyen-Orient et de la région des Grands Lacs, Agnès Richieri est titulaire d’un Master en Affaires internationales de l’IEP de Paris et d’un Master Grands Reportages à l’Institut Européen du Journalisme. Passionnée de géopolitique et de photographie, elle a été la correspondante du journal La Croix en Egypte et au Kurdistan irakien avant de couvrir à partir de 2015 la crise présidentielle au Burundi. En parallèle, elle a continué sa formation en arabe auprès de l’INALCO. Elle collabore régulièrement avec le journal La Croix et la revue Alternatives Internationales.
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De ses voyages, Agnès Richieri, diplômée de Sciences-Po et de l’Institut Européen de Journalisme, rapporte des images, des témoignages, des entretiens, des événements qu’elle présente tantôt sous la forme tantôt d’articles, tantôt d’entretiens, tantôt encore de photographies. Au gré de son humeur et des opportunités. De ces choses vues et de ces paroles entendues, elle tire des analyses personnelles qu’elle fait partager aux lecteurs du site Conflits, au rythme d’une intervention originale chaque mois. Voir et écouter sans a-priori, n’est-ce pas la première étape de toute réflexion ?

Photo : Légende : deux miliciens pro-gouvernementaux patrouillent dans les ruines de Darayya. Mais y-a-t-il encore quelque chose à surveiller. © Agnès Richieri

Quartier après quartier, la ville de Darayya, située à une dizaine de kilomètres au sud de Damas, n’est que ruines. Les immeubles et lieux de culte affichent tous des structures ébranlées, les parcs municipaux et cimetières sont défigurés et dépecés de leurs matériaux de valeur. Des tunnels creusés entre les habitations ont éventré le système d’évacuation des eaux et l’électricité ne fonctionne plus dans la majorité des quartiers depuis déjà plusieurs années. Une chose est sûre : cette ancienne ville rebelle n’est plus habitable.

Le cimetière chrétien n’a pas moins souffert que le reste de la ville. © Agnès Richieri

Le cimetière chrétien n’a pas moins souffert que le reste de la ville. © Agnès Richieri

Autrefois renommée pour ses menuiseries, cette cité à majorité sunnite accueillait les damascènes aisés qui venaient compléter leur trousseau de mariage. Aujourd’hui, des énormes tas de ferrailles parsèment les axes de la ville. Partout des ouvriers s’activent autour de bennes destinées à alimenter les usines sidérurgiques du géant de l’industrie syrienne, Mohammed Hamcho. La reconstruction n’est donc pas à l’ordre du jour et la démolition de ces immeubles dévastés apparaît presque comme la meilleure option.

La chute de Darayya

Évacuée en septembre dernier dans le cadre d’une trêve signée entre le gouvernement syrien et les rebelles, Darayya était un bastion symbolique de l’opposition armée depuis le début de la guerre en 2012. Ses combattants, majoritairement issus de l’Armée syrienne libre, ont cherché à en faire un exemple d’administration alternative au gouvernement syrien. Leur conseil local, qui s’est toujours présenté comme épargné par la tentation djihadiste qui a pris le dessus dans de nombreux groupes d’opposition, fut d’ailleurs très médiatisé en France suite à une lettre écrite au président François Hollande en juillet dernier tandis que le siège s’alourdissait et que les combats faisaient rage.

L’évacuation de la ville négociée lors de la récente trêve a finalement permis à 400 combattants de rejoindre la province d’Idlib avec leurs armes au début du mois de septembre tandis que ceux qui souhaitaient se démobiliser ainsi que leurs proches ont d’abord rejoint la ville voisine de Mouadamiyyeh encore dans l’opposition. Ils ont ensuite été exfiltrés par le croissant rouge vers le camp de Hrajela situé au sud-est de Darayya. «Les déplacés des villes libérées ne restent pas à Hrajela, explique la gouverneur de cette province. Seuls 1 300 personnes sont hébergées à temps plein dans le camp. Sinon, ils sont accueillis, soignés et hébergés pour 72 heures avant de s’installer ailleurs auprès de leurs proches ou autour du camp à Hrajela en louant un appartement. » Une centaine de combattants de Darayya a déjà été démobilisée à travers cette procédure qui permet au gouvernement syrien d’effectuer un contrôle efficace des anciens rebelles et de leurs soutiens civils. Pas de stratégie d’hébergement donc dans ce camp mais plutôt celle d’un filtre qui permet d’enregistrer des populations amenées à se déplacer à nouveau. L’augmentation de la capacité d’accueil du camp qui passera en novembre prochain de 3 000 à 7 200 personnes atteste aussi d’une anticipation de la croissance du nombre de Syriens qui seront concernés par ces trêves. Et de fait, des accords similaires ont été réalisés dans le quartier d’Al Waer à Homs en septembre et plus récemment à Qudsayah, une autre ville au nord du Rif damascène.

L’épineuse question de l’équilibre démographique du pays

Soucieux de la répartition démographique du territoire syrien, le représentant spécial des Nations Unies Staffan de Mistura s’est inquiété des déplacements de population provoqués par ces règlements qui vident systématiquement les villes rebelles rendues inhabitables après de durs combats. « Doit-on ignorer le fait qu’il y a en ce moment une stratégie en place pour régler la situation à Darayya, Al Waer et Moadamiyeh sur le même modèle ? », a-t-il commenté. Les rebelles sont ainsi peu à peu retranchés dans des poches rurales autour de Hama et Idlib tandis que le gouvernement sécurise les grandes villes et leurs environs. Cette stratégie de clarification du front permettra ensuite de venir à bout du dernier noyau dur de combattants, très certainement après la bataille d’Alep.

Pour certains observateurs, cette stratégie n’est qu’une manière pour Damas de modifier la répartition religieuse ou ethnique de la population sur son territoire en sa faveur. Très schématiquement, les sunnites seraient transférés vers le nord du pays tandis que l’axe Damas-Homs-Tartous resterait alaouite et chrétien. Si cette théorie est tentante sur le papier, il est pourtant difficile de comprendre l’intérêt pour le gouvernement de Bachar el Assad de donner une réalité physique et démographique à un éclatement de son territoire alors qu’il s’oppose toujours à une fédéralisation de la Syrie sur des lignes ethnico-religieuses (sunnites, chiites et alaouites, chrétiens, druzes et kurdes), et ce malgré la pression russe. Sans parler du Sud du pays, autre zone fortement sunnite située à la frontière jordanienne où peu de déplacements de population vers le Nord ont été observés.

La Turquie, terre de refuge des rebelles sunnites syriens ?

Ainsi, il est probable que d’autres acteurs régionaux exploitent ces mouvements de population à leur avantage comme l’explique le Dr. Elian Mousad, opposant politique à la tête du groupe de Humeymim. « Depuis 5 mois, l’armée turque bombarde activement les villages kurdes à l’est de son territoire, dans l’ancienne Cilicie syrienne abandonnée par la France à la Turquie en 1922 lors du traité de Lausanne. 35 000 kurdes turcs ont ainsi déjà quitté la Turquie pour Qamishli de l’autre côté de la frontière. Afin de régler la question kurde sur son territoire, Erdogan souhaite installer en parallèle des sunnites et turcomans syriens dans ces régions turques mais aussi en Syrie entre Jarablous et Afrin où son armée est aujourd’hui présente, afin de former un tampon à sa frontière et éviter une unité territoriale entre les deux morceaux kurdes que sont la Rojava et le canton d’Afrin. »

En mai dernier, certaines brigades de combattants islamistes, venues de Homs et de Qusayr suite à la signature d’une trêve, ont ainsi été poussées par le gouvernement turc à venir dans ses propres régions kurdes. Celles-ci décidèrent finalement de rester en Syrie pour s’installer à Ain Dara, au sud du canton d’Afrin, contre la volonté turque. Aussi, lorsque les kurdes syriens attaquèrent ensuite le village en juin, les brigades d’Ahrar el Cham et du Jabhat al Nosra basés dans la région mais par ailleurs financées en partie par le gouvernement turc, n’intervinrent pas pour sauver leurs « alliés » d’Ain Dara. « Le gouvernement turc a voulu faire d’Ain Dara un exemple pour les autres brigades qui quittent leur zone de combat après la signature d’une trêve avec le gouvernement syrien », analyse le Dr. Mourad.

L’option turque pourrait néanmoins s’avérer utile pour le gouvernement syrien, surtout lorsqu’il s’agit du sort des combattants non syriens qui ont rejoint les rangs de l’opposition armée. Un journaliste syrien proche du Hezbollah témoigne ainsi des difficultés qui entourent les négociations à Mouadamiyeh, la ville voisine de Darayya au Sud de Damas : « Les combattants toujours retranchés à Mouadamiyeh sont majoritairement des djihadistes d’Ahrar el Cham qui refusent de rendre les armes et une partie d’entre eux sont étrangers. Des négociations sont donc en cours pour effectuer un transfert similaire à celui de Darayya vers la région d’Idlib. Mais suite à ses difficultés sur le front de Hama, le gouvernement syrien refuse désormais cette option puisque ces hommes viennent grossir le contingent contre lequel il se bat là-bas. Le gouvernement syrien propose aujourd’hui un transfert direct de ces combattants, en partie étrangers, vers la Turquie », commente-il.

Tandis que la trêve d’Alep survit péniblement, l’avenir de ses habitants comme de ses combattants reste flou. Le niveau de destruction de la ville, tout comme sa proximité avec la frontière turque où se sont déjà réfugiés près de 2.5 millions de Syriens ainsi que l’engagement sur le sol syrien de l’armée turque, semblent indiquer que le sort d’Alep ne sera guère différent de celui de Darayya. La mise en place d’une zone tampon sunnite tant souhaitée par Erdogan constitue un levier de poids au cœur des négociations internationales pour régler la situation à Alep.

Sans prédire un éclatement territorial de la Syrie de demain, la modification de la répartition ethnique à la frontière turque semble en bonne voie.

Agnès Richieri