<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les british series, le nouveau soft power du Royaume-Uni

23 septembre 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Steven Knight avec les acteurs lors du lancement presse de Rambert Dance dans Peaky Blinders : The Redemption of Thomas Shelby Crédits : Graham Stone/Shutterstock
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Les british series, le nouveau soft power du Royaume-Uni

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Downton Abbey, The Crown, Peaky BlindersAutant de séries historiques qui concurrencent loyalement la production hollywoodienne depuis quelques décennies, pour un public friand du so british et du costum drama, et qui remettent à l’honneur l’histoire de la puissance de l’île d’outre-Manche.

Depuis plusieurs années, il semble que les Anglais se soient réapproprié brillamment les séries d’histoire et de guerres, pour le grand bonheur d’une audience avide d’intrigues de cour, de gangsters dandies, d’upper class, d’upstairs et de downstairs… La production britannique a largement dépassé ces attentes, avec l’essor de plus en plus éclatant d’aventures télévisées nous révélant les secrets croustillants du xxe siècle anglo-saxon. Des séries unanimement saluées par la critique dès leur sortie, et de surcroît reconnues pour leur impeccable qualité cinématographique et artistique. Du somptueux château des Crawley, embusqué dans la campagne du Yorkshire, aux sombres rues des quartiers populaires où flânent les Shelby, en passant par les corridors sans fin de Buckingham Palace, tous les décors sont admirablement servis par une mise en scène raffinée et soignée, et un parfait jeu d’acteur. À cela s’ajoutent les bandes originales, que les fans reconnaissent dès la première note, et qui transportent le public dans un autre univers durant les cinquante minutes d’un épisode. Désormais, les séries sur l’histoire de l’Angleterre sont devenues un genre à part entière.

Le lifestyle et le period drama réunis derrière les caméras

Ces séries à succès ont en commun d’exacerber le style so british qui leur confère une atmosphère si particulière. On rêve alors de vivre comme un Anglais du xxe siècle… Autrement, d’où viendrait l’aura concédée au héros des Peaky Blinders, le cynique Thomas Shelby, incarné par le brillant Cillian Murphy ? Son immense popularité lui vient sans conteste de son esthétique soignée : cigare, gapette, costume irréprochable, sourire glacial, voilà un truand séduisant. Et tout comme Elizabeth II, « la reine de l’image », l’apparence des protagonistes de Downton Abbey est étudiée jusque dans les moindres détails, des femmes aux hommes, des domestiques aux aristocrates. Le genre du costum drama est mis à l’honneur. Ainsi, de nombreuses scènes dans la série sont consacrées à l’habillage et au maquillage des demoiselles Crawley, ou bien à la recherche des boutons de manchette et des smokings de lord Grantham. Et sans jamais s’ennuyer. Cet engouement pour la « briticité » permet aux réalisateurs de se concentrer sur la vie quotidienne des personnages, sans nécessiter des aventures épiques ou guerrières qui occulteraient ce que le public recherche, c’est-à-dire de quoi rêver pendant quelques heures.

Par son sens du spectacle, l’Angleterre s’impose alors de plus en plus comme une référence : dites « style Downton Abbey ou Peaky Blinders », on sait de quoi l’on parle. L’île des Windsor diffuse efficacement sa culture et son art de vivre, qui font l’objet de nombreuses imitations dans les soirées à thème. Cette sérénité « à l’anglaise » se distingue du too fast des Américains. Les intrigues ne sont jamais trop compliquées, servies par le visuel des décors et des costumes qui subliment l’identité du pays, ainsi que l’humour british pince-sans-rire, dont Violet Crawley est sans aucun doute la meilleure incarnation.

La révélation des secrets du xxe siècle britannique

Ces séries nous peignent un autre univers, certes, mais un univers pas si étranger ni si ancien que cela. Elles concernent, chacune à leur manière, un aspect du dernier siècle, une époque où l’Angleterre était au faîte de sa puissance en Europe, industrielle, politique, économique, sociale, mais où le déclin d’une monarchie qui tient bon se faisait déjà sentir. Pourquoi une telle fascination et une telle obsession pour la période des années Thatcher, qui occupe à elle seule presque toute une saison de The Crown ? Cette attirance pour la Dame de fer constitue en effet un tournant incontestable dans l’histoire de l’après-guerre. Et la personnalité de la huitième Première ministre de la reine continue d’envoûter. Oui, le Royaume-Uni a compté de grands personnages parmi ceux qui ont fait son histoire. Et la plume de Peter Morgan, réalisateur de la série et l’un des plus éminents spécialistes de la monarchie britannique, nous en convainc à merveille.

Le Royaume-Uni cultive une obsession pour son passé glorieux. Le premier xxe siècle, au moins jusqu’aux années 1950, aurait constitué la dernière période faste de cette nation insulaire. Un temps où elle était perçue comme une grande puissance, si ce n’est la première, marquée par une prospérité économique sans égal. Finalement, elle semble se construire à travers ces récits véhiculés dans sa langue mélodieuse, donnant à voir l’art tout simple du quotidien. Elle rejoue son histoire en exposant une communauté imagée. Elle célèbre sa grande époque sans jamais tomber dans la nostalgie. D’où cet éclairage sur les Windsor, la famille royale préférée de la pop culture, dans un moment de transition pour l’Empire britannique.

Mais ce sont aussi les premières décennies du siècle qui sont évoquées. Ainsi, l’ascension des Shelby s’effectue au prisme d’une Angleterre traumatisée par la Première Guerre mondiale. Elle dévoile un entre-deux-guerres comme le champ de tous les possibles ; la violence et les ambitions de Thomas révèlent sa volonté de puissance. De même, Downton Abbey s’inscrit dans un mouvement de renouveau de l’intérêt porté à l’Angleterre edwardienne, où l’attachant majordome, Carson, déplore un monde en disparition.

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La vogue du heritage et des dynamiques sociales

À travers l’histoire de ces protagonistes venus de tous horizons, aristocrates, femmes de chambre, cuisiniers, barmans, secrétaires, commerçants, les producteurs mettent en valeur le patrimoine si singulier de l’Angleterre. Les monuments historiques revivent sous les pas des habitants des lieux et de ceux de passage ; Buckingham Palace en est l’incarnation la plus évidente, mais aussi la légendaire capitale londonienne, ses pubs et ses parcs.

Tout cela accompagné des problématiques sociales nées à l’aube du siècle, et qui nous concernent puisqu’elles sont encore d’actualité. Si l’alcool et le tabac séduisent une jeunesse en manque d’aventure, ce sont aussi les tensions politiques polémiques qui sont abordées : le communisme révolutionnaire de Freddie Thorne, époux de la jeune sœur des Shelby, l’indépendantisme de l’Irlandais Tom Branson, ancien chauffeur des Crawley, mais aussi les affrontements entre les nouveaux immigrés, alors que le multiculturalisme de la société britannique commence à poindre. C’est ainsi que l’on voit apparaître un jazzman afro-américain dans Downton Abbey, homme qui embarrasse quelque peu ceux qui le côtoient, ou bien des juifs dans Peaky Blinders, à l’origine de rixes de rues. Mais le plus flagrant, c’est surtout la thématique de la mobilité sociale, au cœur des débats qui alimentent les conversations des protagonistes. Malgré la solidité imperturbable des murs de pierre de la tour de Londres, le monde grouille autour d’elle. Les personnages assistent, tantôt impuissants tantôt enflammés, aux changements de taille qui marquent ces années charnières : les difficultés financières, les changements de la mode ou l’apparition des nouvelles technologies.

Les combats de l’époque sont mis à l’honneur, chacun à leur manière. La demeure des Crawley constitue ainsi un microcosme à elle seule, une métaphore de la nation anglaise en pleine évolution. Presque toutes les problématiques sociales y sont abordées : le combat des suffragettes avec la lutte acharnée de Sybil Crawley, l’Angleterre étant le premier pays à accorder le droit de vote aux femmes en 1918. Sans oublier l’émancipation féminine avec les revendications de Gwen la femme de chambre, ou bien le discrédit de la monarchie avec les ambitions de Tom Branson. L’ascension sociale est à son tour un thème particulièrement évoqué dans ces séries historiques à succès, surtout via les unions que l’on qualifie alors de mésalliances, telle celle du chauffeur Tom et de l’aristocrate Sybil.

Au cœur de l’Angleterre industrielle et en pleine modernisation, les intrigues nous plongent dans une époque aux conséquences si éclatantes pour notre monde contemporain. Elles nous délivrent une étude sociale et une analyse méticuleuse de l’évolution des mœurs. Si les dynasties royales, les paysages, l’art, l’architecture et les grands protagonistes de l’histoire du Royaume-Uni sont largement évoqués, la spécificité de ces séries est aussi cet intérêt évident pour les conflits sociaux, dans un contexte de perdition de la société aristocratique.

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