<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les conversions, un défi géopolitique pour les religions

13 août 2020

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Les conversions, un défi géopolitique pour les religions

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La sortie de l’histoire, rêvée au cours des années 1990, supposait l’effacement des nations, des cultures et des religions. Les croyances et la foi, signes d’autres temps, devaient disparaître : le monde nouveau promettait d’être sans frontières et sans Dieu ; la terre et le ciel étaient comme effacés. Le catholicisme semblait la plus menacée de toutes les religions.

 

Dès 1958, le jeune prêtre Joseph Ratzinger s’inquiétait des évolutions de l’Église et évoquait cette « Église de païens qui se nomment encore chrétiens ». En Europe le nombre de pratiquants réguliers ne cessait de régresser comme celui des ordinations. Le catholicisme paraissait en voie de disparition.

En une génération, tout a changé. Des millions de jeunes européens se pressent aux JMJ où ils souhaitent vivre la foi de leurs pères, dans ses exigences et dans ses rites. Les statistiques démontrent un accroissement des conversions, une hausse des baptêmes, un retour à la religion. Ce qu’ils n’ont pas reçu de leur famille ils le trouvent par d’autres voies qui aboutissent à Dieu. Feu de paille ou inflexion majeure d’un monde chaotique en plein bouleversement ?

Étudier le phénomène des conversions n’est pas chose aisée. Comment sonder les reins et les cœurs, comment décréter qui se convertit et si cette conversion est valide et solide ? Comment analyser de façon rationnelle un processus personnel qui découle du for interne et de l’intime de chacun ? Il y aura forcément des zones d’ombre, des parts impossibles à comprendre. Mais il y a aussi des faits tangibles et sûrs qui permettent d’appréhender un phénomène nouveau dont l’ampleur ne cesse de croître.

 

Un renouveau du christianisme ?

 

Si, en France, les baptêmes d’enfants continuent à diminuer, ceux des adultes sont en augmentation constante. Il y avait 2 400 baptêmes d’adultes en 2005, 3 800 en 2015 et près de 5 300 en 2016. Ces chiffres, fournis par la Conférence épiscopale, montrent aussi que la majorité des baptisés ont entre 25 et 35 ans et sont issus des milieux urbains. C’est là un signe tangible des conversions, d’autant que le baptême à l’âge adulte suppose près de deux ans de préparation et qu’il ne peut donc pas être la conséquence d’une émotion passagère. La plupart de ces personnes qui demandent le baptême viennent d’un milieu social sans religion. La foi est donc une découverte tardive. L’augmentation de leur nombre témoigne d’un accroissement des conversions.

 

Autre signe tangible, l’évolution du nombre de participants aux Journées mondiales de la Jeunesse. En considérant uniquement celles qui se sont déroulées dans le continent européen, ils étaient 300 000 en 1984 (Rome), 1,2 million en 1991 (Pologne), 1,3 million en 1997 (Paris), 2 millions en 2011 (Madrid) et 3 millions en 2016 (Cracovie). Certes, les participants viennent du monde entier, mais la quasi-totalité est issue de l’ancien monde. Alors même que la sécularisation est de plus en plus importante en Europe, cet accroissement de la participation de jeunes Européens à ces journées de prière et de fête démontre qu’un renouveau profond est en train de se dérouler. Ce phénomène n’a pas une grande visibilité, mais, sur le long terme, il peut changer les mentalités du continent.

Dans le même temps, l’on voit aussi de plus en plus de personnes faire le chemin de Compostelle (dont la finalité n’est certes pas toujours spirituelle) ou participer au pèlerinage de Chartres. Les rogations (1) ancestrales sont aussi remises à l’honneur. Les ostensions limousines, classées au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, avaient presque disparu après Vatican II. Voici qu’elles reviennent et que les villages y participent en masse. Les fêtes et cultures populaires retrouvent toute leur légitimité, ce qui était impensable il y a une vingtaine d’années. Ces événements ne font pas de bruit, mais ils sont autant de signaux faibles qui pourraient bien structurer les décennies à venir.

 

Contrairement à l’idée reçue, les conversions à l’islam ne sont pas beaucoup plus importantes que celles au catholicisme. Le ministère de l’Intérieur évalue leur nombre à 4 000 par an, sans qu’il soit possible de certifier ce chiffre. D’ailleurs la conversion est beaucoup plus simple dans le cas de l’islam – la proclamation de la profession de foi (2) devant plusieurs témoins suffit.

 

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La conversion culturelle

 

Nos sociétés ne sont ainsi pas tant marquées par un retour du religieux que par un retour du culturel et de l’identité, or les religions sont le principal vecteur de la construction des identités et des cultures. Celles-ci ont des rites, des dogmes, des histoires et elles s’inscrivent dans le temps et dans l’espace.

C’est peut-être là que le christianisme a un avantage certain sur ses concurrents, du moins en Europe, car il est le seul à réellement donner une dimension historique et géographique à ses fidèles. Il suppose en effet des points fixes (des bâtiments pour le culte), des espaces (les lieux de pèlerinage), et des lieux structurants (les sanctuaires, Rome, Jérusalem, les basiliques). Il est donc véritablement géopolitique, car il ancre l’homme dans l’espace tout autant que dans le temps, le rattachant à une longue histoire et à des lieux chargés de profondeur historique.

La force d’une culture réside dans sa profondeur historique et géographique. C’est elle qui maintient et c’est elle qui attire. Qu’elle l’accepte ou le refuse, l’Europe a été formée par le christianisme et elle en tire encore aujourd’hui le fondement de ses valeurs essentielles. D’où le combat des papes pour faire reconnaître l’existence des racines chrétiennes de l’Europe : il ne s’agit pas seulement de valider un héritage, mais d’assurer un avenir.

 

En revanche, pour d’autres continents, le regard porté vers le passé aura pour conséquence de modifier l’avenir envisagé. C’est le cas notamment de l’Afrique, dont tous les analystes pensent qu’elle est le continent d’avenir du christianisme (comme on le disait de l’Amérique latine dans les années 1980) alors que, faute de racines chrétiennes suffisantes, l’érosion de la foi risque d’être rapide.

 

Mystérieuses conversions asiatiques

 

En Asie, le christianisme est en pleine expansion. En Corée du Sud, déjà plus de 30 % de la population s’y rattache, que ce soit par le catholicisme ou par le protestantisme. Le Japon connaît aussi un regain d’intérêt pour le christianisme. De même en Chine.

Pour ce pays, il est difficile d’accéder à des informations précises, car les chiffres ne sont pas communiqués, mais il semble que les conversions au protestantisme soient en pleine expansion. Cette religion est moins persécutée que le catholicisme parce que sa structure n’échappe pas au contrôle de l’État : il n’y a ni évêques ni liens avec Rome, donc le gouvernement pense qu’il est plus facile d’en contrôler les fidèles. Le catholicisme connaît une progression très mesurée, du fait des arrestations, des répressions et des agressions régulières du gouvernement. Le Saint-Siège espère toujours conclure un accord diplomatique avec la République populaire de Chine, mais rien n’est moins sûr. Comme en Europe, ce sont les populations urbaines et mondialisées qui adhèrent à cette foi. Face à l’accumulation des biens temporels, elles semblent exprimer un manque et un vide que seule une dimension spirituelle peut combler.

 

Dynamiques du christianisme

 

Sur le siècle écoulé, la dynamique du christianisme montre un recul de l’Europe et une montée en puissance de l’Afrique. En 1910, l’Europe représentait 66 % des chrétiens, contre 27 % pour les Amériques et 1,4 % pour l’Afrique noire. En 2011, l’Europe concentre 26 % des chrétiens, l’Afrique noire 24 % et les Amériques 37 %. La part de l’Asie est passée de 4,5 à 13 %. Certes, l’Église n’a pas un fonctionnement démocratique, fondé sur le poids des majorités, mais les prélats africains sont de plus en plus nombreux. Or, sur les questions de société, ce sont les plus conservateurs. C’est essentiellement eux qui s’opposent aux mariages homosexuels et à la communion des divorcés remariés, alors que la plupart des évêques d’Europe sont prêts à des arrangements. Le tiers-mondisme, qui a longtemps été une forme du progressisme, est en train de favoriser le conservatisme. Il y a là des tensions internes à l’Église qui vont devenir de plus en plus difficiles à gérer tant les écarts de vue sont grands. D’autant que le pape François a dénoncé à plusieurs reprises la colonisation idéologique, en pensant notamment aux organismes internationaux qui conditionnent l’aide financière à l’adoption des lois sociétales. Maintenir l’unité face à des dynamiques centrifuges est un immense défi.

À l’inverse, ce sont d’autres aspects qui choquent les Européens et qui témoignent de dynamiques différentes. Les trois pays qui comptent le plus de catholiques dans le monde sont le Brésil, le Mexique et les Philippines. On pourrait donc croire à un basculement du monde catholique vers le sud. Mais, dans le même temps, ces trois pays sont aussi les plus violents au monde, ceux où l’on recense le plus de morts par balle. Cela révèle une christianisation qui n’est que superficielle et qui n’est pas encore capable de transformer la société. La conversion culturelle et sociale ne s’est pas encore faite. Enfin, il y a le continuel défi posé par l’islam, qui se révèle rétif à toute idée de conversion.

 

Terre d’islam : conversions interdites

 

En terre d’islam, les conversions sont interdites. Le prosélytisme, comme la conversion, est passible de peine de mort, ce qui limite grandement le passage d’une religion à une autre. Toutefois, dans l’Algérie des Berbères, les groupes évangéliques protestants connaissent des progrès majeurs. Impossible de connaître le nombre exact de baptêmes de musulmans, mais cela est en augmentation croissante. Derrière la façade d’unanimité, le monde musulman est beaucoup plus divisé et friable qu’il n’y paraît. Tant que demeure close la liberté de religion, l’islam est garantie de tenir. Mais combien de temps encore peut résister cette règle, notamment face à l’arrivée massive de chrétiens des Philippines, engagés pour travailler dans les chantiers d’Arabie Saoudite, du Qatar ou des EAU ? Si la liberté religieuse venait à être imposée au monde musulman, celui-ci pourrait-il le rester encore ou verrait-on des vagues d’apostasie ou de conversions à d’autres religions ?

 

Pour les groupes religieux, la conversion est un défi : défi d’intégrer des personnes qui viennent d’autres cultures, défi de risquer de voir partir ses ouailles. C’est là le risque de la liberté. Jusqu’à présent, le monde musulman et les pays communistes (Chine, Vietnam…) s’y refusent. Mais combien de temps encore peuvent-ils tenir dans un contexte de mondialisation de plus en plus intense ? C’est le pari fait par le Saint-Siège : ne rien demander si ce n’est la réciprocité, c’est-à-dire la liberté religieuse. S’il y a refus, les religions montrent au monde leur intolérance. Si elles acceptent, elles prennent le risque de disparaître. La bataille est donc plus subtile qu’il n’y paraît.

 

 

  1. Processions qui précèdent la fête de l’Ascension.
  2. La profession de foi, ou shahada, est généralement traduite ainsi : « Je témoigne qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et je témoigne que Mahomet est son messager. »
À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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