Les costumes très politiques de Kim Jong-un

30 août 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Kim Jong Un speaks during a Politburo meeting of the ruling Workers’ Party in Pyongyang, North Korea, Tuesday, June 29, 2021. Korea News Service via AP)/KNS801/21181009000341/PHOTO RELEASED BY NORTH KOREAN GOVERNMENT VIA KCNA/KNS. JAPAN OUT UNTIL 14 DAYS AFTER THE DAY OF TRANSMISSION. AP PROVIDES ACCESS TO THIS HANDOUT PHOTO TO BE USED SOLELY TO ILLUSTRATE NEWS REPORTING OR COMMENTARY ON THE EVENTS DEPICTED IN THIS IMAGE./2106300234

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Les costumes très politiques de Kim Jong-un

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Kim Jong-un dispose de plusieurs tenues bien identifiables, qui s’adressent à des publics différents.

En 2021, la police confisquait les manteaux de cuir dans les rues de Pyongsong : s’habiller comme le dirigeant y est une faute politique.

Les vêtements publics de Kim Jong-un sont autant de paroles sur la nature de son pouvoir.

Le fil et la carte

Kim Jong-un ne fait pas que s’habiller : il dirige son peuple par ses vêtements. Costumes occidentaux, tenues militaires, veste en cuir, veste fermée : chaque tenue exprime une idée politique, en accord avec le lieu et le moment.

Regardez-le sur une année de photographies officielles. Vous ne verrez jamais deux fois la même intention. Le col fermé, le costume occidental, l’uniforme blanc de maréchal, la veste de cuir, le complet sombre au milieu des vareuses. Ce ne sont pas cinq humeurs, ce sont cinq messages, adressés à cinq destinataires, et le service de propagande sait parfaitement lequel il diffuse. La photographie est un médium indispensable du message : elle met en scène le dirigeant coréen dans des poses et des attitudes très étudiées.

« Ce ne sont pas cinq humeurs, ce sont cinq messages, adressés à cinq destinataires. »

Le col fermé, ou l’uniforme du nom

Commençons par la pièce maîtresse : la veste sombre à col montant, sans cravate, boutonnée jusqu’à la gorge.

Kim Jong Un speaks during a Politburo meeting of the ruling Workers’ Party in Pyongyang, North Korea, Tuesday, June 29, 2021. Korea News Service via AP)/KNS801/21181009000341/PHOTO RELEASED BY NORTH KOREAN GOVERNMENT VIA KCNA/KNS. 

L’objet vient de loin. On l’attribue par légende à Sun Yat-sen, on sait que Mao l’a imposé à partir de 1949, et le communisme se l’est approprié pour tout le siècle. Mais à Pyongyang, il ne renvoie ni à Nankin ni à Pékin. Il renvoie à un seul homme : Kim Il-sung, le grand-père, le fondateur, dont ce vêtement était la signature. La palette est étroite — gris, gris clair, vert militaire, noir — et la coupe ne bouge pas. Porter cette veste, c’est s’inscrire dans la lignée idéologique du communisme, et aussi dans la lignée généalogique de la dynastie des Kim.

Il faut mesurer ce que ce choix a d’artificiel. Le père, Kim Jong-il, ne s’habillait pas ainsi : il vivait dans sa vareuse zippée, tenue de terrain permanente, silhouette de gérant d’usine en visite. Le petit-fils a sauté une génération. Il a repris le col du fondateur comme on reprend un titre.

Et le reste a suivi. La silhouette, la coupe de cheveux, la façon de marcher les mains dans le dos, l’embonpoint même : tout concourt à produire une ressemblance qui n’est pas un hasard de la génétique, mais une politique de l’image. Dans un régime où la légitimité est héréditaire, ressembler est un argument constitutionnel.

« Dans un régime où la légitimité est héréditaire, ressembler est un argument constitutionnel. »

Notez le détail qui compte : il n’y a pas de cravate. Là où la guayabera de La Havane refusait la ceinture, la veste de Pyongyang refuse le nœud. Le col ne s’ouvre pas, il se ferme. Le corps du chef n’a rien à montrer et rien à négocier. La cravate occidentale est rejetée au profit d’un col asiatique.

Le costume occidental, ou l’entrée en négociation

Puis vient l’autre garde-robe — et là, le calcul se raffine.

Kim Jong-un porte le complet sombre, la chemise blanche, la cravate. Son père ne l’a pratiquement jamais fait. C’est donc une rupture, et une rupture réservée à certaines circonstances : celles où il s’agit d’être reçu comme un chef d’État, non comme le gardien d’une dynastie révolutionnaire.

North Korea’s Kim Jong Un holds a grant welcoming ceremony for the Chinese President Xi Jinping in Pyongyang to kick off his rare state visit to Pyongyang on Monday June 8, 2026. 
Photo via Newscom/eyepress127232/EPN/Newscom/SIPA/2606111533

Juin 2026, Pyongyang, cérémonie d’accueil de Xi Jinping. Kim est en costume noir, cravate claire, protocole irréprochable. En face, le président chinois est vêtu exactement de même. Deux États, une même grammaire. Le message est limpide : nous sommes de plain-pied. Devant le Chinois, allié et bailleur, le costume devient la preuve qu’on parle la même langue diplomatique.

Comparez avec Singapour, juin 2018. Face à Donald Trump en complet croisé et cravate rouge, Kim était en veste à col fermé. Le contraste était voulu. Devant l’Américain, il ne fallait surtout pas emprunter le vêtement de l’adversaire — cela aurait ressemblé à une conversion.

Même homme, deux sommets, deux vestiaires. Rien de flottant là-dedans : c’est une politique étrangère en drap de laine.

« Même homme, deux sommets, deux vestiaires : c’est une politique étrangère en drap de laine. »

Le maréchal blanc

Vient ensuite le registre militaire, et il faut y regarder de près, car c’est là que l’art est le plus sûr.

Le 25 avril 2022, pour le quatre-vingt-dixième anniversaire de l’armée, Kim Jong-un apparaît pour la première fois en grand uniforme de maréchal : tunique blanche, épaulettes dorées, insignes du rang suprême.

Observez ses voisins de tribune. Les vieux généraux qui l’encadrent sont noirs de tissu et couverts de décorations sur toute la poitrine, jusqu’à l’abdomen. Lui n’a presque rien : quelques boutons d’or et une seule médaille au col.

C’est exactement l’inverse de ce qu’un parvenu ferait. Le parvenu en rajoute. Le maréchal blanc, lui, se distingue par soustraction. Ses subordonnés doivent prouver leur mérite, décoration après décoration ; lui n’a rien à prouver, il est le mérite. Et le blanc, dans une tribune noire, produit ce que ni l’or ni le rouge n’obtiennent : l’œil ne peut pas se poser ailleurs.

Le cuir, ou la fabrication d’une vedette

Reste la pièce la plus moderne, et la plus novatrice : le blouson de cuir noir.

Il apparaît à la télévision nord-coréenne en 2019 et devient aussitôt populaire. En décembre 2021, Kim le porte pour les dix ans de la mort de son père. Le vêtement lui donne autre chose que l’autorité : une aura de cinéma, quelque part entre l’acteur et le chanteur. Ajoutez la carabine à lunette qu’il épaule, le verre posé sur la table, les cigarettes à portée de main, et vous obtenez une image qui ne doit plus rien au marxisme et beaucoup à Hollywood.

Cette veste fut tellement populaire que la population se mit à en porter de similaire. Or seul Kim doit en porter, afin de conserver son aura : porter un blouson de cuir fut perçu comme une menace pour l’autorité du régime.

 

Fin 2021, l’agence Radio Free Asia rapporte que la police de Pyongsong, dans le Pyongan du Sud, confisque les manteaux de cuir chez les vendeurs et sur le dos des passants. Le motif officiel : porter un vêtement semblable à celui du dirigeant constitue une « tendance impure contestant l’autorité » et contrevient aux directives du Parti.

Retenez cette phrase, car elle vaut tout le reste de l’article. Un style qu’on interdit aux autres n’est plus un style : c’est un monopole. Comme autrefois le manteau de l’empereur ou l’épée du monarque, ce blouson de cuir noir est devenu le symbole de l’autorité et de la puissance de Kim Jong-un.

« Un style qu’on interdit aux autres n’est plus un style : c’est un monopole. »

Ce que le vestiaire fait oublier

Il y a enfin l’image la plus habile de toutes, et c’est peut-être la plus simple.

Kim au milieu de deux cents marins en uniforme blanc, poings levés, sur le pont d’un bâtiment de guerre. Lui seul est en civil, complet sombre, un chapeau de paille clair à la main.

Regardez ce que cela produit. Les marins, tous identiques, ne sont personne en particulier ; ils sont la marine. Lui, seul habillé autrement, est le seul individu de la photographie. Il n’est pas au-dessus d’eux par le grade : il est au-dessus par le fait d’être une personne quand les autres sont une fonction.

C’est là qu’aboutit tout le système. À force de garde-robes, on regarde l’homme et non le pays. On commente la coupe d’un manteau, on s’amuse d’un chapeau, on trouve que le blanc lui va bien — et l’on oublie ce que le pays est.

Je ne l’oublie pas. J’ai gravé en mon temps les habits du Grand Turc et ceux des princes d’Europe sans jamais croire que la beauté d’un caftan disait quoi que ce fût de la justice d’un règne. Un vêtement bien coupé n’est pas un argument. C’est un instrument, et il faut le décrire comme tel : Pyongyang est l’un des régimes les plus fermés de la terre, et son dirigeant s’habille en conséquence — c’est-à-dire admirablement.

De Venise

À Venise, où j’écris, nous connaissons cette affaire sous un autre nom.

De mon vivant, la République entretenait une magistrature entière — les Provéditeurs aux Pompes — chargée de surveiller les étoffes : qui pouvait porter la soie, quelle dentelle, combien de perles, quelle longueur de traîne. On appelait cela les lois somptuaires. Officiellement, il s’agissait de contenir le luxe. En vérité, il s’agissait de maintenir chacun à sa place, et d’empêcher que l’on pût se tromper, dans la rue, sur le rang d’un homme.

Quatre siècles plus tard, à Pyongsong, des policiers arrachent des manteaux de cuir. Le motif n’a pas changé d’un pouce : le vêtement est bien l’autorité.

Un pouvoir qui décide de ce que ses sujets peuvent porter est un pouvoir sûr de lui. Un pouvoir qui décide de ce qu’ils ne peuvent pas porter avoue ce qu’il redoute : la liberté.

« Un pouvoir qui décide de ce que ses sujets ne peuvent pas porter avoue ce qu’il redoute : la liberté. »

Kim Jong-un, comme beaucoup de dictateurs, maîtrise parfaitement la symbolique des vêtements. C’est une parole politique, et il sait la tenir à son peuple comme au monde.

June 26, 2026, by the North Korean government, its leader Kim Jong Un, center, visits the site of weapon tests at an undisclosed location. 

Lire aussi :

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Vêtements : flux et reflux de l’Occident

Pyongyang nucléaire : l’arme ultime d’une dynastie

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À propos de l’auteur
Cesare Vecellio

Cesare Vecellio

Cousin du Titien, Cesare Vecellio (1521-1601) a publié à Venise en 1590 un ouvrage fondateur : Habiti antichi et moderni di diverse parti del mondo. C'est, avant la lettre, un traité de la géopolitique du vêtement. Pour Conflits, et depuis Venise, il analyse les vêtements portés par les dirigeants et les peuples pour décrypter leurs langages et leurs discours.