<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les Houthis contrôlent Bab el-Mandeb : les États-Unis pourraient-ils intervenir ?

15 octobre 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : (Photo by Mohammed HUWAIS / AFP)

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Les Houthis contrôlent Bab el-Mandeb : les États-Unis pourraient-ils intervenir ?

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  • Lancée cet été, l’offensive houthie ne faiblit pas. 

  • L’Arabie saoudite riposte : elle bombarde Sanaa et Hodeïda, appuie la contre-offensive lancée début octobre par le gouvernement yéménite et a activé son pacte de défense avec la Turquie et le Pakistan. 

  • L’Amérique, elle, attend les élections de mi-mandat et a compris que ce conflit était un bourbier.

Entretien avec Jules Grange Gastinel, doctorant au CNRS et spécialiste du mouvement houthi. Propos recueillis par Guy-Alexandre Le Roux.

L’offensive houthie est-elle une surprise ?

C’est la surprise internationale qui m’a plutôt surpris : cette offensive s’inscrit dans une logique de long terme. Les Houthis entrent dans Sanaa en 2014, les Saoudiens interviennent en mars 2015. Dès 2016-2017, le mouvement harcèle les bases militaires du territoire saoudien, puis les sites d’Aramco, jusqu’à la trêve de 2022. Celle-ci réduit les combats directs avec Riyad sans éteindre le feu avec le gouvernement internationalement reconnu, exilé à Aden et Riyad. Puis le 7 octobre 2023 donne au mouvement une dimension régionale, avant que l’affrontement direct avec les Saoudiens ne reprenne cet été. S’y ajoute une logique nationale : fin juillet, les Houthis massent des troupes vers le sud, puis marchent sur Mokha.

Dans quelle mesure la prise de Mokha leur ouvre-t-elle Bab el-Mandeb ?

Tout le monde s’est alarmé : « Ils prennent Bab el-Mandeb ! » Mais ils y sont déjà depuis plusieurs années. Pour bloquer ce détroit, il suffit de tenir la côte plus au nord : c’est à partir de Hodeïda, qu’ils contrôlent depuis fin 2014, qu’ils ont paralysé la mer Rouge fin 2023. Mokha change la donne à l’intérieur du conflit yéménite, pas à l’échelle mondiale. Le plus intéressant, c’est leur premier message : ils n’arrêteront pas les navires, sauf ceux de l’Arabie saoudite, avec laquelle ils sont en guerre. Leur ministre des Affaires étrangères nous l’a dit en septembre. Ils cherchent la crédibilité internationale. Mohammed al-Bukhaiti, de leur bureau politique, est allé présenter sur Sky News la frappe sur l’aéroport de Riyad comme une simple réponse. Les quatorze morts sont abominables. Mais depuis 2015, combien de civils yéménites les bombes saoudiennes ont-elles tués ? C’est le cœur de leur discours politique sur la guerre.

« Mokha change la donne à l’intérieur du conflit yéménite, pas à l’échelle mondiale. »

C’est donc la suite d’une stratégie ?

Oui, et elle est claire : ils s’étendent. En fait, les Houthis sont la seule partie du conflit dotée d’un commandement unifié. Leurs adversaires ont de vraies visions stratégiques, mais leurs divisions internes les empêchent de les mener à bout. Chez les Houthis, tout se décide à Sanaa et à Saada, autour d’Abdel-Malek al-Houthi, entouré de fidèles qui travaillent avec lui depuis la guérilla, il y a vingt ans. D’où leur cohérence.

Pourquoi les États-Unis n’interviennent-ils pas ? Parce que les Houthis ne visent que les navires saoudiens ?

En partie. Il y a d’abord les élections de mi-mandat. Donald Trump l’a lui-même laissé entendre le 13 octobre sur Truth Social : selon lui, les Houthis cherchent à faire grimper les cours du pétrole avant le scrutin, mais après, il « n’oubliera jamais ». Surtout, les Américains ont compris que le conflit yéménite est un bourbier. Depuis plus de quatre ans, les Saoudiens cherchent à s’en dégager : c’est leur Vietnam. Ils n’ont pas de porte de sortie, parce que les Houthis continueront. Leur projet est d’abord de récupérer Jizan, Najran, Abha, ces territoires du sud-ouest saoudien qu’ils estiment yéménites. Ensuite, pour eux, les lieux saints de l’islam ne devraient pas être tenus par les Saoud, qu’ils présentent comme des infidèles et des gouvernants injustes. Or le zaydisme prévoit le khurûj, le soulèvement contre le gouvernant injuste.

Quelles seraient les conditions d’une intervention américaine ? Y a-t-il des lignes rouges ?

Les Houthis testent toujours toutes les lignes rouges. Début 2015, m’a raconté un négociateur de l’époque, on leur en avait fixé quatre : ne pas masser de troupes à la frontière saoudienne, ne pas prendre Bab el-Mandeb, ne pas marcher sur Aden, ne pas enfermer le président Hadi. Ils les ont toutes franchies en quelques semaines. Avec les Saoudiens, la méthode est la même : ils harcèlent leur territoire, puis négocient en position de force. C’est le jeu du chat et de la souris, qu’ils jouent aussi avec les Israéliens et les Américains. Ils ont même frappé l’aéroport Ben Gourion.

Une intervention américaine serait-elle efficace ?

Les Américains sont déjà intervenus, d’abord par des missions défensives, comme la mission européenne Aspides, qui ne tiennent pas dans la durée : un drone coûte bien moins cher que le missile qui l’abat. Et les bombardements renforcent la légitimité des Houthis face à « l’agression étrangère ». Ils peuvent dire : nous gouvernons dans la guerre, sous blocus, nous sommes un régime d’exception.

Comment l’Arabie saoudite perçoit-elle l’immobilisme américain ?

C’est nouveau pour elle de ne plus être défendue directement par les Américains, alors que le pacte du Quincy est toujours en vigueur. Ce n’est pas un hasard si le pacte de La Mecque avec la Turquie et le Pakistan a été conclu juste avant les frappes houthies. L’état-major saoudien a une vision stratégique : il sait qu’il affronte un adversaire qu’il n’arrive pas à battre. Les Saoudiens connaissent très mal les Houthis, et le Nord, très montagneux, est un terrain pire que l’Afghanistan pour les Américains. Même les Israéliens y manquent de renseignement : fin août 2025, ils ont prétendu avoir tué plus de la moitié du gouvernement houthi. C’étaient en fait des ministres sans réel pouvoir. Les Américains ne feraient pas mieux sans un engagement majeur.

C’est-à-dire ?

Des troupes au sol. Le gouvernement yéménite mène une grande offensive pour reprendre les zones houthies, mais elle n’avance pas, faute de commandement unifié. Les lignes de front bougent vite : le gouvernement annonce avoir repris une localité, les Houthis affirment la tenir toujours, et les deux mentent. Mais la ligne de partage générale est à peu près stable depuis 2015. Pour la faire bouger, il faudrait des troupes américaines, israéliennes, saoudiennes, mais personne n’en a la volonté. Et les Saoudiens ne savent pas faire la guerre au sol.

Que reste-t-il à Riyad ?

Bombarder, ce qu’il fait déjà, à Sanaa comme à Hodeïda, et appuyer davantage l’offensive du gouvernement. Mais les Houthis n’ont aucun problème avec les pertes civiles : c’est un régime extrêmement autoritaire, fondé sur le hachémisme politique, la suprématie des descendants du Prophète au sommet de l’État. Les civils sont un outil de légitimation : plus on les bombarde, plus ils se renforcent. Leur pire période, c’est 2023, après la trêve. Le 26 septembre, une foule a manifesté à Sanaa pour réclamer des salaires, versés tous les quatre mois pendant que des élites patrimoniales s’enrichissaient. Le 7 octobre est arrivé au moment idoine, puis la guerre est revenue sur leur sol, avec les frappes américano-britanniques, puis israéliennes, et maintenant saoudiennes.

« Les civils sont un outil de légitimation : plus on les bombarde, plus ils se renforcent. »

Au fond, le plus grand danger pour les Houthis, c’est la paix ?

Je n’aurais pas mieux résumé.

Comment l’alliance avec la Turquie et le Pakistan répond-elle ?

Il n’y a pas de réaction, ou presque : quelques condamnations, de grandes déclarations, rien de concret, ni chez les Turcs ni chez les Pakistanais. Quand Erdogan a condamné leurs frappes, les Houthis ont répondu : nous avons frappé Riyad, venez, nous tirerons sur Istanbul. Ils ont bien atteint Tel-Aviv… Ils répètent que le Yémen est « le cimetière des envahisseurs » et rappellent aux Turcs comment a fini l’occupation ottomane : très mal. Quant à l’accusation saoudienne d’avoir visé La Mecque, elle n’est pas crédible : Riyad cherche à mobiliser toute la Oumma derrière lui, comme avec ce pacte. Abdelmalik al-Ijri, membre de la délégation houthie à Mascate, a répondu presque mot pour mot : « Nous sommes en guerre avec l’Arabie saoudite, or La Mecque n’est pas en Arabie saoudite. C’est une terre sainte qui appartient à tous les musulmans. »

Et si le Pakistan ne bouge pas, c’est qu’il s’en lave les mains ?

Il a d’autres choses à faire, entre un conflit durable avec l’Inde, l’Afghanistan, et une situation intérieure agitée. Chacun regarde son intérêt : les Saoudiens ont perdu beaucoup de crédibilité, et Islamabad se demande s’ils pourront l’aider en retour. Je ne suis pas spécialiste du Pakistan, mais en ce moment, personne n’a envie d’aller frapper les Houthis.

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