L’Espagne prend de la hauteur : la conquête ibérique de l’orbite

11 octobre 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Miura 1 (2017). (C) Wikipédia.

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L’Espagne prend de la hauteur : la conquête ibérique de l’orbite

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  • Longtemps cantonnée à un rôle de partenaire industriel et de relais logistique, l’Espagne conçoit désormais des systèmes spatiaux complets, opère des satellites militaires et prépare ses propres lanceurs.
  • Avec un chiffre d’affaires spatial de 1,3 à 1,5 milliard d’euros et une contribution annuelle à l’ESA passée de 202 millions d’euros en 2018 à plus de 300 millions en 2025-2026, Madrid s’est hissée au quatrième rang des puissances spatiales de l’Union européenne.
  • L’ensemble aéronautique et défense soutient plus de 260 000 emplois directs et indirects outre-Pyrénées.

Un changement de braquet

Longtemps cantonnée à un rôle de partenaire industriel et de relais logistique des grandes puissances, l’Espagne est passée depuis quelques décennies dans une autre catégorie spatiale. Elle ne se contente en effet plus de participer aux programmes de l’Agence spatiale européenne (ESA) puisqu’elle conçoit désormais des systèmes complets, opère des satellites militaires, prépare ses propres lanceurs et assume des responsabilités croissantes dans la gouvernance européenne en la matière. Avec un chiffre d’affaires spatial compris entre 1,3 et 1,5 milliard d’euros, un effort de recherche et développement supérieur à 14 % et une contribution annuelle à l’ESA passée de 202 millions d’euros en 2018 à plus de 300 millions en 2025-2026, Madrid s’est ainsi hissée au quatrième rang des puissances spatiales de l’Union européenne (UE). L’ensemble aéronautique et défense soutient par ailleurs outre-Pyrénées plus de 260 000 emplois directs et indirects.

Cette montée en puissance répond en réalité à une doctrine claire selon laquelle l’espace est dorénavant une infrastructure critique pour la souveraineté numérique, la résilience économique et la défense de l’Europe. Dans ce cadre, la création de l’Agence spatiale espagnole (AEE), l’essor du nouvel écosystème aérospatial et le déploiement de systèmes duals traduisent une même ambition, à savoir la maîtrise d’une chaîne de valeur allant de la recherche au lancement puis au contrôle en orbite et à l’exploitation des données.

« L’espace est dorénavant une infrastructure critique pour la souveraineté numérique, la résilience économique et la défense de l’Europe. »

De la combinaison d’Emilio Herrera aux constellations d’État : un siècle pour changer d’orbite

L’histoire spatiale espagnole commence avant l’ère des fusées. En 1935, l’ingénieur militaire Emilio Herrera Linares (1879-1967) conçoit effectivement à l’aérodrome des Quatre-Vents, à Madrid, une combinaison pressurisée destinée à une ascension en ballon jusqu’à 26 000 mètres. Son circuit d’oxygène fermé offre deux heures d’autonomie et ses articulations en soufflet préservent la mobilité sous pression. La guerre civile (1936-1939) interrompt l’expérience mais les travaux du chercheur sont finalement reconnus comme précurseurs des combinaisons du programme américain Apollo (1961-1972).

La création de l’Institut national de technique aérospatiale (INTA) en 1942 donne un cadre durable à cette ambition. Dans les années 1960, l’Espagne devient de plus un point nodal des communications américaines : Fresnedillas de la Oliva (actuelle Communauté de Madrid) reçoit les données d’Apollo 11 le 20 juillet 1969 et joue ainsi un rôle crucial dans cette mission ; Robledo de Chavela, dans la périphérie de la capitale espagnole, intègre le Réseau de l’espace lointain de l’agence spatiale américaine (NASA) ; enfin, Maspalomas (îles Canaries) suit les premières missions américaines habitées. Le 15 novembre 1974, Intasat, satellite scientifique national de 20 kilogrammes, fait enfin de l’Espagne un opérateur spatial.

De sous-traitants à donneurs d’ordres : les champions ibériques décollent

Le tissu industriel spatial espagnol s’est densifié autour de plusieurs champions nationaux. À titre d’exemple, GMV fournit des segments de contrôle au sol, des systèmes de guidage et le contrôle de Galileo (constellation européenne de 30 satellites). De son côté, Indra développe des radars orbitaux et le système de commandement de la Direction de l’espace (Mando del Espacio) tandis que Sener a assuré la maîtrise d’œuvre de Proba-3 (mission réunissant 29 partenaires de 17 pays). Airbus Espagne fabrique pour sa part des structures composites et des antennes actives là où Hispasat et Hisdesat opèrent les télécommunications commerciales et gouvernementales.

Les acteurs privés complètent cet ensemble : Satlantis miniaturise les instruments d’observation, Open Cosmos construit des plates-formes de petits satellites et Elecnor Deimos développe des outils de dynamique de vol. Depuis 2024, Indra Space cherche à fédérer ces compétences autour d’un intégrateur national capable de rivaliser avec Airbus, Thales Alenia Space ou encore OHB.

Miura 5, petit lanceur qui voit grand

La volonté de conquérir l’accès autonome à l’espace trouve sa meilleure illustration avec la firme espagnole PLD Space, fondée en 2011 à Elche. Après le vol suborbital réussi de Miura 1 le 7 octobre 2023, l’entreprise prépare Miura 5. Haut de 35,7 mètres, ce lanceur doit placer jusqu’à 540 kilogrammes en orbite héliosynchrone à 500 kilomètres d’altitude. Ses moteurs utilisent du kérosène spatial et de l’oxygène liquide pendant que son premier étage doit être récupéré en mer.

Miura 5 de la société PLD Space. (C) Wikipédia

Le programme bénéficie de 169 millions d’euros au titre du plan national (PERTE) aérospatial, d’un prêt de 30 millions d’euros accordé par la Banque européenne d’investissement (BEI) en avril 2026 et de 35 millions d’euros investis à Kourou (France). PLD Space prépare déjà Miura Next (dont les versions pourraient emporter de 13 000 à 53 000 kilogrammes vers 2030) ainsi que la capsule Lince (destinée à transporter quatre à cinq passagers ou cinq tonnes de fret).

L’attachement de PLD Space à l’Espagne est perceptible jusque dans les noms choisis puisqu’el lince signifie « le lynx » (félin sauvage emblématique du centre et du sud de l’Espagne, dont la conservation constitue une cause nationale depuis plusieurs décennies) et que Miura est un célèbre élevage de taureaux de la commune de Lora del Río, dans la province de Séville. Une manière, en somme, de projeter notre voisin ibérique dans les étoiles y compris sur le plan culturel.

Les yeux dans le ciel, des clefs jusqu’à Mars

Ajoutons à ce panorama les deux engins SpainSat NG, lancés les 30 janvier et 24 octobre 2025 par la fusée Falcon 9 (SpaceX). Il s’agit de deux satellites géostationnaires de plus de 6 tonnes chacun. Exploités par Hisdesat, ils assurent des communications militaires chiffrées en bandes X et Ka, résistantes au brouillage. Quant au satellite radar PAZ, en service depuis 2018, il fournit des images en bande X, de jour comme de nuit et à travers les nuages, ce qui s’avère crucial pour le renseignement géospatial et à la surveillance maritime.

Aux côtés du Portugal, Madrid développe de surcroît la « Constellation Atlantique ». La composante espagnole de ce projet comprend huit satellites d’environ 100 kilogrammes auxquels le programme ESCA+ doit ajouter trois unités. Leurs instruments sont censés suivre le trafic naval et l’état de la mer. Sener a parallèlement fait de Proba-3 une vitrine technologique : lancé le 5 décembre 2024, le système fait voler deux satellites à 144 mètres l’un de l’autre, avec une précision millimétrique, afin de créer une éclipse artificielle depuis une orbite culminant à 60 500 kilomètres. Le Centre d’astrobiologie, dont le siège se trouve à Torrejón de Ardoz (Communauté de Madrid), fournit aussi des instruments aux missions martiennes internationales Curiosity, InSight et Perseverance.

Le prochain saut de l’industrie spatiale espagnole sera quantique. Préparée par Hispasat avec 19 entités espagnoles, la mission Caramuel doit tester la distribution quantique de clefs depuis une orbite géostationnaire, à 36 000 kilomètres dans le but d’alimenter les infrastructures européennes du système EuroQCI.

L’espace, nouvelle ligne de défense

En 2022, l’Armée de l’air espagnole devient l’Armée de l’air et de l’espace et en octobre 2023, le ministère de la Défense active le Commandement de l’espace (MESPA), installé à Torrejón de Ardoz, avec un objectif de pleine capacité en 2027. Son centre COVE suit les trajectoires et les comportements suspects pendant que le radar S3TSR d’Indra, basé à Morón de la Frontera (Andalousie), observe des objets entre 200 et 2 000 kilomètres d’altitude et identifie des cibles décimétriques. SpainSat NG, PAZ et les logiciels de GMV permettent à leur tour de repérer tout brouillage de Galileo, manœuvre hostile ou cyberattaque.

Cette puissance s’accompagne d’une influence politique croissante au niveau continental. Juan Carlos Cortés, directeur de l’Agence spatiale espagnole (AEE), a été élu à l’unanimité le 19 mars 2026 à la présidence du Conseil de l’ESA par les 22 États membres puis a pris ses fonctions le 1er juillet, devenant le deuxième Espagnol à occuper ce poste.

« Cette puissance s’accompagne d’une influence politique croissante au niveau continental. »

Au sommet de l’espace de Paris, les 9 et 10 septembre dernier, plus de 120 délégations ont annoncé près de 20 milliards d’euros d’engagements. Madrid en a profité pour défendre les lancements européens et la préparation des programmes après la période dévolue à Station spatiale internationale (ISS), dont la fin est attendue en 2030. Sa place est également centrale dans IRIS2 (constellation européenne sécurisée dotée d’un contrat de 15,7 milliards d’euros) car Hispasat doit piloter le segment sol global pour plus de 1,6 milliard.

Le PERTE, carburant d’une politique à plusieurs étages

Le PERTE aérospatial dont nous parlions plus haut mobilise pour sa part 2,8 milliards d’euros de financements publics et doit entraîner plus de 4,5 milliards dans l’économie nationale. Créée dans ce contexte par la loi 17/2022 et organisée par des statuts approuvés le 7 mars 2023, l’AEE réunit à Séville des compétences autrefois dispersées entre cinq ministères et l’INTA. Elle coordonne programmes et finances, et un avant-projet de loi prévoit désormais un guichet unique pour les licences, un registre national des objets spatiaux, des assurances obligatoires et des règles de désorbitation.

Indicateur Valeur
Chiffre d’affaires spatial espagnol 1,3 à 1,5 milliard €
Effort de R&D Supérieur à 14 %
Contribution annuelle à l’ESA (2025-2026) Plus de 300 millions € (contre 202 M€ en 2018)
Rang spatial dans l’UE 4e
Emplois aéronautique et défense Plus de 260 000
PERTE aérospatial (financement public) 2,8 milliards €
Effet d’entraînement économique attendu Plus de 4,5 milliards €
Contrat IRIS2 (segment sol piloté par Hispasat) Plus de 1,6 milliard € sur un total de 15,7 milliards €
Sommet de l’espace de Paris (sept. 2026) Près de 20 milliards € d’engagements annoncés

Or, cette politique volontariste produit des effets au-delà du secteur spatial en particulier. Les données satellitaires peuvent par exemple réduire jusqu’à 30 % la consommation d’eau de certaines exploitations agricoles du littoral méditerranéen tandis que le chiffrement quantique intéresse les banques et la microgravité la recherche biomédicale. Les infrastructures existantes renforcent cette base. Citons le complexe de Robledo de Chavela, qui possède une antenne de 70 mètres ; le Grand télescope des Canaries, qui dispose d’un miroir de 10,4 mètres ; et celui de Calar Alto, avec un miroir 3,5 mètres. Ces deux derniers sont protégés dans l’archipel par la loi sur le Ciel de 1988.

Plusieurs personnalités portent pour leur part les couleurs de l’Espagne au-delà de notre planète, que ce soit en termes politiques ou techniques. C’est le cas du spationaute Pedro Duque, qui a volé neuf jours à bord de Discovery en 1998 puis dix jours sur l’ISS en 2003, avant d’occuper les fonctions de ministre de la Science et de l’Innovation de 2018 à 2021. Il a récemment été rejoint par Pablo Álvarez, astronaute de carrière de l’ESA, et Sara García Alonso, membre de la réserve.

En somme, de la combinaison d’Emilio Herrera aux constellations de satellites, des antennes d’Apollo aux projets quantiques, l’Espagne n’est donc plus seulement présente dans l’espace comme un assistant d’autres nations : elle veut en maîtriser les infrastructures, les règles et les rapports de force. Sa trajectoire montre ainsi comment une puissance moyenne peut convertir un héritage scientifique, une politique industrielle et un effort militaire en influence géopolitique.

« L’Espagne n’est donc plus seulement présente dans l’espace comme un assistant d’autres nations : elle veut en maîtriser les infrastructures, les règles et les rapports de force. »

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).