<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’intelligence territoriale, un enjeu pour les territoires. Entretien de Jérôme Barrier

20 septembre 2022

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Photo : La cathédrale de Metz. L’intelligence territoriale au sommet. Crédits: Unsplash
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L’intelligence territoriale, un enjeu pour les territoires. Entretien de Jérôme Barrier

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Propos recueillis par Jean-Baptiste Noé

Directeur général de SEBL Grand Est, la société d’aménagement majoritairement détenue par la région Grand Est, et directeur général de SAREMM, chargée de l’aménagement de l’EuroMétropole de Metz, Jérôme Barrier est un spécialiste de longue date de l’aménagement du territoire. Il a intégré à son action la réflexion sur l’intelligence territoriale et la géopolitique locale, démontrant que la discipline de la géopolitique est une grille d’analyse pour plusieurs échelles. Il vient de publier Réconcilier les territoires (Éditions Ovadia, 2022, préface de Michel Maffesoli), où il développe notamment le concept de géosymbiose.

Quel est le rôle des deux structures que vous dirigez ?

Les deux sociétés que je dirige relèvent toutes deux de l’économie mixte. Elles ont l’air d’être très proches l’une de l’autre, mais sont en fait très différentes. L’une s’appelle SEBL Grand Est. C’est une société d’économie mixte qui agit sur l’ensemble du territoire de la région Grand Est. L’autre s’appelle la SAREMM, c’est une SPL. Son actionnaire principal est l’Eurométropole de Metz.

Pour filer les similitudes, elles ont toutes deux comme responsabilité de gérer pour le compte des collectivités de grands projets d’investissement, qui sont soit dans le domaine de l’aménagement du territoire (zones d’activités, zones d’habitations, zones commerciales, réhabilitations de friches), soit de la construction de bâtiments ou d’équipements publics (piscines, lycées, collèges, gendarmeries, centres aquatiques). Dans les deux cas, la fonction de l’opérateur peut aller jusqu’à la prise en charge complète du projet, y compris la maîtrise d’ouvrage et donc le financement du projet.

 

Dans votre ouvrage, vous utilisez le concept de géosymbiose. Pourriez-vous le définir ? En quoi cela permet-il de comprendre l’aménagement des territoires ?

C’est ce qui légitime l’analyse que je fais dans mon livre, car je dirige ces deux sociétés, l’une travaille en milieu urbain et l’autre en milieu périurbain et rural. Pour ma part, je suis très surpris de voir que les sujets abordés en matière d’aménagement du territoire sont quasiment toujours des projets urbains. J’ai travaillé en Vendée, nos problématiques étaient très différentes puisqu’il s’agissait vraiment de l’aménagement rural et périurbain. Cela fait longtemps que je m’interroge. J’en suis venu à la conclusion que cette problématique est bien spécifique à la France depuis la fin des années 1970 : le gouvernement a choisi de concentrer sa politique d’aménagement du territoire sur la politique de la ville, sur les banlieues dans un premier temps, puis sur les métropoles.

Et en creux, avec la création du ministère de la Ville, avec la disparition par étape de la DATAR, on privilégiait la ville au détriment de la campagne et des petites villes, de ce qui fait le tissu conjonctif spécifique de la France. Paradoxalement, ce mouvement politique s’est fait au moment où l’exode rural s’arrêtait. Le constat que l’on fait lorsque l’on regarde les courbes, c’est que, au début des années 1980, l’exode rural est en voie d’extinction, la courbe s’aplatit. Après la crise du Covid, on rentre dans une phase d’inversion de la courbe, avec un exode urbain. Par conséquent, la proportion de gens qui n’habitent pas en ville, dans les pays occidentaux en général, est stabilisée aujourd’hui. Cela rend donc injuste cette idée de concentrer toutes les politiques gouvernementales sur la ville. D’ailleurs, le gouvernement en a tenu compte, avec les programmes « Action cœur de ville » et « Petites villes de demain ».

Ainsi la géosymbiose exprime la volonté de sortir de cette espèce d’opposition ville-campagne. Dans mon ouvrage, je bâtis tout cela autour d’un certain nombre d’analyses, comme celle de l’histoire de la ville et de la campagne, en disant que la ville est historiquement un sous-produit de la campagne.

Aujourd’hui, on parle beaucoup de la réindustrialisation du pays. Mais nous savons bien que, si elle a lieu, elle ne passera pas dans les centres-villes. Il faudra donc trouver des espaces où l’industrie puisse avoir sa place, dans un environnement apaisé, car les populations urbaines ne supportent pas de côtoyer de trop près des activités économiques bruyantes et polluantes.

Il y a un autre sujet important que j’aborde dans mon livre et sur lequel je voudrais m’attarder ici : le territoire, qui avait un peu disparu des consciences, semble y être brutalement réapparu depuis deux ans. En effet, avec la crise du Covid et surtout celle des Gilets jaunes, tout le monde a repris conscience de l’importance des territoires. Cette histoire de géosymbiose vient aussi de l’analyse, à l’origine faite par Jérôme Fourquet, qui consiste à dire que la crise des Gilets jaunes, pour la première fois depuis les jacqueries, est une crise de territoires. Les périurbains se sentent rejetés par les centres-villes. L’exemple type est Bordeaux : la ville devient très belle, très aménagée, et ainsi l’hinterland de Bordeaux se sent exclu et se révolte.

Et cela, c’est le contraire de la géosymbiose.

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On constate aujourd’hui qu’il y a une très forte hausse des prix du logement dans les centres-villes, même dans les villes moyennes, ce qui entraîne un effet d’éviction. Quelles pourraient être les solutions apportées pour que le logement ne soit plus un facteur complètement excluant, notamment pour les familles ?

C’est un problème de plus en plus insupportable. En milieu urbain, même à Metz où la crise du logement est la plus violente, lorsqu’on envisage de créer des zones d’habitations, les élus nous disent, à juste titre, qu’il faut attirer les jeunes actifs et les jeunes familles, car c’est cela qui nourrit l’économie locale. On se rend compte qu’avec les coûts du foncier plus les coûts de construction, si on analyse le taux d’endettement disponible pour les ménages, on est alors très loin des prix de sortie que nous pratiquons sur nos zones.

Nous sommes en train de lancer une expérimentation permise par la loi Alur, qui est la création d’offices fonciers solidaires. L’idée est originaire du Royaume-Uni. Il s’agit de séparer le foncier de ce qui est construit dessus et donc de créer des foncières, soit des organismes qui financent le foncier et en deviennent acquéreurs, puis qui le mettent à la disposition des bailleurs sociaux, qui construisent dessus et mettent des logements sur le marché en propriété, mais hors foncier. Nous arrivons donc à gagner entre 30 et 40 % suivant l’intensité en centre-ville. Nous parvenons à trouver des logements sur le marché en pleine propriété, sauf le sous-sol, pour des prix nettement inférieurs aux prix du marché.

Nous travaillons donc sur ce type de solution, mais ce ne sont pas des solutions globales. Nous n’avons pas de réelle réponse aujourd’hui, car ce sont des questions de marché, les prix de construction plus l’inflation actuelle notamment dans le bâti.

Comment faire pour que les politiques d’aménagement ne se limitent pas à une administration qui décide pour les autres et que les attentes des populations soient bien prises en compte ?

Je parle beaucoup dans mon livre de la subsidiarité. La subsidiarité, selon saint Thomas d’Aquin, c’est prendre la décision au plus proche de là où elle doit être appliquée et cela pose de nombreuses questions. Quelle est la bonne taille du territoire ? Qu’est-ce que « le territoire pertinent » au regard de la démocratie ? Ma thèse est de dire que « le territoire pertinent » n’est pas une question de taille, mais bien d’attachement des populations à ce territoire. Cela rejoint donc le concept de la subsidiarité. Il peut y avoir plusieurs sphères de territoires successives.

Par exemple, lorsqu’on lit Ceux de 14 de Maurice Genevoix, on est frappé, car à chaque fois qu’il parle de l’un de ces hommes, il dit d’où il vient. Cette identité régionale est très forte à l’époque. Mais cependant, il y a aussi un vrai attachement à la nation, cela n’est pas exclusif. Et c’est là qu’intervient la question de la subsidiarité. En effet, la décision n’est applicable que dans la mesure où elle est appropriée par les personnes localement. Au moment de la crise du Covid, les élus locaux ont joué un rôle déterminant, car ils étaient proches des populations. Le niveau d’acceptation est bien là : quand ce sont les élus locaux qui distribuent les masques, les gens les mettent, quand c’est une injonction qui vient d’en haut, les gens ne les mettent pas ou tardent à les mettre.

Et cela doit inspirer fondamentalement l’organisation des territoires, ce qui n’est pas du tout le cas aujourd’hui. À chaque fois que l’on s’attaque au problème du soi-disant mille-feuille territorial, on rajoute une couche au mille-feuille.

Cela entraîne une autre implication : on a une illusion en France qui est de dire qu’on doit faire des strates territoriales de taille équivalente. La réforme Valls a été particulièrement caricaturale en la matière. D’abord on a commencé par vouloir faire comme les Allemands, c’est-à-dire avoir des régions de la taille des Länder. Mais on oublie qu’en Allemagne les Länder sont le résultat de l’histoire. Ils n’ont pas tous la même taille. Et comparer la Bavière et la Sarre n’est pas pertinent : l’une est vingt-sept fois plus grosse que l’autre, et pourtant les Sarrois se sentent sarrois, les Bavarois se sentent bavarois, et cela ne pose de problème à personne. C’est vraiment un bon exemple de la subsidiarité. Eux ne s’obstinent pas à délimiter des territoires qui aient tous la même taille.

Or, on a vraiment ce problème en France. Par conséquent, on a créé des régions qui sont des abstractions intellectuelles. Le territoire pertinent, c’est celui auquel les gens se sentent rattachés, mais il peut avoir une taille différente.

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Un territoire évolue dans le temps. Et pourtant on peut avoir tendance à le fossiliser, à l’essentialiser. Dans l’aménagement du territoire, comment peut-on intégrer le fait qu’un territoire évolue et donc penser aussi à ce qu’il pourra être dans dix ou quinze ans, penser aux aménagements qu’il faudra faire pour que ce territoire puisse répondre aux personnes qui l’habitent ?

J’ai dirigé la SEM (Société d’économie mixte) d’aménagement du département de la Vendée pendant quinze ans. J’ai été confronté exactement à cela, c’est-à-dire la Vendée, territoire rural avec très peu d’industries historiques, et qui tout d’un coup, en l’espace d’une génération et demie, devient un territoire avec une densité industrielle impressionnante, où la proportion de la population active dans le secteur secondaire est 10 à 15 points supérieurs à la moyenne nationale. Oui les territoires évoluent, et il faut en tenir compte.

Par exemple, j’occupais le poste de directeur de Vendée expansion, au moment où l’industrie était en train d’exploser. Notre principal problème à l’époque était le recrutement. Nous déployions des efforts considérables pour aider les entreprises à trouver du personnel, ce qui sortait alors de l’ordinaire. Aujourd’hui cela s’est généralisé.

Il a fallu accompagner cette croissance économique. Nous l’avons fait en essayant de privilégier l’agroalimentaire, qui était une industrie très importante en Vendée, notamment l’ultra frais qui n’est pas très délocalisable. Et nous avons donc essayé de faire en sorte que les entreprises qui travaillaient dans ce domaine-là et qui avaient besoin d’être proches de leur marché de distribution se développent. La plupart de ces entreprises sont toujours là et se sont bien développées sur le territoire.

Sur la question de la projection dans l’avenir, c’est un sujet sur lequel je suis extrêmement prudent. J’ai récemment participé à une table ronde où il nous a été demandé comment on imaginait la ville de demain. Tout le monde a tendance à apporter à ces questions-là des réponses techniques : demain il y aura des puces électroniques, nous allons avoir de la donnée, les équipements publics communiqueront des informations, et la ville de demain devra gérer ces informations. Ce que je pense, c’est qu’on se trompe toujours lorsqu’on prévoit l’avenir. Je suis tombé sur le numéro de Paris Match qui était paru au moment où l’homme a marché sur la Lune. À la fin, il y avait une illustration qui s’intitulait « Le voyage de noces de l’an 2000 ». On est aujourd’hui en 2022, et on est très loin de ce qu’on imaginait en 1969. Par conséquent, je pense qu’il faut être vraiment prudent.

À mon avis, il ne faut pas imaginer l’avenir en termes techniques, car, ce qui compte, c’est la manière dont les gens vivront sur les territoires de demain, la manière dont les territoires seront attractifs et arriveront à retenir leurs populations. La technique peut le servir, mais cela ne dépend pas d’elle. Cela dépend de l’attention que l’on met dans la réalisation des opérations, la manière dont les gens vivront, se déplaceront, s’ils ont des équipements pour leurs enfants, pour leur santé, leur vieillesse, faire leurs courses. C’est une multitude de détails. Et comme on a du mal à prévoir l’avenir, il faut s’efforcer de faire des choses réversibles, d’être agile.

Malgré tout, il y a un point que je voudrais développer ici. Ce que nous essayons de faire à SEBL Grand Est et à la SAREMM, c’est de faire ce que, à l’EGE (École de guerre économique), Christian Harbulot appelle un point cognitif : appliquer la méthode de l’intelligence économique au territoire. On appelle cela l’intelligence territoriale. À travers l’étude du terrain, la collecte de données, la veille, la cartographie, l’exploitation des réseaux, il faut être en mesure d’avoir suffisamment d’informations pour percevoir les signaux faibles qui doivent nous alerter.

Par exemple, cela fait maintenant trois ou quatre ans que nous avons anticipé les problématiques de la nécessaire économie du foncier. C’est vraiment devenu un terme à la mode : on parle de zéro artificialisation nette, on parle d’économie foncière. Il faut donc commencer à réfléchir à des politiques foncières et à la réhabilitation des friches. Il se trouve que nous avons beaucoup de friches, industrielles et militaires, dans le Grand Est. Et cela répond bien à la problématique de la sobriété foncière, puisqu’en réhabilitant des friches, nous continuons à assurer du développement, sans pour autant provoquer un étalement urbain et une consommation de terres agricoles ou de terres naturelles. Nous gérons aujourd’hui une quinzaine de projets de réhabilitation de friches. C’est assez varié, il y a des friches industrielles, des friches militaires, des friches commerciales, certaines sont en centre-ville, la plupart sont à la campagne ou dans les petites villes. Et c’est réellement le résultat de notre politique d’intelligence territoriale : éveiller les consciences, les nôtres tout d’abord, puis celles des gens qui sont autour de nous, sur les problématiques du territoire de demain.

Votre ouvrage est préfacé par Michel Maffesoli, qui a développé la notion de « retour à la tribu ». Cette notion est aussi manifeste sur les territoires, les gens se regroupent par affinités culturelles ou sociales. Mais comment peut-on faire en sorte qu’un territoire ne soit pas complètement cloisonné, et qu’il y ait des échanges entre les différentes « tribus » ?

Le fait que Michel Maffesoli m’ait fait l’honneur de préfacer mon ouvrage est aussi le résultat de notre politique d’intelligence territoriale. Nous avons développé dans nos deux structures deux organes de réflexion, « Interest » et « La métropole raisonnée ». Nous essayons d’aborder ces problématiques en interrogeant des spécialistes, reconnus nationalement. Par exemple, dans le prochain numéro de « La métropole raisonnée », nous allons faire intervenir le professeur Hervé Théry[1], qui va émettre une comparaison un peu osée entre la métropole de São Paulo et celle de Metz.

Bien entendu, les tribus ne doivent pas être refermées sur elles-mêmes. Cela doit permettre de développer une énergie liée à l’identité de la tribu. C’est par exemple ce que Philippe de Villiers a fait lorsqu’il est arrivé à la tête du département de la Vendée, en 1988. Il était alors jeune énarque, peu connu localement. Il a dit aux journalistes qui le lui demandaient qu’il n’avait pas à proprement parler de programme, mais qu’il allait relever le drapeau de la Vendée. Les journalistes de Ouest-France ont été un peu étonnés, voire mécontents, tout comme les chefs d’entreprise vendéens. Philippe de Villiers leur a expliqué son idée : il fallait redonner de la fierté à ce territoire qui baissait la tête parce que du mauvais côté de l’histoire, parce que méprisé par les Nantais, parce que rural… Et c’est la culture qui créerait de la valeur ajoutée. La conséquence attendue serait l’initiative économique, de l’enthousiasme, de la cohésion dans les entreprises, de l’innovation. Les chefs d’entreprise ont fini par adhérer et la plupart d’entre eux ont, plus tard, accolé le logo du département de la Vendée à leur propre image.

Cette histoire de drapeau est vraiment instructive. Je me suis aperçu, au cours de mes différents voyages, qu’il y avait toujours une corrélation très forte entre le dynamisme économique d’un territoire et son sentiment d’appartenance voire de fierté à ce territoire. J’avais été particulièrement frappé de cela en Corée du Sud par exemple, où les Coréens se battent vraiment pour leur pays en allant à l’usine. C’est un réel facteur de dynamisme économique. L’imaginaire et l’économie peuvent tout à fait s’allier quand il s’agit de développer le territoire.

[1] Hervé Théry est par ailleurs membre du comité scientifique de Conflits (NDLR).

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