L’Italie technologique : la puissance qui ne se finance pas elle-même

11 août 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : La magnifique cathédrale de Milan c : Canva

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L’Italie technologique : la puissance qui ne se finance pas elle-même

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  • Plus de 12 000 startups, un venture capital record : l’Italie n’a jamais eu un écosystème technologique aussi développé.

  • Pourtant, ses champions se financent à New York, Londres ou Paris : l’Italie souffre non d’un déficit d’innovation, mais d’un déficit de capital.

  • Le défi est culturel : un capitalisme familial tourné vers le patrimoine doit apprendre à financer l’immatériel et la prise de risque.

La révolution technologique européenne est désormais engagée. Les grandes économies européennes mobilisent d’importants capitaux pour faire émerger leurs futurs champions. L’Italie s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Avec plus de 12 000 startups innovantes, plus de 200 incubateurs et accélérateurs, un marché du venture capital ayant atteint près de 1,5 milliard d’euros en 2025 et plusieurs entreprises devenues des références européennes — Satispay, Scalapay, Bending Spoons et iGenius —, elle n’a jamais disposé d’un écosystème technologique aussi développé. Pourtant, un paradoxe demeure : pourquoi le capital italien finance-t-il encore si peu ses propres entreprises technologiques ?

L’écosystème technologique italien Valeur
Startups innovantes plus de 12 000
Incubateurs et accélérateurs plus de 200
Venture capital (2025) ≈ 1,5 milliard €
Patrimoine net des ménages (fin 2025) plus de 12 300 milliards €

Alors que les entreprises technologiques italiennes n’ont jamais été aussi nombreuses ni aussi compétitives, nombre d’entre elles continuent de trouver leurs principaux investisseurs à New York, Londres, Paris, Berlin ou Zurich. En Italie, les levées de fonds atteignent désormais des montants inédits et attirent un nombre croissant de fonds américains, britanniques, français, allemands ou suisses, qui occupent aujourd’hui une place centrale dans le financement des sociétés à fort potentiel.

L’Italie forme les talents, crée les entreprises et développe les technologies, mais ne finance encore qu’une partie limitée de leur croissance. Plusieurs entrepreneurs italiens choisissent d’ailleurs de poursuivre leur développement au sein d’écosystèmes internationaux offrant un environnement financier mieux adapté aux entreprises technologiques en forte expansion. L’Italie ne souffre plus d’un déficit d’innovation. Elle souffre avant tout d’un déficit de capital orienté vers l’innovation. Le problème ne tient donc pas à la qualité des technologies développées, mais à la capacité de financer leur changement d’échelle. Ces startups excellent précisément dans les domaines où le pays possède déjà ses principaux avantages compétitifs : robotique, industrie 4.0, sciences de la vie, cybersécurité, intelligence artificielle appliquée à l’industrie, technologies spatiales, nouveaux matériaux.

« L’Italie ne souffre plus d’un déficit d’innovation : elle souffre d’un déficit de capital orienté vers l’innovation. »

Le corporate venture capital se développe, mais il ne joue pas encore en Italie le rôle stratégique qu’il occupe dans les grands écosystèmes technologiques internationaux. Or, les grandes entreprises constituent, partout dans le monde, l’un des principaux moteurs du financement de l’innovation. Leur implication plus directe dans les startups italiennes renforcerait les liens entre l’industrie, les centres de recherche, les universités et les investisseurs. Elle permettrait également de faire émerger davantage d’entreprises comparables à Satispay, devenue l’une des principales fintechs européennes, dont la croissance a été accompagnée, à plusieurs étapes, par des capitaux internationaux.

Lire aussi : Podcast — Italie, les raisons d’une puissance économique. Edoardo Secchi

Le paradoxe du capitalisme familial italien

Chaque modèle de capitalisme produit sa propre culture économique, que chaque génération tend naturellement à reproduire à travers les mécanismes qui ont construit sa propre réussite. Tant que les mécanismes de création de valeur demeurent les mêmes, cette culture constitue un avantage. Lorsqu’ils évoluent, elle doit apprendre à s’adapter.

Le capitalisme familial constitue l’une des grandes forces de l’économie italienne. Il a permis la naissance de milliers d’entreprises d’excellence, favorisé une vision de long terme et largement contribué au rayonnement international du Made in Italy. Il serait profondément erroné d’y voir un modèle dépassé. Bien au contraire, il explique une part essentielle de la réussite industrielle du pays.

C’est précisément cette réussite qui façonne aujourd’hui les références économiques d’une grande partie des détenteurs de capital. Les dirigeants qui ont fait prospérer l’industrie italienne ont appris à créer de la valeur dans un univers dominé par les usines, les équipements industriels, les économies d’échelle et les actifs tangibles. L’économie technologique repose désormais sur d’autres logiques : elle conduit à investir dans des entreprises qui ne possèdent parfois ni patrimoine industriel ni rentabilité immédiate, mais un capital immatériel considérable — logiciels, algorithmes, technologies de rupture ou propriété intellectuelle. Le sujet n’est donc pas générationnel : il relève du référentiel économique.

Deux cultures du risque coexistent désormais. Lorsque le patrimoine existe déjà, que l’entreprise a été transmise sur plusieurs générations et que la richesse repose sur des actifs dont la valeur est connue, le risque est naturellement évalué à partir de ce qu’il pourrait détruire. À l’inverse, l’entrepreneur technologique qui ne dispose pas encore d’un patrimoine important perçoit plus facilement le risque comme la condition nécessaire de la création de valeur. Les premiers ont quelque chose à préserver ; les seconds ont encore quelque chose à construire.

« Les premiers ont quelque chose à préserver ; les seconds ont encore quelque chose à construire. »

Depuis plusieurs décennies, l’épargne italienne s’oriente naturellement vers les actifs qu’elle connaît le mieux : l’immobilier, les entreprises familiales, les obligations et les investissements patrimoniaux. Cette logique a longtemps accompagné le développement industriel du pays et contribué à l’émergence de plusieurs champions internationaux.

Pourtant, cette puissance patrimoniale contraste avec les résultats obtenus dans l’économie technologique. Alors que les ménages italiens disposaient, fin 2025, d’un patrimoine net supérieur à 12 300 milliards d’euros (Banque d’Italie), une part encore limitée de cette richesse s’oriente vers le financement de l’innovation. Ce décalage se reflète dans les résultats :

Pays Nombre de licornes
Royaume-Uni 57
Allemagne 33
France 29
Italie 4

Le problème ne réside donc pas dans l’absence de capital, mais dans la manière dont celui-ci est orienté vers l’économie technologique afin d’accompagner la croissance des entreprises les plus innovantes. Investir dans un immeuble consiste à protéger une valeur déjà connue ; investir dans une startup revient à financer une valeur qui n’existe pas encore, mais qu’il faut être capable d’imaginer. Les écosystèmes technologiques les plus performants ne disposent pas nécessairement de davantage de capitaux : ils disposent surtout d’une culture qui accepte de transformer une partie du patrimoine d’aujourd’hui en richesse de demain. Le défi du capitalisme familial italien n’est donc pas de renoncer à ses qualités, mais d’étendre cette culture de l’investissement aux mécanismes de création de valeur propres à l’économie technologique.

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L’Europe comme marché des capitaux

La révolution technologique dépasse désormais les frontières nationales. Face aux États-Unis et à la Chine, aucun État européen ne dispose, à lui seul, de la profondeur financière nécessaire pour accompagner durablement l’ensemble de ses futurs champions technologiques. Comme l’a souligné le rapport Draghi, l’Europe ne souffre ni d’un manque de talents ni d’un déficit d’innovation, mais d’une fragmentation persistante de ses marchés financiers.

Pour l’Italie, l’enjeu n’est donc pas de substituer des capitaux européens aux capitaux italiens. Il consiste à pouvoir accéder à un marché européen des capitaux suffisamment profond pour permettre à ses entreprises technologiques de changer d’échelle sans dépendre systématiquement d’investisseurs extra-européens.

L’Europe ne constitue pas une réponse au déficit culturel du capitalisme italien. En revanche, elle peut offrir aux entreprises italiennes un environnement financier plus vaste et plus intégré, capable d’accompagner leur croissance tout en conservant en Europe les centres de décision, la propriété intellectuelle et les technologies stratégiques.

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Les défis du capitalisme italien

L’objectif du capitalisme italien n’est pas de copier la Silicon Valley. Il n’est pas davantage de renoncer aux caractéristiques qui ont fait la réussite de son industrie. En revanche, il gagnerait à s’inspirer de ce qui a fait sa force : sa capacité à transformer une révolution technologique en une nouvelle culture du capital, de l’investissement et du risque, sans renoncer à un modèle adapté à ses propres forces industrielles. L’Italie dispose déjà de l’une des bases manufacturières les plus solides d’Europe. Son avenir dépend désormais moins de la construction d’une nouvelle industrie que de sa capacité à faire évoluer la manière dont son capital accompagne cette base productive. Toutes les grandes transformations économiques sont aussi des transformations culturelles.

Pendant plus d’un siècle, l’Italie a construit une culture économique adaptée à son développement industriel. Il lui faut désormais adapter cette culture aux mécanismes de création de valeur propres à l’économie technologique. Aucune mesure, à elle seule, ne peut transformer une culture de l’investissement forgée depuis plusieurs décennies. Des incitations fiscales plus lisibles, plus stables et plus attractives peuvent contribuer à accélérer cette évolution. Elles ne sauraient toutefois remplacer l’indispensable transformation des mentalités, qui dépendra aussi de l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants, d’investisseurs et d’intermédiaires capables de faire le lien entre l’industrie traditionnelle, la finance et l’économie technologique.

L’enjeu n’est donc pas seulement de financer davantage l’innovation. Il est de convaincre une nouvelle génération d’investisseurs que les technologies d’aujourd’hui constituent le patrimoine industriel de demain.

« Convaincre une nouvelle génération d’investisseurs que les technologies d’aujourd’hui constituent le patrimoine industriel de demain. »

Pour l’Europe, l’enjeu est de même nature, mais à une autre échelle : construire un espace capable de financer ses innovations, d’en conserver la maîtrise et de faire émerger ses propres champions. L’Italie — avec ses contradictions, ses paradoxes et ses forces uniques — constitue sans doute aujourd’hui le laboratoire le plus révélateur de cette transformation du capitalisme européen.

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À propos de l’auteur
Edoardo Secchi

Edoardo Secchi

Président du Club Italie France et Conseiller économique France Italie