Livre – L’Europe décadente ? de Julien Freund

4 novembre 2020

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Notre Dame de Paris (c) Sipa 00958069_000007
Abonnement Conflits

Livre – L’Europe décadente ? de Julien Freund

par

Aucune civilisation n’est éternelle, il suffit de regarder l’histoire des peuples pour s’en convaincre. Elles sont toutes périssables à des degrés différents. En tous les cas, elles sont toutes à un moment ou à un autre, inéluctablement livrées à la décadence, cette « variation qui constitue un phénomène historique universel ». C’est cette décadence que Julien Freund étudie dans cet essai, qui est aussi une synthèse de sa pensée.

 

Julien Freund est un philosophe et sociologue singulier du XXe siècle. Chantal Delsol, son ancienne élève, le décrit comme l’un des seuls à avoir redonné une légitimité à l’aristotélisme — ou à un certain réalisme politique —, à une époque où le monde universitaire est marxisant. C’est dans ce contexte qu’il faut le resituer, car ce court essai est aussi une dénonciation du socialisme révolutionnaire soviétique et de la bienveillance à son égard des intellectuels français de l’époque.

La décadence n’est pas un terme prisé, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle traîne derrière elle un certain nombre de connotations lugubres et de pénibles oracles qu’on préférerait ne pas voir. Or l’histoire n’est jamais figée, la position ou la puissance d’un peuple ne saurait être absolue dans le temps. Dès lors, « le passé des peuples ne nous devient intelligible que si nous l’interprétons aussi au moyen de la catégorie de la décadence. La contestation de cette façon de voir est née avec l’apparition de la croyance au progrès au sens où l’humanité dans sa totalité se développerait nécessairement dans le sens d’une constante progression vers le mieux, c’est-à-dire ne cesserait de se perfectionner. […] Dès maintenant nous pouvons nous demander : par quel miracle le progrès indéfini pourrait-il supprimer l’expérience historique constante de la décadence ? Comment pouvons-nous, sur la base du court règne de l’idéologie du progrès, préjuger de toute la suite de l’histoire à venir, en occultant en plus les millénaires d’histoire vécue par les hommes ? L’Angleterre qui fut à la pointe du progrès n’a pas été épargnée par la décadence. Il est donc difficile de comprendre qu’une variation, qui a depuis toujours gouverné l’histoire des peuples, puisse disparaître subitement, comme par enchantement. »

La pensée de Freund s’articule de manière logique : d’abord, il y a un certain nombre de symptômes des décadences antérieures qui nous permettent de nous interroger quant au déclin de notre civilisation européenne ; néanmoins chaque décadence civilisationnelle est historiquement singulière car elle advient dans un contexte précis et le nôtre est celui du règne du progrès et de son idéologie ; enfin l’Europe ne doit pas plonger dans la désespérance mais réinvestir le terrain politique pour reprendre les rênes de son destin.

 

Deux typologies pour décrire et comprendre la décadence

 

Toute réflexion commence par la définition des termes et l’auteur aborde son essai en dressant une première typologie de la décadence dont il distingue trois sortes. D’abord, la plus absolue et probablement la plus rare, la décadence catastrophique, qui correspond à la disparition totale d’une civilisation (peuples antérieurs aux Incas et aux Aztèques…). Il n’en reste plus que des traces pour les archéologues. Vient ensuite la décadence partielle qui se traduit par l’écroulement d’une civilisation qui ne pourrait justifier son existence que par l’héritage qu’elle a laissé dans d’autres civilisations par la voie cependant de structures économiques, politiques ou techniques différentes (Empire romain pour l’Europe, Perses pour les Iraniens etc.). La dernière est la décadence fragmentaire, qui intervient quand certains aspects au sein d’une même civilisation tombent en désuétude sans que sa substance n’en soit affectée en profondeur (déclin du style roman, du régime monarchique…).

Ces phénomènes de décadence sont décryptés par la science historique à la lumière d’une autre typologie de trois théories philosophico-sociologiques : la théorie cyclique, celle des présocratiques, selon laquelle l’univers alterne entre des phases d’ascension et de régression dans le cadre d’un monde éternel ; la théorie apocalyptique qui voit l’histoire du monde de manière linéaire et eschatologique, ou plus précisément dans l’attente de la parousie ; et la théorie ondulatoire qui, se reposant non pas sur des considérations cosmologiques mais sur l’observation du fait historique,  affirme que les civilisations passent par les différents âges de la vie : naissance, enfance, jeunesse, maturité, vieillesse, mort.

 

Les symptômes de la décadence

 

Du fait de sa complexité, le travail d’identification d’une décadence requiert le scalpel de l’historien, et l’image biologique des symptômes est tout indiquée pour accomplir ce travail étiologique.

Le premier d’entre eux, le plus révélateur car le plus aisément observable dans la civilisation européenne, est le symptôme démographique. Julien Freund signale d’une part la nouvelle migration des peuples (comme à la fin de l’Empire romain d’occident) dont une large partie non assimilée se « désagrège de l’ancienne communauté », et d’autre part la mutation fondamentale dans le statut des femmes dans nos sociétés puisque la contraception leur a permis de contrôler à elles-seules la courbe des naissances. « Il existe un seuil qui une fois dépassé provoque une déstabilisation de la famille et par voie de conséquence de la société tout entière de sorte qu’on passe d’une civilisation à une autre ce qui veut dire que la civilisation jusqu’alors connue tombe en décadence. »

Ensuite, les symptômes politico-économiques qui proviennent d’abord de l’assistance généralisée d’une large partie des citoyens depuis l’émergence puis l’affirmation de l’État providence en Europe. « Elle donne la priorité au numéraire sur le produit, à l’abstraction économique sur l’effort, mais surtout elle accable la partie dynamique de la population qu’elle assujettit à la paresse du reste. » Cette assistance est surenchérie par un égalitarisme néfaste, « ce système qui consiste à réduire toutes les relations sociales au même dénominateur commun de l’égalité. » En supprimant tout point de repère « il est amené par la force des choses, c’est-à-dire en vertu de sa logique intrinsèque, non seulement à établir une équivalence entre parents et enfants ou entre maîtres élèves, comme Platon l’indiquait déjà, mais aussi entre délinquants ou criminels et leurs victimes, entre patrons et ouvriers, entre sains d’esprit et fous, ou encore entre artistes et bousilleur. »

Plus inquiétants encore, les symptômes philosophico-culturels : « d’autant plus implacables qu’une civilisation à son déclin invoque prétentieusement le prestige des idées. Elle substitue au contact direct des choses l’approche intellectuelle : l’acte créateur et original est par exemple détrôné au profit d’une vaniteuse créativité qui confond le goût stérile pour ce qui choque avec l’audace de l’inédit. » La conséquence directe en est le mépris du passé, non pas la perte d’un traditionalisme portant des coutumes prétendues immuables, mais plutôt le phénomène de s’enfermer dans le présent et de prétendre construire à partir de rien. Or, « une culture sans tradition verse rapidement dans son contraire : une barbarie intellectualisée. » On ne construit pas sans fondement.

 

A lire aussi : Le Cheval de Troie : les civilisations meurent de l’intérieur

 

Satire du progressisme : progrès et décadence

 

L’idée de progrès dans l’histoire nait véritablement au XVIIe siècle et s’épanouit au XVIIIe et XIXe siècle. Le raisonnement est le suivant : si on regarde les actions individuelles des hommes, on ne verra que le chaos, que les choses vont de pire en pire. Mais si on prend du recul en regardant l’histoire universelle sous la forme d’une idée générale du point de vue cosmopolitique, c’est-à-dire du point de vue de toutes les nations, alors on verra que l’homme obéit en effet à une loi universelle de la nature mais que cette loi n’est pas une forme de répétition. Au contraire, cette histoire universelle est le lieu d’une progression continuelle vers l’accomplissement de l’homme, vers l’accomplissement de la fin de l’histoire. La fin de l’histoire humaine ne peut être que l’accomplissement de la nature rationnelle des hommes, de leur capacité de penser, de comprendre le monde, de le connaitre et de se connaitre eux-mêmes. Cette fin de l’histoire, c’est par exemple « l’homme total » de Marx, un homme débarrassé de toutes ses aliénations, un utopisme complet.

Mais nous ne sommes pas que des êtres rationnels, il y aussi en nous quelque chose de déraisonnable (passion, désir). Comment comprendre que ces passions, ces pulsions ne fassent pas obstacle à l’accomplissement de cette fin de l’être rationnel ? C’est que la nature qui dirige l’histoire avec une espèce de volonté propre, comme une détermination universelle, utilise en nous, même ce qui n’est pas rationnel pour accomplir ce qui en nous est rationnel. Il utilise en nous ce qu’il y a de pire pour faire jaillir en nous le meilleur. Un raisonnement qui laisse de dangereuses ouvertures vers l’eugénisme et le totalitarisme, dès lors possiblement conçus comme nécessaires pour le progrès universel.

Cependant comme le dit Gottsched, « qui sait si l’humanité ne retournera pas en barbarie ? ». Julien Freund y répond très clairement : rien ne peut nous l’assurer. Par exemple, si on constate un progrès indubitable dans les sciences et la technique, il est en revanche douteux, voire largement contestable, qu’il en soit de même dans les autres sciences humaines (art, religion, mœurs). Plus douteux encore, la conception marxiste selon laquelle le progrès technique s’accompagne d’une progression proportionnelle de la nature humaine. La diminution de la violence tant attendue n’a par exemple jamais eu lieu. La nature humaine ne change pas.

Mais Freund va plus loin. Il ne se contente pas de dénoncer le progressisme comme une idéologie pernicieuse, il affirme que le progrès est une des sources de la décadence, un symptôme singulier de la déchéance de notre civilisation. En prétendant d’une part régler tous les problèmes auxquels l’homme est confronté et d’autre part assouvir le moindre de ses désirs, le progressisme entretient un mythe dévastateur et décorellé de la réalité telle qu’elle est (et non pas telle qu’on désirerait qu’elle soit). L’homme est par nature éternellement confronté aux mêmes grandes questions, génération après génération. Dire le contraire, c’est le réduire à l’asservissement politique le plus bas, et nier par là même ses aspirations à la liberté, à l’indépendance, à l’esprit critique… « Au nom de l’égalité, on vulgarise dans la médiocrité tout ce qui peut ressembler à une aspiration ».

 

Pacifisme

 

C’est « la manifestation la plus pernicieuse » du progressisme pour la civilisation européenne. Freund précise, à l’époque où il écrit, que ce sont les mouvements communistes qui monopolisent l’idée pacifiste. Mais cette idéalisation de la paix parfaite comme un aboutissement du progrès, cet utopisme dans la conception de la paix, « criminalise » la paix existante entre les États européens, qui comme on le sait puisque c’est le propre des relations entre États, n’est jamais éternelle… Pire encore, ils soutiennent ouvertement par idéal l’ennemi d’alors à savoir l’URSS. Les bons sentiments et les émotions rassasiantes remplacent le bon sens politique.

Le pacifisme, c’est la « paix sans ennemi ». Or on ne peut penser une paix sans ennemi comme on ne peut penser une guerre sans ennemi. Il faut bien avoir des raisons de faire la paix avec quelqu’un. En spéculant de cette manière, les pacifistes remettent en cause jusqu’aux fondements-même de l’État, c’est-à-dire son indépendance. Pas d’indépendance sans défense de la cité, nous dit Freund. C’est le devoir le plus naturel d’une nation, celui auquel le citoyen s’adonne avec le plus de fierté. Le devoir d’une cité, le rôle de l’État n’est-il pas avant toutes choses d’assurer la sécurité de ses citoyens, d’éviter que le pire ne se produise ? On ne se protège que contre des ennemis.

 

A lire aussi : Le XXIe siècle, âge des États civilisations ?

 

« Faut-il se résigner ? »

 

Il n’y a néanmoins pas de fatalité dans la décadence car elle dépend pleinement de la volonté et de la détermination des hommes. Les œuvres de Churchill et de de Gaulle sont là pour l’attester. Elles ne sont, l’une comme l’autre, qu’une longue tentative de faire surgir un sursaut face à cette décadence. En espérant toutefois qu’elles ne soient pas simplement cette dernière énergie qui précède l’agonie. À l’inverse, l’ennemi lui aussi est faillible et peut s’effondrer à tous moments. Si nous pouvons espérer une réémergence, il faudra néanmoins être préparés. 

Les civilisations ne sont pas éternelles. Elles meurent en raison d’un agent externe ou par épuisement. C’est ce qui semble habiter la civilisation européenne de nos jours. Après avoir expérimenté le maximum de sa potentialité, la plénitude de ses capacités, elle explore désormais les maladies de cette plénitude comme pour ressentir une dernière fois la force de ses principes. Ce qu’il fallait éviter à tout prix est désormais érigé en souhaitable, le problème étant qu’elle se suicide à force de s’accuser de tous les maux du monde, en se désarmant ou en se noyant de normes et de contraintes.

 

Singularité de la civilisation européenne

 

« L’Europe a inventé la science expérimentale et mathématique, ainsi que les sciences humaines, historique, sociologique, psychologique et économique. Elle a été l’ouvrière de la rationalisation technique, elle a engendré en politique la démocratie, élaboré en économie le système de l’abondance, etc. On peut lui faire grief de divers profanations et excès, il n’empêche que cette œuvre est grandiose. De plus, elle est la seule civilisation qui a découvert les autres civilisations dans l’espace et le temps. Ce fait est absolument unique et capital, que seuls des esprits jaloux des autres continents peuvent essayer de discuter, mais vainement. »

« Malgré le repli sur elle-même, il demeurera que les dimensions de la civilisation européenne ne se borneront jamais plus à ses seules frontières géographiques. Elle est la seule civilisation universelle qui n’ait jamais existé, et comme telle, elle n’exprime plus seulement l’âme européenne, mais aussi celle de tous les peuples de la Terre, puisqu’ils ont été définitivement contaminés par elle. En raison de l’épopée qui fut la sienne et qui, je le répète, est unique, elle ne pouvait tout naturellement qu’allumer la haine envieuse des autres cultures, dont la destinée a été locale. »

« Qu’on le veuille ou non, le monde entier est devenu européen, mais la civilisation européenne est intégrée de manière diversifiée par les cultures particulières des différents peuples ».

Il n’est désormais plus possible de concevoir honnêtement l’histoire du monde sans prendre en compte l’apport majeur de la civilisation européenne. Néanmoins, son effacement progressif à l’endroit-même où elle est née constitue un danger majeur pour ce qu’elle contient de substantiel : l’esprit critique et la recherche de la vérité, les deux véritables trésors, préalables indépassables à la démocratie et à l’exercice des libertés. Aujourd’hui, ils sont tous les deux sacrifiés sur l’autel du pacifisme, premier foyer de la décadence. Ranger au placard la face militaire de la société, c’est mettre de côté le seul moyen de protéger la singularité de la civilisation européenne. Or l’histoire tend à démontrer que les civilisations sans rapport de force sont vouées à la disparition.

Freund termine cet essai par un bel éloge à la vie. Il appelle non seulement à redonner du poids aux choses banales de l’existence et pas uniquement intellectuelles, et surtout à cesser de culpabiliser car si on ne s’aime pas soi-même on ne peut pas aimer les autres.

« La baisse de la natalité est un des signes du renoncement à la vie, soit pour jouir égoïstement du présent, soir par peur de l’avenir. En l’occurrence, elle est l’expression du refus de défendre la civilisation à laquelle on appartient. Certes, les valeurs d’une civilisation n’ont de consistance que si elles sont vécues, mais si on a foi en elles, on ne peut souhaiter qu’elles se transmettent de génération en génération. La vie est par sa nature même transmission et perpétuation, ce qui veut dire que l’instinct vital signifie que la vie doit continuer après nous, dans le respect des valeurs qui si nous les trouvons avantageuses, devraient se reproduire. »

 

 

 

À propos de l’auteur
Louis du Breil

Louis du Breil

Louis du Breil est journaliste.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest