Livres – 25 septembre

25 septembre 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Livre (c) Conflits

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Livres – 25 septembre

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Cinq ouvrages cette semaine : le troisième tome d’une fresque sur l’histoire de l’Europe, les carnets corses du Cardinal François Bustillo, une géopolitique des Évangiles, un essai sur le mouvement masculiniste et un bréviaire de guerre économique.

Benjamin Deruelle (dir.), Histoire de l’Europe. L’épreuve des modernités (XVe – début XIXe siècle), tome III, Passés composés, 2026, 44 €

Troisième volume d’une ambitieuse collection en quatre tomes dirigée par Benjamin Deruelle, professeur d’histoire moderne à l’Université du Québec à Montréal, cet ouvrage aborde les siècles où l’Europe se donne son visage moderne. C’est le moment des États centralisés, administrés par un appareil bureaucratique de plus en plus complexe ; celui, aussi, où l’émancipation à l’égard des dogmes, des structures héritées et des absolutismes prend pour outils légitimes la raison et le savoir. De la Renaissance aux lendemains de la Révolution, l’Europe y fait l’épreuve, au sens fort, de ce qui la constitue encore.

Le parti pris de la collection donne à ce tome sa profondeur. Loin de tenir l’Europe pour un ensemble homogène et intangible, Deruelle et ses contributeurs — parmi lesquels Guillaume Calafat et Pascal Bastien — interrogent la fabrique même de l’idée européenne, cette notion mouvante que chaque époque a redéfinie. Le libéralisme, la démocratie, l’égalité : autant d’héritages que l’ouvrage refuse de tenir pour des évidences et qu’il restitue à leur genèse conflictuelle.

« Le libéralisme, la démocratie, l’égalité : autant d’héritages que l’ouvrage refuse de tenir pour des évidences et qu’il restitue à leur genèse conflictuelle. »

Vue de Montréal, l’histoire du continent gagne d’ailleurs en relief : le regard décentré échappe aux récits nationaux pour privilégier une approche globale. Une riche iconographie et une quarantaine de cartes inédites accompagnent la démonstration. Un volume exigeant, qui rend à l’Europe sa complexité au moment précis où elle s’invente.

Cardinal François Bustillo, Carnets corses, tome III, Fayard, 2026, 21,90 €

Un évêque tient son journal, et il en fait un livre. Le geste pourrait sembler mineur ; il est, chez le cardinal Bustillo, un acte de fidélité. Fidélité à la réalité d’abord, celle des visages croisés, des paroles confiées à la sortie d’une messe, des larmes aperçues au bord d’un cimetière ; fidélité à l’invisible ensuite, à ce travail secret que Dieu accomplit dans les cœurs. « Beaucoup de choses se donnent, écrit-il, puis se perdent si personne ne les recueille. » Le carnet est cette main tendue pour retenir le don avant qu’il ne se dissolve.

On n’y trouvera pas de grands événements, mais une multitude de moments discrets et pourtant chargés de sens. L’évêque d’Ajaccio y suit le rythme des saisons, façon de rappeler que la vie est organique quand notre société l’a rendue mécanique. Le second tome, consacré à l’hiver corse, en offre la plus belle illustration : moins éclatante que l’automne, plus intérieure, l’île y devient le théâtre d’une révélation feutrée, où l’agitation se retire et où la parole retrouve sa densité.

Le livre est aussi une déclaration d’amour. Amour d’une terre rude et belle, d’un peuple attaché à ses racines sans se fermer à l’avenir, d’une foi transmise par des gestes simples — processions, prières murmurées, silences partagés. Le cardinal Bustillo tient ensemble la mer et l’autel, la route et la prière, et apprend, chaque jour, à reconnaître que Dieu passe sans bruit dans l’ordinaire du monde. Un livre qui apaise autant qu’il édifie.

« Beaucoup de choses se donnent, puis se perdent si personne ne les recueille. »

Les auteurs de Conflits publient

Olivier Kempf, Géopolitique des Évangiles, DDB, 2026, 21,90 €

Que se passe-t-il quand un stratège ouvre les Évangiles ? Officier de carrière, docteur en science politique, longtemps en poste au ministère des Armées et à l’OTAN, Olivier Kempf est l’un des fins analystes de la stratégie contemporaine. Il tourne ici son regard vers un territoire inattendu : la Galilée et la Judée du premier siècle, où se joue le destin d’un homme et du monde.

Son geste est clair : appliquer à l’itinéraire de Jésus les catégories mêmes du géopolitologue : population, territoire, souveraineté, pouvoir, rapports de force. Olivier Kempf croise pour cela les quatre évangiles et les sources disponibles, et pose une hypothèse qu’il tient d’un bout à l’autre : les conditions historiques et politiques de l’époque peuvent-elles éclairer ce destin ? Le parcours du Galiléen se déploie dans un monde saturé de tensions, où l’affrontement avec les pouvoirs religieux et politiques du temps est manifeste, et où la domination romaine elle-même est contestée.

L’auteur prend soin de baliser sa démarche. Sa lecture géopolitique ne prétend ni remplacer l’exégèse ni concurrencer la théologie : elle les complète. Elle éclaire autrement la figure de Jésus, en précise les contours sans en réduire le mystère, et fait apparaître le décalage entre les attentes politiques d’une époque qui espérait un libérateur et ce que fut réellement cette vie. Un livre qui déplace le regard, et rappelle que l’Incarnation eut lieu quelque part, à un moment daté, dans un rapport de forces précis.

Ophélie Roque, Les Nouveaux masculinistes. La tribu des mâles perdus, La Cité, 2026, 21 €

On croyait le masculinisme cantonné à quelques forums confidentiels. Ophélie Roque montre qu’il a changé de forme et gagné du terrain, précisément parce qu’il ne se donne plus pour ce qu’il est. Coaching en séduction, développement personnel, conseils de virilité : sous ces habits inoffensifs prospère une idéologie que l’auteur qualifie de discrète, virale et structurée. « Incels » « red pill », « alpha » : le vocabulaire a déjà quitté les marges pour entrer dans la langue ordinaire, sans qu’on en mesure toujours la charge.

L’enquête vaut d’abord par sa méthode. Ophélie Roque a dépouillé un vaste corpus et mené un travail de terrain patient dans cette nébuleuse mal connue, refusant aussi bien la panique morale que la minoration complice. Elle en dégage les ressorts, qui tiennent moins à la haine des femmes qu’à une détresse sociale : solitude affective, sentiment de déclassement, fracture entre les sexes, le tout amplifié par des réseaux dont l’économie de l’attention récompense la surenchère. De là, chez certains, un glissement vers des logiques de radicalisation que le livre suit sans céder au sensationnalisme.

« Ce que ces hommes perdus donnent à lire, c’est une recomposition du masculin et, avec elle, une mutation silencieuse de l’époque. »

Le propos dépasse alors la simple description d’une sous-culture. Ce que ces hommes perdus donnent à lire, c’est une recomposition du masculin et, avec elle, une mutation silencieuse de l’époque. Un livre utile, qui éclaire un phénomène que l’on aurait tort de croire marginal.

Olivier de Maison-Rouge, Penser la guerre économique. Bréviaire stratégique, VA éditions, 2026, 17 €. (Édition revue et augmentée)

Il y a des livres qu’on ne lit pas d’une traite, mais qu’on garde à portée de main. Le bréviaire d’Olivier de Maison Rouge est de ceux-là. Avocat, docteur en droit, professeur à l’École de guerre économique, l’auteur a bâti un ouvrage à la fois précis et concis, organisé en chapitres qui déclinent les grandes thématiques de l’affrontement économique contemporain. C’était, en 2018, le premier volet d’une trilogie que sont venus compléter Survivre à la guerre économique puis Gagner la guerre économique.

Le parti pris est original. À la manière de Sun Tzu, et en hommage explicite au stratège Hervé Coutau-Bégarie, l’auteur réunit un condensé de pensées, d’extraits et de maximes, chacun offrant en quelques mots une leçon, tantôt économique, tantôt juridique, tantôt militaire. Les citations sont puisées à des sources délibérément éclectiques, littéraires, doctrinales, universitaires, engagées, jusqu’aux textes religieux. Une introduction substantielle campe le décor : état des lieux des affrontements commerciaux et des opérations d’influence, où le droit apparaît comme une arme à part entière.

Cette réédition complétée prolonge l’entreprise sans en trahir l’esprit : donner, par la permanence des ressorts historiques et humains, les clés d’une compétition mondiale que l’on aurait tort de croire seulement marchande. Un vade-mecum pour qui veut penser la puissance autrement que par les canons.

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