Livres de la semaine – 8 avril

8 avril 2022

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Livres de la semaine – 8 avril

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Guerre économique, peuples de la longue durée, Asie et islamisme, quelques-uns des livres sélectionnés par la rédaction.

Guerre économique

Olivier de Maison Rouge, Gagner la guerre économique. Plaidoyer pour une souveraineté économique et une indépendance stratégique, VA éditions, 2022, 20€.

Avocat et docteur en droit, Olivier de Maison Rouge s’intéresse depuis de longues années au sujet essentiel de la guerre économique. Avec cet ouvrage, il termine une trilogie commencée avec Penser la guerre économique puis Survivre à la guerre économique. Penser, survivre et finalement gagner, tel est le chemin optimiste proposé par l’auteur. Il s’agit ici de proposer une réponse programmatique aux enjeux des conflits économiques, que ceux-ci soient monétaires, fiscaux ou technologiques. Une guerre économique qui ne concerne pas uniquement les administrations publiques, mais l’ensemble des entreprises et des citoyens.

Longue durée

Michel Bruneau, Peuples-monde de la longue durée, Chinois, Indiens, Iraniens, Grecs, Juifs, Arméniens, CNRS éditions, 2022, 24€.

 

Quel peut être le point commun qui lie les Chinois, les Indiens, les Iraniens, les Grecs, les Juifs aux Arméniens ? En géohistorien, Michel Bruneau explore la trajectoire spatio-temporelle de ces six peuples mondes, six civilisations qui se distinguent par leur remarquable longévité malgré les efforts d’assimilation, voire d’extermination par d’autres peuples conquérants. Ayant recours à une démarche comparatiste, l’auteur questionne cette longévité et cette résilience extraordinaires en notant que chacun a pu s’appuyer sur leurs diasporas respectives, dont certaines essaiment depuis l’Antiquité. Trois d’entre eux, les Chinois, les Indiens et les Iraniens ont comme levier une population importante et un vaste territoire relativement isolé jusqu’au XIXe siècle, mais aussi une métropole robuste. Parmi les critères communs, on retrouve la langue, la religion, la présence de grandes œuvres littéraires (épiques, historiographiques, biblique…). Mais une langue, tout aussi littéraire soit-elle, ne suffit pas toujours à « faire nation » si l’on tient compte du cas du latin et de l’arabe. Michel Bruneau tient compte aussi de la présence de structures sociétales (dans le cas arménien son Église apostolique) et d’institutions politiques.  Et il y a bien sûr le rapport à la géographie humaine et au sacré. Tous ces peuples monde appartiennent à l’espace eurasiatique, le plus grand continent au monde, qui a concentré le plus grand nombre de peuples et de civilisations interconnectés. Chacun de ces peuples entretient une relation de l’ordre de la mystique vis-à-vis du territoire de référence (Jérusalem, Mont Ararat, Sainte-Sophie, Bénarès, Madura, Cité interdite).

L’auteur parle de « caisse de résonances multiples ». Voici un livre appelé à faire date comme les précédents de ce grand géo historien dont on devine la fascination pour les trajectoires de ces « peuples monde » depuis l’Antiquité.

Tigrane Yégavian

Sang des martyrs

Bruno Delaroche, Le sang du martyr. Siméon-François Berneux, Artège, 2022, 24.90€.

 

L’histoire de Siméon-François Berneux est celle de la découverte de l’Asie par les Européens, de la christianisation de ce continent et des difficultés rencontrées. Elle illustre une partie du XIXe siècle et des relations complexes entre l’Occident et l’Orient. Né dans la Sarthe en 1814, Siméon-François Berneux devient prêtre des Missions étrangères de Paris en 1839. Il part à Macao en 1840 puis au Tonkin. Arrêté dès 1841, il est condamné à mort et incarcéré jusqu’en 1843, année de sa libération grâce à l’intervention des autorités françaises. Son activité apostolique le conduit ensuite à Shanghai et en Corée, où il apprend les langues locales, décrypte les cultures, crée des imprimeries et propage le christianisme. Devenu évêque en 1854, il subit de nombreuses vexations de la part des autorités coréennes, avant d’être de nouveau arrêté en février 1866. Torturé et condamné à mort, il est décapité en mars. La répression lancée contre les chrétiens aboutit à la mort de plus de 10 000 d’entre eux dans les mois qui suivent. Canonisé sous Jean-Paul II, Mgr Berneux est l’un de ses nombreux exemples de missionnaires qui ont sacrifié jusqu’à leur vie pour leur mission. Leur histoire rappelle bien des drames et des tournants du XIXe siècle.

À lire également

L’avenir incertain des minorités de Syrie

La France face à l’islamisme

Alain Chouet, Sept pas vers l’enfer, Flammarion, 322 pages, 21€.

 

Depuis plus de vingt ans, nous nous attaquons aux effets de la violence islamiste et non à ses causes.  Tel est en substance le message de ce livre coup de poing écrit par un ancien haut responsable de la DGSE, fin connaisseur du monde arabe et expert confirmé en matière de terrorisme. Lorsqu’il avertit que l’on ne fait pas la guerre à un concept comme la terreur ni à un mode d’action comme le terrorisme, on fait la guerre à des gens, il ne peut s’empêcher de dénoncer le tort causé par les politiques erronées et l’impuissance des services de sécurité de nos démocraties occidentales qui se sont épuisés dans une course sans fin. Mobilisant des connaissances en sciences sociales couplées à son expérience rare du terrain, il se veut à la fois humble, cohérent et didactique, lorsqu’il retrace une généalogie du salafisme afin de mieux faire comprendre comment une petite minorité du monde musulman a pris le pouvoir avec la complicité des pétromonarchies du Golfe et les pouvoirs occidentaux avides de pétrodollars et de sécurité des approvisionnements énergétiques.

Car il y a un écho de l’étrange défaite ou de la trahison des clercs lorsque l’auteur n’a pas assez de mots sévères pour critiquer l’attitude d’une gauche moralisatrice coupable de jouer les idiots utiles, faisant le lit des Frères musulmans, organisation sectaire fondée sur le séparatisme et l’art de la dissimulation. De la même façon qu’il n’existe pas de loups solitaires, Alain Chouet rappelle que l’on n’a pas vu ni su anticiper le phénomène djihadiste et ses avatars qui a su tirer profit de la dictature du politiquement correct, mais aussi des failles de la technostructure française et de son appareil judiciaire dépassé par les enjeux.

Son analyse de la stratégie des États suspectés de déstabiliser la France à travers « l’islam politique » (Arabie Saoudite, Qatar, Pakistan et Turquie) mérite que l’on s’y attarde dans la mesure où elle est davantage motivée par des raisons opportunistes que de l’idéologie. De sorte que l’islamisme tire sa force de la faiblesse d’une Europe, ventre mou d’un Occident honni où il convient de maintenir sur les démocraties occidentales une pression terroriste constante, un fondamentalisme destiné à neutraliser toute critique ou réaction contre ces pays. En cela on retrouvera un écho des thèses de Gilles Kepel et de son plaidoyer pour une islamologie française régénérée et délestée de toute pesanteur idéologique, celle qui nous a fait tant défaut au cours de la dernière décennie.

Tigrane Yégavian

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