Le cardinal Etchegaray face à l’Eglise et au monde

4 janvier 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Rome et le cardinal Etchegaray (c) Pixabay
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Le cardinal Etchegaray face à l’Eglise et au monde

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J’ai senti battre le cœur du monde, Conversations avec Bernard Lecomte, est un ouvrage remarquable de simplicité, qui tranche avec la vie mouvementée du cardinal basque. L’ancien archevêque de Marseille parcourt dans ces mémoires, sous forme de dialogue, le demi-siècle de rebondissements, d’évolution, de violence et de conflits – en un seul mot : d’histoire – qu’il a côtoyé de près, au service de l’Église.

 

C’est sous la forme de conversations avec Bernard Lecomte, spécialiste du Vatican, que le cardinal nous livre sa vie, dans une continuité sans faute, de sa naissance jusqu’à sa plus tendre vieillesse. Ensemble, ils n’oublient rien. De son enfance à Espelette, au Pays basque, à ses voyages en Chine communiste ou dans l’Irak de Sadam Hussein. Ce livre est une véritable biographie, qui fournit tous les détails d’une vie remplie. Il est également un témoignage. Celui de l’évolution de l’Église depuis Vatican II, celui de la vocation sans cesse renouvelée de l’ecclésiastique. Le témoignage d’un monde complexe, qui, après sa division de part et d’autre du rideau de fer de la guerre froide, se libère dans une multipolarité déchirée de crises politiques, religieuses et ethniques.

Ce livre est également un plaidoyer. Le cardinal Etchegaray revient modestement sur sa vie avec, en filigrane, le message d’un militant : le monde des hommes a impérativement besoin de paix, de solidarité et d’espérance. Les hommes par qui Dieu a insufflé sa perfection doivent retrouver leur unité. L’unité, la justice et la paix sont les trois lignes directrices de la vie du cardinal.

Des racines et des ailes

Roger Marie Élie Etchegaray est né à Espelette en 1922. C’est en enfant du Pays basque qu’il se décrit, toute sa vie. Tout au long de ce dialogue biographique, il est fait allusion à son identité basque, à ses origines, à cette terre et ces racines qui ont forgé son caractère et ses valeurs. Le cardinal est un homme enraciné. Son livre commence ainsi « Mes racines – de la Terre et du Ciel – sont à Espelette ».

Les ailes, ce sont celles de l’homme d’Église, voyageur infatigable du monde entier, visitant toutes les Nations, se confrontant à de nombreux hommes d’État. Les ailes, ce sont aussi celles qu’il fallait, à l’enfant, au jeune homme séminariste, à l’adulte, évêque et à l’homme toute sa vie, pour s’élever avec autant de force et d’espérance vers le ciel. Depuis le petit séminaire d’Espelette, qu’il fréquente pendant la guerre, le Basque a les pieds sur terre, l’esprit tourné vers Dieu.

Les racines, le cardinal les rappelle sans cesse. Les siennes, d’abord, lui qui parcourait le monde coiffé du béret basque. Celles des autres, aussi. Tout au long de ses échanges avec Bernard Lecomte, il évoque l’importance du milieu d’origine des papes. Les Italiens, évidement, piliers de la tradition. Le pape Jean-Paul II, celui qu’il a le mieux connu, sans doute. Les origines polonaises de Karol Wojtyla sont nécessairement fondamentales pour bien comprendre l’action du pape. Il en va de même pour Benoit XVI, son successeur, venu de Bavière. À la lumière de sa vie, le cardinal Etchegaray défend donc l’importance pour les hommes de connaitre ses racines. Mieux les connaitre est le meilleur moyen de s’élever vers le ciel. C’est pourquoi le cardinal, fervent militant de l’unité de l’Église, en embrasse toutes ses diversités, aux quatre coins du monde.

Au cœur de l’Église

Ses mémoires sont un excellent moyen de comprendre la hiérarchie de l’Église catholique tant il en a lui-même connu les nombreuses composantes. Séminariste à Bayonne, puis à Rome. Prêtre à Bayonne, puis archevêques de Marseille. Le cardinal a également été président de la conférence des évêques de France, « expert » au concile Vatican II, président du conseil des conférences épiscopales d’Europe… Enfin, cardinal en 1979, il a été un proche collaborateur de Jean-Paul II, notamment dans les missions qui lui étaient confiées, à la tête des dicastères Justice et Paix et Cor Unum. Enfin, le cardinal a été au cœur de quelques événements importants qui marquèrent la récente vie de l’Église : le jubilé de l’an 2000 ou la réunion inter-religieuse d’Assise, en 1986.

Tout au long de ces événements marquants, comme au cours de ses différentes missions, le cardinal Roger Etchegaray a développé sa vision de l’Église, l’idée qu’il se fait de son rôle et de sa mission. Et cette idée, il la forge face aux conditions exogènes qui bouleversèrent le catholicisme du siècle dernier. La guerre mondiale, les conflits ethniques, le communisme, la crise de l’Église dans les années 1960.

Ainsi, depuis le concile Vatican II, il sait que l’Église catholique, porteuse et héritière de la tradition, doit comprendre le monde et s’ouvrir au dialogue. Le cardinal plaide pour une Église au service des hommes, « peuple divin », comme il est fait allusion dans les textes de Lumen Gentium. Le combat pour la dignité humaine était le sien. Comme il en parle à plusieurs reprises dans ce dialogue, il s’est fait siennes les ambitions des droits de l’homme, et a servi une Église qui « aimait les hommes ».

Aussi, toujours depuis Vatican II, le cardinal est un fervent avocat de l’œcuménisme. Le dialogue inter-religieux et la recherche de l’unité des chrétiens, voire des croyants, sont au cœur de son œuvre, celle de sa vie, celle de ses mémoires. Avec la chute du communisme à l’Est, le cardinal sentait la nécessité du rapprochement avec les orthodoxes. Le « nouveau passage de la mer Rouge » pour qualifier la chute du mur de Berlin, doit passer par une nouvelle « ost-politik » de Rome.

Le cardinal Etchegaray a voulu faire battre le cœur de l’Église, au rythme de sa doctrine sociale, de l’œcuménisme et de sa vocation à s’adresser à tous, à travers le monde.

Au service du monde entier

Et c’est à travers le monde que l’homme d’Église accomplit sa mission. Dans ses déplacements en Russie, et dans toute l’Europe de l’Est. Au cœur des fondations pour le Sahel, pour l’Amérique latine. En tant que représentant du pape, au Rwanda, en Irak ou à Cuba. Tout autant que le pape Jean-Paul II ambitionnait de visiter le monde entier, son cardinal suivait ses objectifs d’une Église visible de tous et partout.

S’il évoque avec beaucoup de plaisir ses années à Bayonne, ou à Marseille. S’il parle avec passion de la ville de Rome et de la cité du Vatican. Le cardinal Etchegaray est en réalité épris de fascination pour la diversité du monde, pour tous ses terres et pays qu’il a pu connaitre et dans lesquels il a su servir l’Église.

Mais lors de ses voyages, il était aussi et surtout le témoin de l’histoire contemporaine. Ses mémoires constituent un véritable récit diplomatique, évoquant toutes les crises et les enjeux du monde de ces dernières décennies. Le livre revient parfaitement bien sur chacun des continents, leurs défis politiques et religieux. Le cardinal parvient à nous faire vibrer de passion et d’admiration pour les chrétiens cachés et emprisonnés de Chine, persécutés au Proche-Orient, tout autant que pour les foules joyeuses du Pacifique, ou les peuples fidèles et pleins de promesses d’Amérique latine.

La véritable force de cet ouvrage est celle dont a fait preuve le cardinal Etchegaray tout au long de sa vie d’homme d’église, de missionnaire de Dieu. S’il nous fait autant voyager dans l’espace que dans l’histoire, il nous donne aussi conscience de l’importance de ses racines, de sa propre histoire, et de son lien à Dieu, peu importe d’où nous venons.

La force de l’Église catholique dont il témoigne farouchement dans ses mémoires, c’est celle de traverser les océans, les siècles et les épreuves, même les plus complexes. Cet ouvrage est le récit d’une vie, et de toute l’humanité, pour laquelle le cardinal basque était passionné. Il offre à ses lecteurs un voyage, mais aussi un projet : celui de la paix, de la solidarité et de l’espérance, pour toutes les autres vies à venir.

 

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Nathan Daligault

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