<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Monténégro : le paradis qui se bétonne

20 août 2026

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Monténégro : le paradis qui se bétonne

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Entre les remparts de Kotor, les plages bondées de Budva et les montagnes du Durmitor, le Monténégro est devenu en quelques années l’une des destinations les plus prisées des Balkans.

Porté par le tourisme de masse, qui représente plus d’un quart du PIB national, le petit État adriatique transforme rapidement son littoral.

Ce développement accéléré risque de bouleverser durablement les paysages et l’identité du pays, entre bétonisation de la côte et montagnes encore préservées.

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe

À la sortie de l’aéroport de Podgorica, rien ne laisse vraiment deviner l’image de carte postale que le Monténégro vend désormais à travers toute l’Europe. La capitale apparaît d’abord comme une ville grise, austère, presque silencieuse sous la chaleur blanche de l’été balkanique. Les immeubles hérités de l’époque yougoslave alternent avec des bâtiments administratifs sans charme et des avenues larges où circulent d’imposants SUV allemands, taxis vieillissants et autobus remplis de touristes venus rejoindre la côte Adriatique.

Podgorica est pourtant devenue l’une des principales portes d’entrée touristiques des Balkans. Les compagnies low cost y multiplient les rotations depuis Paris, Londres, Berlin, Varsovie ou Istanbul. À la haute saison, les halls de l’aéroport se remplissent de groupes chinois, casquettes assorties sur la tête, de familles indiennes embarquées dans des circuits de dix jours à travers les Balkans et de retraités européens venus chercher un soleil moins cher que sur la Côte d’Azur. La capitale monténégrine ne retient cependant presque personne. Quelques voyageurs prennent le temps de traverser Stara Varoš, le vieux quartier ottoman, avec ses petites maisons basses, ses minarets discrets et ses cafés où des hommes jouent aux cartes à l’ombre des platanes. D’autres longent les berges de la Morača ou s’arrêtent dans les parcs qui tentent d’adoucir le béton de la ville. Mais Podgorica reste surtout une étape de transit. Le vrai appel du Monténégro se trouve plus au sud-ouest, là où l’Adriatique vient se fracasser contre des montagnes abruptes.

Ruée vers Kotor

Sur la route qui descend vers le littoral, les panneaux publicitaires annoncent déjà l’économie touristique du pays : complexes hôteliers flambant neufs, résidences de luxe avec vue mer, excursions en bateau, clubs de plage et casinos. Depuis une quinzaine d’années, le Monténégro s’est imposé comme la nouvelle destination à la mode des Balkans. Petit pays de seulement 620 000 habitants devenu indépendant en 2006, il attire désormais plusieurs millions de visiteurs par an.

Le premier choc visuel arrive souvent au détour d’un virage : les bouches de Kotor apparaissent soudainement, immense fjord méditerranéen encaissé entre des montagnes calcaires vertigineuses. L’eau y est si calme qu’elle ressemble parfois à un lac. Kotor, joyau vénitien classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979, est devenue l’image emblématique du tourisme monténégrin. Dès le matin, des paquebots de croisière géants glissent lentement dans la baie avant de déverser des milliers de passagers dans la vieille ville. Les remparts médiévaux, les églises romanes et les palais de pierre blanche rappellent les quatre siècles (1420 à 1797) durant lesquels la cité fut sous domination de la République de Venise.

Dans les ruelles étroites, on entend désormais davantage l’anglais, le mandarin ou l’italien que le monténégrin. Les boutiques de souvenirs débordent de magnets, de fausses icônes orthodoxes fabriquées en série, de chapeaux de paille et de babioles importées de Chine. Les terrasses affichent des prix qui surprennent plus d’un voyageur des Balkans : en plein été, un simple plat de poisson ou un cocktail peut atteindre des tarifs proches de ceux pratiqués à Paris ou Milan.

Les habitants racontent qu’il y a vingt ans encore, la vieille ville vivait au rythme des pêcheurs et des familles locales.

À midi, la foule devient presque compacte près de la porte maritime et sur la place d’Armes. Des guides brandissent leurs parapluies colorés pour ne pas perdre leurs groupes. Des touristes montent péniblement les 1 300 marches qui conduisent à la forteresse Saint-Jean sous une chaleur écrasante. En contrebas, les cloches des églises se mêlent au bruit des valises à roulettes sur les pavés. Le succès de Kotor fascine autant qu’il inquiète. Les habitants racontent qu’il y a vingt ans encore, la vieille ville vivait au rythme des pêcheurs et des familles locales. Aujourd’hui, nombre d’appartements ont été transformés en locations touristiques. Les boutiques traditionnelles disparaissent progressivement au profit de glaciers, de bars à cocktails et de magasins de souvenirs.

Budva, la course à la bétonisation

À quelques kilomètres seulement, Perast semble encore résister un peu au tumulte. Ce petit village baroque étiré le long de la baie ressemble à une carte postale figée dans le temps. Ancienne cité de marins prospère sous Venise, Perast possède encore ses palais de pierre aux volets verts et ses clochers élégants. Face au village flottent les deux îlots emblématiques de la baie : Saint-Georges et Notre-Dame-du-Rocher, construits artificiellement selon la légende par des marins jetant des pierres dans l’eau après chaque traversée réussie. Les bateaux-taxis ne cessent d’y transporter des visiteurs en quête de photos carte postale. Mais même ici, le tourisme transforme peu à peu les lieux. Derrière les façades historiques, de nombreuses demeures ont été rachetées par des investisseurs étrangers. Les quais se remplissent de restaurants raffinés proposant poulpe grillé, risotto noir à l’encre de seiche et vins locaux à des prix parfois déconnectés du niveau de vie monténégrin.

Plus au sud, Budva représente l’autre visage du tourisme monténégrin : celui de la fête et du béton. Derrière sa vieille ville fortifiée aux ruelles de pierre polie, la station balnéaire s’étire désormais dans une forêt d’immeubles modernes, de résidences de vacances et de complexes hôteliers. L’été, Budva devient une sorte de mini-Ibiza balkanique. Des dizaines de milliers de touristes serbes, russes, britanniques, allemands ou turcs viennent profiter des plages et des boîtes de nuit qui bordent la côte. La musique électronique résonne jusqu’au petit matin, tandis que les bars de plage alignent transats, cocktails fluorescents et DJ internationaux.

La promenade maritime est saturée de monde. Des vendeurs ambulants proposent lunettes contrefaites, jouets lumineux et maillots de bain bon marché. Dans les restaurants, les serveurs jonglent entre les langues. On sert des plateaux de calamars frits, du cevapi, des poissons grillés et le fameux pršut monténégrin, jambon fumé des montagnes souvent accompagné de fromage local et d’olives. Les touristes plus curieux découvrent aussi le burek, feuilleté salé hérité de la période ottomane, ou les vins rouges robustes produits autour du lac de Skadar.

Budva symbolise surtout la transformation accélérée du littoral monténégrin. En moins de deux décennies, la côte s’est couverte de grues. Les montagnes tombant dans la mer offrent un décor spectaculaire que promoteurs et investisseurs cherchent désormais à exploiter au maximum. Des habitants parlent d’une « benidormisation » progressive du pays. Partout surgissent des immeubles modernes sans réelle cohérence architecturale avec les maisons traditionnelles de pierre. Les enseignes lumineuses, les centres commerciaux, les marinas de luxe et les hôtels géants modifient profondément le paysage.

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L’héritage pirate et ottoman

À quelques encablures, à Sveti Stefan, l’évolution saute particulièrement aux yeux. L’ancien village de pêcheurs construit sur un îlot rocheux relié au continent par une mince bande de sable est devenu l’un des symboles du luxe Adriatique. Dans les années 1960, les autorités yougoslaves avaient déjà transformé le site en hôtel prestigieux fréquenté par André Malraux, ou encore le Prince Akihito du Japon. Aujourd’hui encore, l’image de ses toits de tuiles rouges entourés d’une mer turquoise sert de vitrine internationale au tourisme monténégrin. Mais autour du village historique, les résidences haut de gamme et les projets immobiliers se multiplient. Les plages privées et les barrières de sécurité rappellent que certains secteurs du littoral deviennent de moins en moins accessibles à la population locale.

En descendant encore vers le sud, Ulcinj offre un décor différent. Plus proche de l’Albanie, cette ville longtemps ottomane possède une importante population albanaise musulmane. Les minarets dominent les maisons blanches et l’on entend souvent davantage l’albanais que le monténégrin dans les rues. Ulcinj attire une clientèle plus populaire et familiale. Sa longue plage de sable de Velika Plaža s’étire sur plus de treize kilomètres, phénomène rare sur une côte surtout rocheuse. Des kitesurfeurs glissent au-dessus des vagues, tandis que des familles venues du Kosovo, de Bosnie ou de Macédoine installent parasols et glacières sur le sable brûlant.

La vieille ville d’Ulcinj conserve les traces d’un passé particulièrement mouvementé. Accrochée à un promontoire rocheux dominant l’Adriatique, elle a vu se succéder pirates, marchands, Vénitiens et Ottomans pendant plusieurs siècles. Aux XVIe et XVIIe siècles, Ulcinj était notamment réputée pour ses corsaires, redoutés sur une grande partie de la Méditerranée. Une légende locale affirme également que Miguel de Cervantès, l’auteur de Don Quichotte, aurait été détenu à Ulcinj après avoir été capturé par des corsaires barbaresques en Méditerranée au XVIe siècle. Selon cette tradition populaire, c’est dans la ville qu’il aurait trouvé l’inspiration du personnage de Dulcinée, l’amour imaginaire du chevalier errant. Si les historiens situent plus probablement sa captivité à Alger entre 1575 et 1580, le récit continue d’alimenter l’imaginaire touristique et historique d’Ulcinj, où plusieurs cafés et boutiques font encore référence à Cervantès et à Dulcinée. Pourtant, même ici, les grands projets touristiques avancent rapidement. Des hôtels géants bordent déjà certaines portions du littoral et de nombreux terrains sont vendus à des investisseurs étrangers.

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Des montagnes encore préservées

Le tourisme représente aujourd’hui l’un des piliers de l’économie monténégrine, plus d’un quart du PIB1. Selon les chiffres publiés par l’institut statistique monténégrin Monstat, le Monténégro a enregistré en 2023 près de 2,61 millions de visiteurs pour plus de 16,3 millions de nuitées, les touristes étrangers représentant plus de 96 % de la fréquentation totale. Chaque été, les routes du littoral se retrouvent saturées par des files interminables de voitures immatriculées en Serbie, en Bosnie, en Allemagne ou en Pologne. Les ports accueillent des yachts venus de toute la Méditerranée. Les tour-opérateurs jouent un rôle central dans cette croissance. Les circuits « Balkans en dix jours » se multiplient dans les catalogues européens et asiatiques. Les groupes arrivent généralement de Dubrovnik, en Croatie voisine, traversent rapidement le Monténégro avant de poursuivre vers l’Albanie ou la Grèce.

Dans le nord du pays, loin des plages bondées, les montagnes du parc national du Durmitor offrent des paysages spectaculaires. Les routes serpentent entre forêts de pins noirs, lacs glaciaires et plateaux rocheux où paissent moutons et chevaux. Le canyon de la Tara, souvent présenté comme le plus profond d’Europe, attire amateurs de rafting et randonneurs. À Žabljak, petite station perchée à plus de 1 400 mètres d’altitude, l’atmosphère change radicalement. Les nuits y sont fraîches même en été. Les voyageurs qui viennent jusqu’ici recherchent le calme et une nature encore préservée. Ils dorment dans de petites pensions familiales, mangent des plats roboratifs, comme le kačamak à base de pommes de terre et de fromage fondu, ou dégustent de l’agneau cuit sous cloche. Ces montagnes rappellent le Monténégro rural d’autrefois, celui des clans, des bergers et des villages isolés. Mais même dans le Durmitor, les autorités misent petit à petit sur le tourisme pour développer hôtels, routes et nouvelles infrastructures.

Le pays vend aujourd’hui une image de nature sauvage, d’authenticité balkanique et de patrimoine préservé, tout en transformant à grande vitesse son littoral pour accueillir toujours plus de visiteurs.

Le paradoxe monténégrin apparaît alors clairement : le pays vend aujourd’hui une image de nature sauvage, d’authenticité balkanique et de patrimoine préservé, tout en transformant à grande vitesse son littoral pour accueillir toujours plus de visiteurs. Entre montagnes abruptes et Adriatique turquoise, le petit pays balkanique semble désormais engagé dans une course contre le temps : devenir une destination majeure du tourisme méditerranéen sans perdre ce qui faisait précisément son charme.

1. Coface, Tableau de bord des risques économiques — fiche Monténégro.

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À propos de l’auteur
Alexandre Aoun

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