<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Serbie / Monténégro : la guerre (de religion) n’aura pas lieu

8 mars 2020

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Célébration de l’Épiphanie, 19 janvier 2020 (c) Sipa
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Serbie / Monténégro : la guerre (de religion) n’aura pas lieu

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Alors que des processions sillonnent le Monténégro dans le but de revenir sur la loi sur la « liberté religieuse », l’actualité démontre que cette-dernière est, en réalité, une législation faite au détriment des Serbes.  

« Dans la nuit impénétrable Dans la neige où nous errons, On voit que c’est le diable Qui nous fait tourner en rond » écrivait Pouchkine en 1830.  Et si, aujourd’hui, c’était la volonté d’exister qui menait le peuple orthodoxe des Balkans sur les routes battues par les tempêtes de neige ? On a souvent prédit à l’immense chantier de la cathédrale Saint-Sava de Belgrade, lancé en 1935, un destin d’inachèvement comparable à celui de la Sagrada Familia espagnole. On avait tort : abondé par les dons de la diaspora serbe, le plus grand édifice orthodoxe des Balkans devrait en 2021 dévoiler ses marbres, ses croix d’or et sa mosaïque géante du Christ Pantocrator.

La foi sous la glace

En attendant, en ce 7 janvier 2019, c’est dans la crypte que l’on célèbre la Noël orthodoxe. L’assistance est jeune et élégante : dans ce quartier en pleine gentrification, on vient au temple (hram) pour adorer l’Éternel et pour être vu. Il y a foule en sous-sol, mais moins qu’à l’accoutumée. Même constat dans l’imposante église Saint-Marc, à la cathédrale Saint-Michel-Archange et dans les églises populaires de Zemun, de l’autre côté de la Save. Où sont donc passés les Serbes ? « De nombreux fidèles sont partis au Monténégro ; ils sont allés défendre leur Église », nous dit Zoran, qui fréquente l’église Saint-Marc. Preuve par les images postées sur les réseaux sociaux depuis le Monténégro voisin :  Bravant le blizzard, Serbes venus de Serbie et Serbes du Monténégro gravissent en procession, prélats en tête, les chemins glacés qui mènent aux monastères. Un vent glacial gonfle les bannières tricolores frappées des quatre « C » de la devise serbe (само слога Србина спасава – « Seule l’unité sauve les Serbes ») ; devise partagée par la République de Serbie et l’Église orthodoxe serbe autocéphale depuis 1219 ; devise qui, depuis toujours, rallie les Serbes du Monténégro.

Loi des inventaires 

Majoritaires dans ce petit pays de montagnes et de fjords, ces derniers revendiquent volontiers la qualité de Serbes « authentiques », avant-garde d’une résistance séculaire à l’envahisseur ottoman et à l’islam. Nulle trace, dans ces défilés, du drapeau rouge et or officiellement adopté en 2004 par le Parlement monténégrin – en l’absence de l’opposition. Seize ans plus tard, c’est une autre loi, voulue par l’inamovible président monténégrin, Milo Đukanović, qui déclenche défilés et occupations d’églises.

Le 27 décembre dernier, l’Assemblée (Skupština) du Monténégro dévoilait, à l’initiative du parti présidentiel (DPS, continuateur de l’ancienne Ligue des communistes du Monténégro), un inventaire des édifices et immeubles religieux autrefois propriété du royaume indépendant du Monténégro, disparu en 1918.

Cette législation impose aux détenteurs actuels de ces biens d’établir la preuve de leur droit de propriété avant cette date, sous peine de nationalisation. Dans un pays où la tapija (cadastre) est plus qu’incertaine, la mesure concerne au premier chef les vieux édifices de l’Église serbe, qui rassemble 70 % des fidèles de ce pays à forte majorité orthodoxe. Le projet viserait, dit-on, à transférer les lieux sacrés à la petite Église orthodoxe du Monténégro que Milo Đukanović souhaite voir accéder au rang d’Église autocéphale.

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Surprise de Noë

Diviser l’Église serbe, c’est diviser les Serbes, pense-t-on des deux côtés de la frontière. La vigueur de la réaction a surpris : croyants et prêtres serbes orthodoxes se rassemblent, non seulement pour prier, mais aussi pour parler de la vie chère, de la pauvreté, des bas salaires et de la corruption qui gangrène le Monténégro et la Serbie. Plus politiques, des manifestants exigent la démission de Milo Đukanović.

Ironie du sort, l’homme fort du pays fut lui-même installé au pouvoir par des manifestations de masse, dans le sillage de la « révolution antibureaucratique » – ces sit-in de plusieurs semaines initiés par Slobodan Milošević qui, entre 1988 et 1989, contraignirent à la démission les directions communistes de la Serbie, du Monténégro, de la Vojvodine et du Kosovo. C’est sur cette lancée que Milo Đukanović, brillant jeune communiste surnommé britva (le rasoir) pour tranchant de sa dialectique, devint à 27 ans, en 1991, le plus jeune chef d’État au monde.

Trente ans plus tard, il tient toujours le pays et partage son temps entre la capitale Podgorica (ex-Titograd), et Miami, d’où il a suivi la crise sans mot dire.

Cette longévité, Milo la doit à un sens aigu du placement politique qui l’a, en vingt-cinq ans, mené d’un chauvinisme anticroate hystérique à un alignement fermement européiste et atlantiste.

Premier ministre du Monténégro fédéral au sein de la petite Yougoslavie après 1992, puis du Monténégro indépendant à partir de 2006, président du pays depuis 2016, M. Đukanović s’est, sur le plan interne, employé à consolider par la promotion d’une identité spécifiquement monténégrine un pouvoir clientélaire construit sur l’antique et complexe structure clanique des montagnards serbes.

Intrigues monténégrines

Cet usage politique du « séparatisme » monténégrin n’est pas nouveau et a servi tant des buts internes que des stratégies internationales. Pendant la Première Guerre mondiale, le roi monténégrin Nikola Petrović-Njegos en exil à Neuilly-sur-Seine s’employait à contrer l’aspiration à l’union entre les deux pays par d’acrobatiques négociations avec les Allemands, les Austro-Hongrois et les Italiens.

Finalement, le discrédit issu de ces « intrigues monténégrines » dont la presse philoserbe française d’alors fit ses choux gras en feuilletons précipitèrent la fusion du vieux royaume montagnard et de la jeune Serbie, intégrée en 1918 au royaume des Serbes, Croates et Slovènes, qui devint en 1929 le royaume des Slaves du sud – la Yougoslavie. Sans réel fondement anthropologique, l’indépendantisme monténégrin a néanmoins survécu dans la sphère idéologique, réactivé au gré des jeux entre grandes puissances qui configurent l’aire balkanique. « L’idée d’un Monténégro dé-slavisé et indépendant a été portée par une poignée d’intellectuels monténégrins proches des milieux nazis, tels que Sekula Drljević ou Savić Marković Štedimlija. Elle a même discrètement perduré dans certains cercles après la défaite de l’Axe », analyse l’académicien Slavenko Terzić qui nous reçoit dans son bureau belgradois sur l’avenue Knez Mihajla. Helléniste, spécialiste de l’histoire politique balkanique et ancien ambassadeur de Serbie à Moscou, l’historien de souche monténégrine voit une analogie entre l’actuelle promotion d’une Église monténégrine déserbisée et les stratégies séparatistes des années 1930 et 1940.

Détricotage identitaire

En 1941, c’est au nazi monténégrin Savic Markovic Stedimlijala que les Oustachis croates auxiliaires du IIIe Reich avaient confié la création d’une Église orthodoxe croate fantoche destinée à « croatiser » – et à mettre au travail forcé –  les Serbes jugés assez racialement « purs » pour échapper à l’extermination des Serbes, juifs et Roms  perpétrée dans les camps de Jasenovac et de Gradiska Stara. S’il réfute évidemment toute continuité contemporaine d’un projet génocidaire, M. Terzić perçoit dans la crise religieuse actuelle « une volonté d’affaiblir l’orthodoxie serbe – et donc la nation serbe ».

Le pouvoir monténégrin ne dissimule d’ailleurs guère son dessein de détricoter la trame religieuse, culturelle et linguistique qui unit les Serbes de la Serbie et ceux de la « montagne noire ».

« Je parle monténégrin » déclarait Milo Dukanović en 2004 au journal Politika, pour dire que le serbe n’était plus la langue du pays. Drapeau et armoiries déserbisés, substitution systématique de la latinica à l’alphabet cyrillique, introduction de la catégorie monténégrin dans les enquêtes de recensement, promotion de l’histoire alternative de Miroslav Cosović qui nie l’origine slave des Monténégrins, appui public à l’Église orthodoxe monténégrine qui diffuse à grands frais une littérature ordurière contre les saints Serbes… Le petit État de 620 000 habitants déploie moult signes et insignes de distinction à l’encontre de l’identité serbe et la République de Serbie voisine.

Indépendant de facto depuis 1992 et de jure depuis 2006, le Monténégro de Đukanović a en vingt ans fait le choix de l’UE et de l’Amérique. Ainsi, en 2002, le pays passait à l’euro, sans satisfaire aux critères de convergence et sans même être membre de l’Union. En 2017, le Monténégro intégrait l’OTAN, malgré les mises en garde de la Russie, qui perdait ainsi la possibilité d’un débouché méditerranéen.

Dans ce contexte, les esprits sont prompts à voir dans la crise des Églises et les manifestations qui l’accompagnent la traduction de tensions géopolitiques. Côté serbe, on voit la main de l’Occident et de l’Amérique dans cette agression contre l’Orthodoxie et l’identité serbe. Inversement, Podgorica, soutenue par des intellectuels libéraux souvent issus de l’ancien régime socialiste, dénonce l’ingérence serbe et, indirectement, russe.

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La guerre civile n’aura pas lieu 

Ce scénario de guerre froide ne convainc pas Yves Bataille, géopoliticien français installé à Belgrade depuis vingt ans. « La dimension géopolitique est évidemment fondamentale, mais il faut poser les bonnes questions, affirme-t-il. L’intensification de la présence de l’OTAN dans la région n’est pas un mystère. Le Monténégro en est membre depuis 2017 ; la Macédoine devrait suivre. D’ailleurs, le président macédonien Stevo Pendarovski, récemment élu, était chargé des négociations d’adhésion à l’Alliance !  Ce sont là des données du grand jeu, auxquels il faut aussi ajouter l’obstacle qu’oppose l’orthodoxie au mode de vie libéral et libertaire promu par l’anglosphère. »

Pour Yves Bataille, ces éléments géopolitiques n’expliquent pas à eux seuls la crise du Monténégro. De même, ajoute-t-il, « rien ne prouve que la Russie et la Serbie tirent les ficelles des événements en cours. En Serbie, le président Vučić, qui fut dans sa jeunesse un radical va-t-en-guerre, soutient l’église serbe du Monténégro du bout des lèvres et entretient en réalité des relations cordiales avec Milo Đukanović. Corruption, scandales… les raisons de la colère sont les mêmes des deux côtés de la frontière » analyse notre interlocuteur. Une généralisation de la crise, poursuit-il, pourrait même se traduire par un lâchage des dirigeants serbes et monténégrins par leurs protecteurs internationaux.  « Aleksandar Vučić n’est plus guère en cour à Moscou, où l’on se méfie de son chassé-croisé entre l’Est et l’Ouest. Par ailleurs, les Russes se concentrent moins sur les Balkans, où ils se contentent d’investissements économiques, que sur d’autres aires, telles que la Syrie ou l’Iran. Đukanović, mis en cause dans plusieurs affaires criminelles, devient quant à lui gênant pour les États-Unis et pourrait avoir un destin à la Noriega. Sa tentative de déclencher un schisme au sein de l’Église orthodoxe s’analyse sans doute, à l’approche des élections, comme une manœuvre destinée à conserver le pouvoir en mobilisant sa clientèle par une ambiance de guerre civile. » Pour l’heure, tout porte à croire que la guerre civile n’aura pas lieu…

Bien souvent, c’est dans le théâtre balkanique que se sont déroulés les actes décisifs de l’intrigue historique qui, dans nos représentations, oppose l’Orient et l’Occident. Peut-être s’y joue-t-il aujourd’hui un épisode plus banal, mais non moins significatif, de notre destin postmoderne : une histoire d’hommes, qui, dans le froid et la nuit, recherchent à tâtons ce qui les fait exister.

À propos de l’auteur
Geoffroy Géraud-Legros

Geoffroy Géraud-Legros

Geoffroy Géraud-Legros est journaliste.
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