Nigeria : l’extension inquiétante de la menace jihadiste vers le centre ouest

16 février 2026

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Nigeria : l’extension inquiétante de la menace jihadiste vers le centre ouest

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Insurrection islamiste, bandes criminelles et fragilité sécuritaire, le pays le plus peuplé d’Afrique fait face à une nouvelle flambée de violences. Analyse du massacre de Woro et de l’extension du djihadisme

Umar Bio Salihu égrène son chapelet, le regard perdu. Cet homme de 53 ans, chef du village de Woro, dans l’État de Kwara, a vu mourir deux de ses fils sous ses fenêtres. Sa seconde épouse et trois de ses filles emportées par les assaillants dans la nuit du 3 au 4 février 2026. « Vers 17 heures, ils ont surgi et ont ouvert le feu. Sans sommation. J’ai fui me cacher dans une maison voisine pendant que les tirs déchiraient la nuit. À l’aube, le silence est tombé. Partout, il n’y avait que des corps. Trop de corps. » Entre 162 et 178 civils tués, 38 personnes enlevées – des femmes et des enfants pour l’essentiel.

Ce massacre, l’un des plus meurtriers qu’ait connu le pays depuis des années, ne s’est pas produit dans le Nord-est nigérian où sévit Boko Haram depuis 2009. Il a frappé le centre ouest, à quelques centaines de kilomètres d’Abuja, la capitale fédérale. La menace jihadiste, longtemps cantonnée au bassin du lac Tchad, est-elle en train de se déployer vers le cœur du géant africain ?

Le parc de Kainji : anatomie d’un nouveau sanctuaire

Woro se situe au sud du parc national du lac Kainji – 5 341 km² de forêts denses à cheval sur les États de Niger et de Kwara. Cette zone, autrefois réputée pour abriter l’une des dernières populations de lions d’Afrique de l’Ouest, s’est transformée en espace hors de tout contrôle étatique. Le parc est fermé depuis plus d’un an. Là où paissaient jadis les antilopes, des groupes armés ont établi leurs campements.

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Dès 2021, des communautés riveraines ont signalé l’arrivée de motocyclistes armés traversant les forêts, s’arrêtant parfois pour acheter des provisions ou avertir les habitants de ne pas les signaler. Ces hommes se distinguaient des bandits ordinaires. Ils prêchaient, dénonçaient les chefs traditionnels, exhortaient les femmes à se voiler intégralement. Les populations locales les ont appelés les « Mahmudawa » – les gens de Mahmuda, du nom de leur chef.

Les habitants de Woro avaient été approchés à plusieurs reprises par des émissaires leur enjoignant de rejeter la Constitution et d’accepter la charia. Le chef du village avait alerté les services de sécurité après avoir reçu une lettre annonçant la venue de prédicateurs. « Je pense que c’est ce qui les a rendus furieux », a-t-il confié. L’attaque a duré des heures sans que les forces de sécurité n’interviennent.

Une constellation de groupes aux affiliations mouvantes

Qui a perpétré le massacre ? Le président Tinubu a accusé « Boko Haram » – terme devenu un fourre-tout commode. Un député local a pointé Lakurawa. Les analystes du Critical Threats Project penchent pour la faction Sadiku ou le groupe Mahmuda. En réalité, personne ne sait vraiment. Le paysage sécuritaire du centre ouest nigérian ressemble à un kaléidoscope où se mêlent bandits et jihadistes, factions locales et groupes sahéliens, rivalités entre Al-Qaïda et État islamique.

L’arrestation du chef Mahmuda en août 2025 a levé le voile sur son parcours : formé en Libye entre 2013 et 2015 auprès d’instructeurs égyptiens et tunisiens, spécialisés dans les engins explosifs, il avait rejoint Boko Haram avant de rallier Ansaru, faction dissidente affiliée à Al-Qaïda. Son adjoint était présenté comme l’« émir d’Ansaru » lui-même. L’opération a mis au jour des réseaux s’étendant jusqu’au Bénin voisin. Mais cette arrestation n’a pas éradiqué la menace. D’autres groupes ont investi les forêts, notamment la faction de Sadiku, envoyé dès 2014 par Shekau pour établir une tête de pont vers le centre du Nigeria. Sadiku a su nouer des alliances pragmatiques avec les kachallas – ces chefs de guerre qui pratiquent l’enlèvement contre rançon. Selon des sources citées par le Behanzin Institute, il aurait justifié cette tolérance envers des pratiques contraires à la doctrine rigoriste par cette formule : « Les Peuls changeront avec le temps. »

L’irruption des groupes sahéliens

L’élément le plus préoccupant réside dans l’arrivée des groupes jihadistes sahéliens. Le 29 octobre 2025, le JNIM – coalition affiliée à Al-Qaïda dirigée par le Malien Iyad Ag Ghaly – a revendiqué sa première attaque sur le sol nigérian : un soldat tué dans l’État de Kwara. Ce communiqué a fait l’effet d’une déflagration dans les cercles sécuritaires ouest-africains. Trois mois plus tôt, le JNIM avait annoncé son intention de créer une katiba au Nigeria. Fort de 6 000 combattants, le groupe lorgne vers le golfe de Guinée. Et le chemin passe par le Bénin.

Depuis 2021, le nord de ce petit pays côtier est devenu un véritable champ de bataille. Les parcs nationaux W et de la Pendjari servent de base arrière aux combattants du JNIM, qui ont progressivement étendu leur emprise vers le sud. Le 17 avril 2025, une attaque coordonnée contre trois positions de l’armée béninoise a fait plus de 50 morts parmi les soldats. Le 7 décembre 2025, des éléments des forces spéciales béninoises dirigés par le lieutenant-colonel Pascal Tigri ont tenté de renverser le président Talon, invoquant l’incapacité du gouvernement à endiguer l’insécurité jihadiste. Le coup a échoué grâce à l’intervention de deux détachements des Forces spéciales françaises et ivoiriennes et une escadrille de l’armée nigériane, mais il a révélé les risques de contagion politique d’une crise qui s’étend désormais du Sahel jusqu’aux côtes du golfe de Guinée.

Et puis il y a Lakurawa. Ce nom désigne des militants venus du Mali, du Niger et du Burkina Faso, installés dans le nord-ouest nigérian depuis 2016-2017. À l’origine, ces hommes furent accueillis par des communautés excédées par les bandits. Ils chassèrent les criminels, rétablirent une forme d’ordre. Puis ils imposèrent leur loi – charia rigoriste, taxes présentées comme des obligations religieuses, châtiments pour qui osait écouter de la musique. Désigné organisation terroriste en janvier 2025, le groupe est lié à la Province sahélienne de l’État islamique.

Un appareil sécuritaire débordé

Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon Reuters, au premier semestre 2025, au moins 2 266 personnes ont péri du fait des bandits ou des insurgés dans le nord-ouest et le centre-nord – davantage que sur l’ensemble de 2024. Les enlèvements contre rançon se comptent par centaines. En août 2025, des hommes armés ont kidnappé 50 personnes en une seule attaque dans l’État de Zamfara. Le même mois, 30 fidèles ont été abattus dans une mosquée de l’État de Katsina. Cette violence criminelle, qui prospère sur l’absence de l’État dans les zones rurales, offre un terreau fertile aux groupes jihadistes. Comme l’analyse le Soufan Center, les organisations sahéliennes proposent formation tactique, encadrement idéologique et armement aux réseaux locaux. En échange, elles obtiennent l’accès aux ressources, aux corridors de contrebande, à la connaissance intime du terrain.

Les mafias nigérianes investissent l’Europe. (c) Conflits

L’État de Kwara jouxte directement le Territoire de la capitale fédérale. Le parc de Kainji abrite un barrage hydroélectrique vital pour l’approvisionnement du pays. Si les jihadistes parvenaient à consolider leur emprise sur cette région, les conséquences dépasseraient largement le cadre sécuritaire local. Face à cette multiplication des fronts, l’armée nigériane apparaît structurellement débordée. Dans le nord-est, Boko Haram et l’ISWAP ont intensifié leurs opérations depuis début 2025, menant une campagne baptisée « brûlez les camps ». En octobre, des insurgés ont pris Kirawa, forçant plus de 5 000 habitants à fuir vers le Cameroun. La stratégie des « super camps » a laissé de vastes territoires ruraux sans protection. Le massacre de Woro en est l’illustration tragique : les habitants avaient alerté les autorités. Aucune mesure préventive n’a été prise. En novembre 2025, Tinubu a déclaré un « état d’urgence sécuritaire national ». Les États-Unis ont annoncé l’envoi de conseillers militaires. Mais les experts s’interrogent : pourquoi avoir ciblé Lakurawa lors des frappes de décembre, un groupe certes menaçant, mais moins létal que l’ISWAP ou le JNIM ? Comme le note Kabir Adamu, du cabinet Beacon Security, « la géopolitique a parfois ses raisons que la stratégie ignore ».

Le massacre de Woro n’est pas un épiphénomène. C’est le symptôme d’une transformation profonde de la géographie de l’insécurité nigériane. En une décennie, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont basculé dans une spirale de violence jihadiste que les coups d’État militaires n’ont fait qu’aggraver. Le Nigeria, longtemps épargné par cette expansion vers le sud – malgré l’insurrection de Boko Haram confinée au nord-est -, pourrait être le prochain domino à tomber. Si le JNIM parvient à établir une continuité territoriale entre ses zones d’opération au Bénin et ses cellules dans la région de Kainji, si Lakurawa consolide son emprise sur le nord-ouest, si les factions de Boko Haram poursuivent leur hybridation avec les réseaux criminels, alors le centre du Nigeria connaîtra la trajectoire du Sahel depuis 2015. Les forêts de Kainji, où agonisent les derniers lions d’Afrique de l’Ouest, pourraient devenir un nouveau sanctuaire du jihadisme continental. L’enjeu dépasse les seules frontières nigérianes : c’est la stabilité de l’Afrique de l’Ouest côtière qui se joue dans ces territoires où l’État a cessé d’exercer ses prérogatives.

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À propos de l’auteur
Fiacre Vidjingninou

Fiacre Vidjingninou

Chercheur principal, Béhanzin Institute (Lagos) Chercheur associé senior, Egmont Institute (Bruxelles) Enseignant, École Nationale Supérieure des Armées (Bénin)

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