La grande braderie de Lille

13 juillet 2021

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Braderie de Lille (c) Sipa 00820920_000006
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La grande braderie de Lille

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Née au XIIe siècle, la braderie de Lille est l’une des plus anciennes de France, qui rappelle la puissance économique et culturelle de la Flandre. Mêlant ouvriers et classes aisées, la braderie a suivi les évolutions économiques et sociales de la France et n’a cessé de se transformer depuis le XIXe siècle. Lieu de rencontres et de détente, elle est aussi un miroir de sa région et de son pays.

Si les foires de Champagne ont une place de choix dans l’imaginaire médiéval, léguant à la postérité l’image de seigneurs et marchands venant de toute l’Europe déambulant dans les rues sinueuses de Provins et de Troyes, au milieu des étales remplies à ras bord d’épices, de tissus, de produits artisanaux et agricoles, celles-ci ne furent pas les seules à agiter le Moyen-âge et à signer les prémices de l’essor de la bourgeoisie marchande. Ainsi, les Flandres avaient-elles également leurs foires, dont l’une des plus importantes se tenait à Lille et dont la première trace remonte à 1127.

La braderie en 2019. (Photo by Sebastien Courdji/Xinhua) Credit:CHINE NOUVELLE/SIPA/1909020925

Mais la guerre de Flandre vient brutalement interrompre son développement et son rayonnement. Depuis le traité de Verdun de 843, qui divise selon la coutume l’empire carolingien en autant de royaumes que d’héritiers, le comté de Flandre est vassal de la couronne de France. Dans les faits, la situation est toute autre et le comte est maitre chez lui. Son autonomie est telle qu’il décide, dans sa volonté de se soustraire à l’autorité royale, et surtout aux impôts que Philippe le Bel lui impose, de faire alliance à la fin du XIIIe siècle avec le roi d’Angleterre. S’ensuit une série de batailles qui aboutissent à la défaite des troupes flamandes et au rattachement de Lille et d’une partie des Flandres à la France.

La foire pâtira fortement de cet épisode belliqueux. Mais qu’importe, le commerce y perdra ce que l’autorité du roi sur ses vassaux y gagnera. Son format est peu à peu raccourci, les produits échangés moins divers, et ce d’autant plus que l’amélioration des infrastructures commerciales et des axes de communication rendent moins pertinente l’existence de ces expositions ponctuelles.

Mais ce n’est qu’entre 1450 et 1550 que la foire est profondément transformée. Elle ne se déroule plus que durant les sept derniers jours du mois d’août et les marchands de volailles et les domestiques, qui ont obtenu le droit de vendre les objets usités et devenus inutiles de leurs maitres, remplacent les marchands traditionnels. Ce qui deviendra la « fête aux loques » vient de naître.

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La braderie, miroir des évolutions sociales et sociétales

La braderie vit, durant les siècles suivants, une série d’expansions et de déclins liée aux évolutions sociales et sociétales qui agitent notre pays.

Ainsi en est-il de l’essor du mouvement ouvrier concomitant de celui de la bourgeoisie dans la seconde moitié du XIXe siècle, de l’esprit Mai 68 qui souffle sur toute une génération, de la civilisation du divertissement propre à notre postmodernité, des nouveaux défis sécuritaires auquel le XXIe siècle doit faire face.

La seconde révolution industrielle a en effet métamorphosé le nord de la France plus qu’aucune autre région de la métropole. Aux bourgs que la plaine essaime de-ci de-là se sont substituées de nouvelles zones urbaines qui se concentrent autour des complexes industriels, qu’ils soient textile autour de Lille, carbochimique dans le bassin minier ou métallurgique dans le Valenciennois et sur la côte d’Opale, Dunkerque et Boulogne-sur-Mer en tête.

La transformation industrielle a, comme partout ailleurs, arraché aux terres cultivables des pans entiers de la population pour les jeter dans les villes et a recomposé l’espace social entre classe ouvrière et bourgeoisie (comprise au sens large). Et la braderie de Lille n’échappe ni à la centralité de la question ouvrière ni aux paradoxes de la société industrielle. En effet, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la « foire aux loques » voit se côtoyer à la fois les ouvriers de la région lilloise, principalement issus de l’industrie textile, qui tentent d’améliorer le quotidien en vendant quelques « loques » et « fouffes » et les marchands et antiquaires professionnels qui vendent objets d’art et mobilier neuf. Elle voit se rassembler sur le champ de Mars, bordant la Citadelle de Vauban, ouvriers et bourgeois venus profiter des attractions de la foire. Elle voit débarquer les nombreux visiteurs étrangers frontaliers et un nouveau public venu de Paris qu’amènent les « trains de plaisir », spécialement affrétés pour l’occasion dès 1863.

À cette période faste pour la braderie succède une autre de vaches maigres, dans laquelle Lille est tour à tour occupée par les Prussiens et les nazis puis déterminées à profiter, comme le reste de la France, du confort matériel que les Trente Glorieuses et la politique économique du Général de Gaulle, d’ailleurs né en 1890 dans le Vieux Lille, dispensent à tout un chacun. Les objets de seconde main n’ont plus la côte.

Mais voilà que Mai 68 souffle sur la France et que le cri de révolte résonne dans Lille. Un cri de révolte certes, mais surtout une révolte contre l’ennui, poussée par une génération de « fils à papa » et de « petits bourgeois » qui singe les révolutionnaires du Tiers Monde à défaut d’avoir vécu la grande Histoire. Une jeunesse désœuvrée et militante investit donc les rues et modifie en profondeur la nature de la braderie. Historiquement et intrinsèquement liée au commerce, au « chinage » puis au « système D », la braderie devient peu à peu un carnaval, les « bradeux » occupent de plus en plus d’espace et les points de vente sont ponctués de tribunes politiques, de concerts, d’émissions des radios libres dont on tolère la présence et surtout de débits de boissons.

Cette évolution trouve cependant un public chaque année plus nombreux. À la fin du XXe siècle, la braderie rassemble 8 000 exposants, répartis sur 80 kilomètres d’étals et auxquels font face durant le premier weekend de septembre plus de deux millions de visiteurs provenant de toute l’Europe. Et ce d’autant plus que le défi climatique qui émerge à cette époque donne une nouvelle exposition aux thématiques de l’occasion, du réemploi et des circuits courts.

La place centrale de Lille. (Photo by Sebastien Courdji/Xinhua) Credit:CHINE NOUVELLE/SIPA/1909020925

Il semblerait néanmoins que la braderie de Lille s’achemine vers une nouvelle période de déclin après avoir connu une embellie de plusieurs décennies qui l’a portée à un niveau de notoriété et de développement jamais atteint auparavant. En effet, les attentats qui ont frappé notre pays en 2015 ont poussé les autorités locales à annuler l’édition de 2016 et à profondément réorganiser celles suivantes. La zone autorisée a donc été fortement recentrée sur le centre-ville et les quartiers historiques et entourée d’un impressionnant dispositif de sécurité (présence policière et médicale renforcée, blocs de béton disposés autour de la zone de la braderie, signalétique appelant à la vigilance, etc.). Et alors que la braderie de cette année est censée se tenir au lendemain de la période d’interdiction des rassemblements de plus de 5 000 personnes, les autorités locales se réservent la décision d’annuler à nouveau l’édition 2020. Plus que jamais, « bradeux » et jeunes gens affluant vers Lille pour se divertir se côtoient dans les mêmes proportions, chacun occupant une partie relativement distincte de la ville.

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Parlons gastronomie

La braderie de Lille est connue pour certaines de ses traditions, au premier rang desquelles la dégustation de « moules-frites ».

Au milieu du XVe siècle, la foire de Lille se transforme. Les marchands sont peu à peu remplacés par les domestiques et les marchands de volailles qu’ils font rôtir sur place pour les vendre. Il semblerait d’ailleurs que le terme « braderie » provienne de cette activité, « viandes rôties » étant traduit par « braaden » en flamand. Mais une épidémie, encore une, vient décimer les volailles des principales fermes de la région. Celles-ci sont donc remplacées par des moules, provenant majoritairement de Zélande.

Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que celles-ci seront accompagnées de frites, formant ainsi le plat principal de la braderie de Lille, accompagné nécessairement par une bière d’abbaye. Blonde de préférence.

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Article paru initialement le 9 mai 2020.

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À propos de l’auteur
Paul Godefrood

Paul Godefrood

Paul Godefrood est diplômé de l'Essec. Il est conseiller politique au Sénat.
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