<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Pensée simple, monde complexe

6 novembre 2022

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Pensée simple, monde complexe

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Editorial de la revue Conflits n°42, par Jean-Baptiste Noé, Rédacteur en chef 

Combien de fois la mort de l’Amérique n’a-t-elle pas été prononcée ? Après l’éclatement de Bretton Woods (1971), après leur déroute du Vietnam, à la fin des années 1970, après la terrible prise d’otage de leur ambassade en Iran, etc. 2001 devait marquer la fin de l’Empire américain. Puis vinrent les annonces des États désunis, fragmentés, soumis aux oppositions ethniques et politiques. L’euro devait concurrencer le dollar et tailler des croupières à sa domination économique. Après le départ précipité d’Afghanistan (2021), la Russie devait occuper l’espace laissé vacant. Bien sûr les États-Unis ont leur fragilité, leurs failles, leurs difficultés, mais ils sont toujours les premiers. C’est eux qui assurent la sécurité de l’Europe, via l’OTAN. C’est vers eux que se tournent les Européens apeurés par le voisin russe. Chez eux, même face au wokisme, il est possible d’exprimer une pensée contradictoire, d’avoir des débats d’idées, de créer des écoles et des universités, de disposer d’une certaine liberté de la presse. Ce qui n’est pas possible dans beaucoup d’autres pays hors de la sphère occidentale. L’annonce du déclin de l’Empire américain ne relève-t-elle pas d’une paresse intellectuelle, celle qui refuse de penser les changements et de s’y adapter ? Oui, les États-Unis ne possèdent plus, comme en 1945, les trois quarts de l’or mondial. Mais ils ont Google et Facebook. Ce que l’on nomme trop vite déclin n’est-il pas simplement une évolution et une transformation de la puissance ?

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Pensée pauvre. Le savoir court toujours le risque de se satisfaire de la paresse intellectuelle et du confort des forteresses établies. Une espèce de pensée fromage blanc, confortable, sucrée et enfantine, qui refuse la complexité et qui se satisfait de quelques jugements simples. Voir de l’islamisme dans tout pays où il y a des musulmans, voir la main des États-Unis dans toutes crises politiques en Amérique latine, tout expliquer par la finance, ou par la puissance chinoise ou par un autre facteur simple et unique. Une pensée simple qui considère que c’est l’autre, forcément, qui vit coupé du réel et qui est enfermé dans le politiquement correct. Affronter une pensée complexe est nécessairement plus délicat. Penser les causes multiples, les hiérarchiser, les distinguer, évaluer la nature des changements, penser le temps.

Déterminisme et liberté. Que la géopolitique soit de plus en plus utilisée ne peut que nous réjouir. Bannie de l’université en 1950, la voici désormais discipline du baccalauréat. Les livres et les publications abondent, ce qui est une bonne chose. Chacun y va de sa théorie et de son explication du monde, parfois juste, parfois fumeuse. À force d’être utilisée, la géopolitique court le risque de ne plus vouloir rien dire. Elle procède pourtant d’une méthode épistémologique, qui doit être respectée au risque sinon de devenir n’importe quoi. Il y a l’inscription géographique bien sûr, l’analyse à plusieurs échelles, le croisement des disciplines. Il y a aussi le hasard et l’imprévu. Si la Russie avait réussi à prendre Kiev en trois jours, si Zelensky était parti dès l’assaut du 24 février, la guerre aurait connu un autre déroulé. La géopolitique étudie l’homme dans son milieu ; or le milieu peut être transformé et aménagé par l’homme et ce dernier est libre de ses actions et de ses pensées. Il y a certes des invariants, mais il n’y a pas de déterminisme. Il y a certes des traces de l’histoire et des permanences, mais ni la géographie ni l’histoire ne peuvent tout expliquer. Si la Valteline fut longtemps un point chaud de l’Europe, elle est désormais une zone froide que bien peu peuvent situer sur une carte. Si la France se focalise sur l’Afrique de l’Ouest, elle semble avoir complètement oublié le Pacifique et l’Asie, qui furent pourtant une partie de son empire colonial. Les cartes sont belles, elles expliquent, elles donnent des clefs, mais elles sont faites par des hommes et donc sujette à suspicion. Changer d’échelle, de couleur, de pictogramme change le message et donc la compréhension des rapports de force. Au fondement de toute analyse juste en géopolitique, il y a la liberté de l’homme ; une pensée multiple pour un monde complexe.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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