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Sur le papier, l’archipel est trois fois moins violent que le Brésil ou le Mexique.
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Dans la réalité, une « guerre à la drogue » y a fait des milliers de morts — que la statistique officielle a méthodiquement fait disparaître.
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Un taux d’homicide bas n’est pas le signe d’un pays paisible : il peut être le produit d’un État qui décide de ce qui compte.
En 2016, année où Rodrigo Duterte lance sa « guerre à la drogue » et où les cadavres s’amoncellent dans les rues de Manille, le taux d’homicide officiel des Philippines atteint son sommet des années récentes : environ 11 pour 100 000 habitants. Les deux années suivantes, tandis que la campagne bat son plein et que les exécutions se comptent par milliers, ce même taux officiel… baisse : 8,4 en 2017, 6,5 en 2018. La statistique et la réalité racontent, sur exactement la même période, deux histoires opposées.
Ce paradoxe n’est pas une anomalie technique : il est le produit d’une politique. Là où le Brésil mesure honnêtement une violence de masse et où le Mexique se débat avec des séries rivales, les Philippines offrent le troisième cas de figure — celui d’un État qui a organisé l’invisibilité statistique de ses propres morts. Comprendre le cas philippin, c’est donc moins additionner des chiffres que démonter un mécanisme d’effacement.
Un niveau « officiel » trompeusement modéré
Commençons par ce que disent les données publiques. Sur la longue durée, le taux d’homicide philippin, tel qu’il est transmis aux Nations unies, oscille dans une fourchette de 6 à 11 pour 100 000 habitants — sans commune mesure avec les 20 à 30 du Brésil ou du Mexique. Un observateur pressé en conclurait que l’archipel est un pays relativement paisible, à peine plus violent que la moyenne mondiale. C’est la première illusion qu’il faut dissiper.

La courbe elle-même recèle deux pièges. Le premier est la rupture de 2008-2009, où le taux passe brutalement de 6,4 à 9,8 : non pas un doublement soudain de la violence, mais un simple changement de source dans la remontée nationale des chiffres — l’illustration que, dans ce pays, la statistique bouge parfois pour des raisons administratives plutôt que réelles. Le second, bien plus grave, est cette baisse de 2017-2018 en pleine campagne meurtrière. Pour la comprendre, il faut quitter les séries officielles et entrer dans la guerre elle-même.
La guerre à la drogue de Duterte
Élu à la présidence sur la promesse d’exterminer les trafiquants et les consommateurs de drogue, Rodrigo Duterte entre en fonction le 30 juin 2016 et déclenche aussitôt une campagne d’une brutalité inédite. La police lance des dizaines de milliers d’opérations antidrogue. Parallèlement, des tueurs à moto, les « riding-in-tandem », abattent des suspects dans les bidonvilles, souvent la nuit, un carton « je suis un dealer » posé sur le corps. Le pouvoir assume et encourage : Duterte appelle publiquement à tuer, promet l’impunité aux policiers, se vante d’avoir lui-même exécuté des suspects.
Le récit officiel repose sur un mot : « nanlaban » — « ils ont résisté ». Chaque personne tuée lors d’une opération est présentée comme un suspect ayant riposté, abattu en légitime défense. Cette qualification n’est pas anodine : elle fait sortir la mort du champ de l’homicide pour la ranger dans celui de l’acte de police justifié. C’est la clé du paradoxe statistique : des milliers de morts, requalifiées en légitime défense, cessent d’apparaître dans le compteur des homicides transmis à l’ONU.
Cette méthode n’était pas une improvisation. Duterte l’avait éprouvée pendant plus de deux décennies comme maire de Davao, dans le sud du pays, où des « escadrons de la mort » avaient éliminé délinquants et petits trafiquants avec sa bénédiction supposée. La « guerre à la drogue » nationale n’a fait que porter à l’échelle d’un pays de plus de cent millions d’habitants un modèle municipal de justice expéditive. Et ce modèle était populaire : longtemps, une large majorité de Philippins a soutenu la campagne, séduite par un populisme pénal promettant l’ordre immédiat contre la criminalité. La violence d’État s’appuyait sur un consentement social — donnée essentielle pour comprendre qu’elle ait pu se déployer si ouvertement.
Le visage des victimes : les pauvres des bidonvilles
Contrairement aux violences brésilienne ou mexicaine, largement liées à la concurrence entre organisations criminelles, la guerre à la drogue philippine a frappé d’abord les tout petits maillons de la chaîne : consommateurs, revendeurs de rue, jeunes hommes des quartiers pauvres de Manille et de sa banlieue. Ce fut une violence descendante, exercée par l’État sur les plus vulnérables, non une guerre entre cartels. Les grands trafiquants, eux, ont été rarement inquiétés.
Un nom a cristallisé cette réalité : celui de Kian delos Santos, lycéen de dix-sept ans tué par des policiers à Caloocan en août 2017. La version officielle — il aurait résisté, arme au poing — fut démentie par des images de vidéosurveillance montrant un adolescent traîné vers le lieu de son exécution. L’indignation fut telle que, fait rarissime, trois policiers furent condamnés. Ce cas isolé de justice rendue ne fit que souligner la règle : l’immense majorité des morts n’ont donné lieu à aucune enquête, encore moins à une condamnation.
Deux chiffrages qui s’opposent
Combien de morts, alors ? La réponse dépend entièrement de qui compte, et l’écart entre les décomptes atteint un facteur quatre à cinq. À un extrême, le chiffre du gouvernement : 6 252 personnes tuées lors de 239 218 opérations antidrogue, entre juillet 2016 et mai 2022. Ce nombre ne recense que les morts en opération policière officielle — pas les exécutions par tueurs anonymes.
À l’autre extrême, les estimations des organisations de défense des droits humains, qui incluent ces meurtres par « justiciers ». Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme retient un minimum de 8 663 morts sur la base des chiffres officiels élargis, mais souligne que le bilan réel pourrait être « plus du triple ». La Cour pénale internationale, s’appuyant sur les rapports d’ONG et de presse, avance une fourchette de 12 000 à 30 000 morts. La Commission philippine des droits humains évoque, elle aussi, un total possiblement trois fois supérieur au chiffre officiel. Entre les 6 250 revendiqués et les 30 000 estimés, c’est tout l’écart entre ce qu’un État admet et ce qu’une société subit.
Le tour de passe-passe des « morts sous enquête »
Comment cet écart a-t-il été rendu possible ? Par une manipulation des catégories, documentée pas à pas. La clé porte un nom bureaucratique : les « deaths under investigation », les morts sous enquête. Au début de la campagne, la police reconnaît que ces morts — corps retrouvés dans des canaux, victimes d’attaques de tueurs à moto — sont liées à la guerre à la drogue. Puis, le 2 janvier 2017, elle les redéfinit discrètement comme de simples affaires de meurtre « hors opérations policières, quel que soit le mobile », les détachant ainsi de la campagne. Une semaine plus tard, le 9 janvier 2017, elle cesse purement et simplement d’en publier le décompte.
Le résultat de cette double opération est saisissant. Un rapport a pu documenter, pour la seule période de juillet 2016 à septembre 2017, quelque 16 355 « homicides sous enquête », en parallèle des 3 967 « personnalités de la drogue » tuées en opération officielle. Autrement dit, pour chaque mort assumée en opération, plusieurs autres étaient versées dans une catégorie devenue opaque, puis invisible. C’est là, très concrètement, que se fabrique la « baisse » du taux d’homicide de 2017-2018 : non dans la rue, mais dans les colonnes d’un tableur.
Compter quand l’État se tait
Face à cet effacement, la comptabilité des morts est passée aux mains de la société civile, des universités et des médias. C’est l’inverse du Brésil ou du Mexique, où l’État produit des séries robustes : aux Philippines, la donnée la plus fiable est aujourd’hui non gouvernementale. Le projet Dahas, du Third World Studies Center de l’université des Philippines, recense les morts liées à la drogue par un dépouillement systématique de la presse ; les rédactions de VERA Files et de l’agence Rappler tiennent leurs propres décomptes ; la base de données ACLED, spécialisée dans les conflits, dénombrait au moins 7 742 morts civils fin 2021, soit un quart de plus que le chiffre officiel à la même date, tout en restant délibérément conservatrice.
Cette multiplicité des décomptes indépendants — Drug Archive, ABS-CBN, Inquirer, Dahas, ACLED — ne doit pas troubler : chacun définit à sa manière ce qu’est une mort « liée à la drogue » et sur quelle période, d’où des totaux différents. La leçon n’est pas qu’on ne peut rien savoir, mais qu’il faut toujours citer la source, la période et la définition retenues. Là où l’État se tait, la vérité se reconstruit par recoupement — plus laborieusement, mais non moins sûrement.
Ces décomptes indépendants permettent aussi de cartographier ce que l’État laissait dans l’ombre. Les données de Dahas montrent une concentration écrasante sur l’île de Luzon, et singulièrement dans la région de la capitale : sur les quelque 3 000 morts recensées durant les premières années de la campagne, plus de 2 500 l’ont été à Luzon, dont un millier dans la seule agglomération de Manille, auxquelles s’ajoutent les foyers de Bulacan et de Laguna. La guerre à la drogue fut d’abord un phénomène urbain et métropolitain, ancré dans les bidonvilles denses de la capitale — là où la police pouvait frapper vite, souvent, et sous le regard résigné d’une population pauvre sans recours.
Depuis Duterte : une guerre qui ralentit sans finir
L’arrivée au pouvoir de Ferdinand Marcos Jr., le 30 juin 2022, s’est accompagnée de la promesse d’une guerre à la drogue « sans effusion de sang ». Les faits, tels que les documente Dahas, la démentent : les tueries se sont poursuivies, à un rythme certes bien moindre, mais réel et même en légère progression d’une année sur l’autre.

En chiffres, le contraste avec l’ère Duterte tient dans le rythme. Sous Duterte, le chiffre officiel — pourtant plancher — représentait environ 136 morts par mois en opération ; jusqu’à près de 30 000 sur toute la période en incluant les justiciers. Sous Marcos, Dahas recense de l’ordre de 30 morts par mois : 324 en 2022, 331 en 2023, 364 en 2024. La machine a considérablement ralenti, mais elle tourne encore, et une part constante de ces morts — de 30 à 47 % selon les années — est le fait direct d’agents de l’État. Signe, s’il en fallait, que la parenthèse Duterte a laissé des pratiques durablement installées.
Un pays inondé d’armes illégales
La violence létale philippine a un instrument privilégié, l’arme à feu, et une caractéristique : l’illégalité de cet armement. Le pays compterait près de 3,9 millions d’armes détenues, dont environ la moitié — quelque 2,1 millions — hors de tout enregistrement, les « loose firearms ». Selon la police elle-même, la quasi-totalité des armes employées dans les crimes violents, les activités des groupes extrémistes et les massacres proviennent de ce stock clandestin. On ne dispose pas d’une part nationale fiable des homicides commis par arme à feu, mais le trait dominant est clair : une société civile massivement, et illégalement, armée, sur fond d’insurrections régionales anciennes dans le Sud musulman.
L’épilogue : Duterte devant la Cour pénale internationale
L’histoire a connu, en 2025, un retournement spectaculaire. Le 11 mars 2025, Rodrigo Duterte a été arrêté à son arrivée à l’aéroport de Manille sur un mandat de la Cour pénale internationale, puis transféré à La Haye, où il est depuis détenu. Poursuivi pour crimes contre l’humanité au titre des milliers de morts de sa guerre à la drogue, il est devenu le premier ancien chef d’État asiatique à comparaître devant la CPI. En 2026, la Cour a confirmé les charges et renvoyé l’affaire en procès. Le paradoxe est complet : les morts que la statistique nationale s’était employée à faire disparaître ressurgissent, une décennie plus tard, comme chefs d’accusation devant une juridiction internationale. Ce que l’État avait effacé des tableurs, la justice le réinscrit dans le droit.
Cette comparution tient d’ailleurs à un ressort juridique qui vaut d’être noté. Dès 2018, sentant venir l’enquête, Duterte avait annoncé le retrait des Philippines du Statut de Rome, effectif en mars 2019. Mais la Cour a jugé qu’elle conservait sa compétence pour les crimes commis pendant la période où le pays était membre — soit l’essentiel de la guerre à la drogue. Le calcul consistant à se soustraire à la justice internationale en claquant la porte a échoué : on ne se retire pas rétroactivement de sa propre responsabilité.
Le cas philippin referme ainsi le dossier sur sa leçon la plus tranchante. Un taux d’homicide bas n’est pas nécessairement le signe d’un pays paisible : il peut être le produit d’un appareil d’État qui décide de ce qui compte et de ce qui ne compte pas. La violence létale y a été non seulement commise, mais mise en récit, et pour partie soustraite au regard par un simple jeu d’écritures. C’est pourquoi, pour les Philippines plus encore que pour le Brésil ou le Mexique, le chiffre officiel doit être traité comme un plancher, jamais comme une vérité — et confronté, toujours, à ceux qui, en dehors de l’État, ont pris la peine de compter les morts que l’État voulait oublier.
Au terme de ce parcours en trois pays, trois figures de la violence létale se dessinent, qui sont aussi trois rapports à la vérité du chiffre. Le Brésil mesure honnêtement une violence de masse héritée de décennies, et la voit refluer sans jamais la dompter tout à fait. Le Mexique, submergé par la guerre des cartels et rongé par la plaie des disparus, produit des chiffres sincères mais débordés, où la mort déborde la statistique par le bas. Les Philippines, enfin, offrent le cas limite d’un État qui a fait de la comptabilité des morts un instrument de pouvoir, jusqu’à effacer ses propres victimes. Trois pays, trois violences — et une même exigence : ne jamais prendre le chiffre pour la chose, ni le silence pour la paix.
Lire aussi : Mer de Chine du Sud : affrontements entre la Chine et les Philippines
Lire aussi : Compter les morts. Éléments méthodologiques (article introductif de la série)
Sources
- VERA Files — « Fact Sheet: Disparity in body count of drug war victims explained » (chiffre officiel de 6 252 ; 16 355 morts sous enquête ; fourchette de la CPI).
- Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR) — rapport de juin 2020 (≈ 8 663 morts ; estimation « plus du triple »).
- Human Rights Watch — World Report 2023 (Philippines) ; Amnesty International — « The Philippines’ War on Drugs ».
- ACLED — « Drug War Rages in the Philippines » (≥ 7 742 morts civils ; reclassification des « deaths under investigation »).
- Dahas, Third World Studies Center, université des Philippines (Diliman) — décomptes annuels ; VERA Files, « The 2023 Dahas Report » ; Rappler, couverture du discours sur l’état de la nation 2024.
- PCIJ — cartographie des morts de la guerre à la drogue (mars 2025) ; BusinessMirror, « Loose firearms » (parc d’armes et armes illégales).
- UNODC / Banque mondiale, indicateur VC.IHR.PSRC.P5 — série longue du taux d’homicide.
- Cour pénale internationale — situation aux Philippines, affaire Duterte (arrestation du 11 mars 2025 ; renvoi en procès en 2026) ; Human Rights Watch, mars 2025 et avril 2026.










